« Les actions de Lula en faveur de l’Amazonie ne doivent pas masquer le fait qu’il a cédé sur d’autres dossiers environnementaux »
La lutte contre le déboisement et les activités illicites, les crises migratoires sont autant de défis qui exigent une grande coopération entre les neuf pays de la région, souligne dans un entretien au « Monde » le géographe François-Michel Le Tourneau.
Propos recueillis par Bruno Meyerfeld (Sao Paulo, correspondant)Publié hier à 13h00 https://www.lemonde.fr/international/article/2025/03/15/les-actions-de-lula-en-faveur-de-l-amazonie-ne-doivent-pas-masquer-le-fait-qu-il-a-cede-sur-d-autres-dossiers-environnementaux_6581387_3210.html
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François-Michel Le Tourneau est géographe, directeur de recherche au CNRS et spécialiste de l’Amazonie brésilienne et de la Guyane française. Il dirige l’unité de recherche Mondes en transition, partenariat entre le CNRS et l’université de Sao Paulo. Il est l’auteur de L’Amazonie. Histoire, géographie et environnement et de Chercheurs d’or. L’orpaillage clandestin en Guyane française (CNRS Editions, 2019 et 2024). Alors que la 30e Conférence des parties sur le climat (COP30) se tiendra au Brésil, dans la ville amazonienne de Belem, en novembre, il dresse un état des lieux de la situation de la plus grande forêt tropicale de la planète.

La déforestation en Amazonie brésilienne a chuté de moitié, avec 6 288 kilomètres carrés de forêt détruits entre les mois d’août 2023 et de juillet 2024, contre 13 000 kilomètres carrés en 2021, aux pires heures du mandat de Jair Bolsonaro [2019-2023]. La « méthode Lula » porte-t-elle ses fruits ?
Jair Bolsonaro avait instauré une politique de laisser-faire en Amazonie, mais il n’a pas ou peu touché à l’édifice juridique de la protection de l’environnement. Lula avait donc tous les outils pour reprendre en main la situation. Il a fait passer le message que le « shérif était revenu en ville », et rétabli le financement des organismes chargés de faire respecter la loi, comme la police fédérale ou l’agence Ibama [Institut brésilien de l’environnement et des ressources naturelles renouvelables], ce qui a produit des effets immédiats. C’est une bonne nouvelle !
Mais l’Amazonie n’est pas sauvée pour autant, puisque de gros morceaux sont perdus chaque année : 6 200 kilomètres carrés, c’est l’équivalent du département de la Savoie… Par ailleurs, si la déforestation ralentit, 2024 a été marquée par un grand nombre d’incendies de forêt résultant d’une sécheresse historique liée au réchauffement climatique. Moins de déforestation durant un an ne change pas immédiatement l’évolution du cycle des pluies. D’autant qu’il s’agit d’un phénomène global : l’Amazonie peut se retrouver affectée par les effets sur le climat de pollutions émises à l’autre bout de la planète.
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Quelles sont les zones d’ombre de la politique de Lula sur l’Amazonie ?
Le « logiciel » de Lula a toujours été ce que l’on appelle le « développementisme », avec l’idée de développer l’économie du pays et d’améliorer la situation des travailleurs en redistribuant des richesses. Pour Lula et son Parti des travailleurs [PT], l’écologie est longtemps restée secondaire. Redevenu président [en 2023], il ménage l’agrobusiness, appuie l’exploitation du pétrole dans le delta de l’Amazone ou la construction d’infrastructures décriées par les défenseurs de l’environnement. Lula ne gouverne pas seul, il doit composer avec un Congrès conservateur et hostile à l’écologie et doit se montrer conciliant sur certains dossiers pour en gagner d’autres, sociaux.
La question des Amérindiens demeure préoccupante. Lula n’a homologué que 13 territoires autochtones depuis son retour au pouvoir. Certains peuples, comme les Yanomami, dans le nord de l’Amazonie, subissent une crise humanitaire terrible, même si des progrès sont en cours, tandis que les actes de violence explosent, avec 208 Amérindiens assassinés en 2023. Là encore, Lula est contraint de brider ses ambitions. La création d’un ministère des peuples indigènes, dirigé par la militante Sonia Guajajara, est un symbole fort qu’il ne faut pas sous-estimer, de même que la COP de Belem : un « coup de com » magistral, qui place au premier plan le sort de la forêt tropicale.
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Comment le Brésil se sert-il de l’Amazonie comme outil d’influence géopolitique ?
Comme il l’avait fait en 2003, Lula se présente en champion de la protection de cette région, ce qui lui permet de bénéficier de la puissance symbolique de la forêt amazonienne dans le monde occidental. L’Amazonie est un thème positif – à la différence d’autres, comme l’Ukraine, au sujet desquels Lula a adopté des positions beaucoup moins consensuelles. Mais il ne faut pas être dupe : les actions de Lula en faveur de l’Amazonie ne doivent pas masquer le fait qu’il a cédé sur d’autres dossiers environnementaux, tel le déboisement intense par l’agrobusiness de l’écosystème des vastes savanes du Cerrado.
Concernant l’orpaillage illégal en Amazonie, Lula est parvenu à réduire certains abcès de concentration, par exemple sur la terre yanomami, mais cela a entraîné une « dissémination » de l’activité : les orpailleurs se sont déplacés vers des régions plus reculées, éloignées de l’attention de la police. Et le renforcement du contrôle des comptoirs d’achat d’or a entraîné une augmentation de la contrebande plus qu’une réduction de l’activité.
Au-delà de la déforestation, quels sont les défis géopolitiques posés par l’Amazonie ?
L’Amazonie est une région de connexion entre neuf pays et, par son étendue et la densité de sa végétation, le contrôle des activités illicites et des frontières y est très compliqué. De ce fait, elle est en proie à des activités d’exploitation illégales, en particulier l’orpaillage, qui sont la cause de pollutions importantes, par exemple au mercure. Elle est en outre une région de transit pour le trafic de cocaïne, qui vient de Colombie, du Pérou ou de Bolivie, et se dirige vers les centres de consommation, au Brésil ou en Europe, via le Suriname et la Guyane française. L’Amazonie est par ailleurs le théâtre de crises migratoires, parfois de grande ampleur, avec l’exode des Vénézuéliens vers le Brésil, depuis 2017, ou, de manière plus ponctuelle, avec des réfugiés d’Haïti ou du Moyen-Orient, transitant par l’Amazonie pour essayer de rejoindre l’Europe via les Guyanes.
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Ces défis exigent une grande coopération régionale. Tous [les pays concernés] s’entendent sur le principe de l’importance de la protection de la région et surtout sur celui de leur souveraineté sur leur Amazonie respective. Mais, dans le détail, les positions ne sont pas si alignées. Le Pérou souhaite exploiter davantage ses ressources, la Bolivie veut étendre son agriculture, alors que le Brésil et la Colombie sont sur une position de plus grande protection. Même entre ces deux pays, des fractures existent, puisque Lula souhaite exploiter le pétrole au large de l’Amazone, tandis que le président colombien, Gustavo Petro, est opposé à l’exploitation des hydrocarbures dans la région. Enfin, il y a une lutte de leadership, les pays de la région n’étant pas nécessairement d’accord pour offrir au Brésil – qui occupe 60 % de la forêt amazonienne – la place de champion environnemental parlant en leur nom.
Le modèle de protection de l’Amazonie, fondé sur la démarcation de terres indigènes et de réserves naturelles, n’est-il pas à bout de souffle ?
Ces territoires ont un rôle essentiel, mais ils deviennent souvent des forteresses assiégées par les fermiers, les éleveurs et les forestiers. La logique de destruction des ressources naturelles est malheureusement objective et rentable. Aujourd’hui, 1 hectare de forêt ne vaut rien, car il ne produit aucune valeur financière, alors que 1 hectare déforesté génère du capital. Tant qu’il en sera ainsi, il sera très difficile de limiter les dégâts.
Par ailleurs, l’Amazonie a un caractère « anticapitaliste ». Elle produit des ressources – comme les noix, des fibres, des huiles… – hétérogènes et de manière dispersée, alors que le capitalisme exige une production massifiée et standardisée. Les systèmes économiques adaptés à la forêt, fondés sur des cueillettes irrégulières et aléatoires, seront donc toujours défavorisés par rapport à de la production intensive. Tant que la compétition se posera sur ces bases, il sera difficile de disposer d’une économie de la forêt à la fois respectueuse de l’environnement et rentable pour les populations locales.

Près de 20 % de l’Amazonie a déjà été déforestée. Approche-t-on du « point de non-retour » et que se cache-t-il derrière cette expression ?
Le point de non-retour, ou point de bascule, est l’idée qu’au bout d’un certain degré de transformation, un écosystème peut passer dans un état qui ne permet plus de revenir en arrière. L’Amazonie fonctionne comme une machine à produire du vivant, et la forêt sert en quelque sorte de gigantesque « brumisateur », produisant une atmosphère humide dont dépend l’écosystème. Or, ce « brumisateur » est en train d’être cassé par le déboisement. Et des pans entiers de la forêt pourraient bientôt disparaître au profit de végétations plus adaptées à la sécheresse, comme la savane.
La question est de savoir à partir de quel seuil ce processus commencera à grande échelle. Dans les régions déjà très déforestées du sud de l’Amazonie, il est déjà à l’œuvre. Mais, dans le centre de la région, hors événements exceptionnels, le « brumisateur » continue de fonctionner. Cependant, les changements en cours, provoqués par le réchauffement climatique, sont plus rapides qu’anticipé.
Qu’espérer pour l’Amazonie de la COP30 de Belem ? Et que pourrait être la position de la France dans ces négociations ?
On aurait pu espérer un consensus à l’échelle mondiale pour réduire drastiquement les émissions de CO2. Mais, dans le contexte actuel, avec le retour au pouvoir de Donald Trump, il est clair que cela ne se produira pas, et c’est une catastrophe. Concernant l’Amazonie, on peut espérer des mesures concertées entre les différents pays de la région. Ils pourraient, par exemple, soutenir les différentes initiatives offrant des revenus aux habitants d’Amazonie qui utilisent les ressources forestières sans les détruire. Sans cela, je crains qu’on en reste à des mesures symboliques, qui ne changeront pas vraiment l’équation économique, sans effet sur le terrain. Mais cela pose la question du financement.

Concernant la France, celle-ci a parfois donné l’impression de se poser en donneuse de leçons sur la gestion de l’Amazonie, voire de remettre en question la souveraineté des pays amazoniens, tout en ne se montrant pas particulièrement généreuse, en comparaison de pays plus discrets, comme la Norvège ou l’Allemagne, qui financent largement le Fonds Amazone. Certes, la France peut revendiquer certains succès en Guyane, où la déforestation reste très faible, mais la situation n’y est pas idyllique pour autant, puisque l’orpaillage illégal y perdure.
Plutôt qu’une ingérence internationale, ou des solutions punitives, comme le règlement de l’Union européenne sur la déforestation importée, il serait plus productif de promouvoir un dialogue horizontal pour la construction en commun de solutions concrètes, qui reposeront nécessairement sur des transformations de modèles économiques en Amazonie, mais aussi chez nous [en Europe]… Bien sûr, ce n’est pas facile, mais là est la clé d’un changement de paradigme.
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