La dissuasion nucléaire française peut-elle protéger l’Europe ? Comprendre en trois minutes
vidéo Faire de l’arme nucléaire française un bouclier pour l’Europe ? L’idée d’étendre la dissuasion nucléaire de la France à ses alliés européens revient dans les discussions depuis le revirement stratégique des Etats-Unis opérés par Donald Trump. Emmanuel Macron a accepté d’ouvrir le débat.
Par Emilie Duhamel et Félix Pommier (motion design)Publié hier à 06h00, modifié hier à 09h24 Watch in English
« J’ai décidé d’ouvrir le débat stratégique sur la protection par notre dissuasion de nos alliés du continent européen ».Dans son allocution, mercredi 5 mars, le président de la République, Emmanuel Macron, a relancé une idée qu’il défend depuis plusieurs années : étendre la dissuasion nucléaire française à certains de ses alliés européens. Une proposition de plus en plus sérieusement envisagée alors que les Etats-Unis semblent vouloir abandonner leur rôle dans la défense européenne, et envoient des signaux répétés en ce sens.
Depuis les années 1960, la France fait partie du club très privé des « puissances nucléaires », les neuf pays qui possèdent la bombe atomique. Une arme tellement destructrice qu’elle est censée dissuader tout potentiel adversaire de s’attaquer à un pays qui la possède.
Dans cette vidéo, nous revenons sur ce qui constitue une dissuasion nucléaire, ce qui fait la spécificité de la dissuasion française et comment elle se situe face aux Etats-Unis ou à la Russie. Et si vous voulez en savoir plus sur la position des autres pays européens, nous vous renvoyons au décryptage ci-dessous.
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« Comprendre en trois minutes »
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Emilie Duhamel et Félix Pommier (motion design)
*L’extension du parapluie nucléaire français et britannique en Europe suscite un intérêt grandissant de la part des alliés
Le 21 février, l’Allemagne, par la voix du probable futur chancelier Friedrich Merz, a pour la première fois admis son intention de « discuter » avec Londres et Paris d’un élargissement de la protection nucléaire. Beaucoup de questions demeurent toutefois sur la mise en œuvre d’un tel projet.
Par Cécile Ducourtieux (Londres, correspondante), Philippe Ricard et Elise VincentPublié le 04 mars 2025 à 10h35, modifié le 04 mars 2025 à 13h03 https://www.lemonde.fr/international/article/2025/03/04/l-extension-du-parapluie-nucleaire-francais-et-britannique-en-europe-suscite-un-interet-grandissant-de-la-part-des-allies_6576313_3210.html
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Le débat est ultrasensible, et il ne fait que commencer. A l’heure où le lien transatlantique est en crise, en raison de l’alignement des Etats-Unis sur la Russie dans le cadre de la guerre en Ukraine, le président français, Emmanuel Macron, a relancé, le 28 février, les discussions sur l’élargissement du parapluie nucléaire français à d’autres pays européens.
« La France a toujours reconnu une dimension européenne à ses intérêts vitaux », a déclaré M. Macron, en marge d’une visite d’Etat au Portugal. Des propos en réponse à une prise de position longtemps impensable sur ce sujet outre-Rhin émanant du probable futur chancelier allemand, Friedrich Merz. Le 21 février, ce fervent atlantiste avait, contre toute attente, fait part de son intention de « discuter avec les Britanniques et les Français pour savoir si leur protection nucléaire pourrait également s’étendre [aux Allemands] ».
« Vraie volonté de faire avancer le sujet »
Si l’ouverture allemande doit encore être confirmée, elle a poussé le président français à saisir la balle au bond, alors que cette idée, soutenue depuis longtemps à Paris, n’avait jusqu’à présent suscité que rejet et méfiance à Berlin. La posture française semble, depuis, trouver aussi un écho auprès d’autres pays auparavant rétifs : les Etats baltes, la Suède, la Roumanie ou encore la Pologne. « La question se pose de façon plus intense en raison de l’incertitude qui monte sur la garantie américaine et sur l’engagement américain au sein de l’OTAN », justifie une source diplomatique française.
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A ce stade, les implications des propos de M. Macron sont toutefois délicates à mesurer. Le président, seul à même de décider du feu nucléaire, est resté flou sur les limites géographiques exactes de ces « intérêts vitaux », conformément aux impératifs d’ambiguïté de la dissuasion. « La principale avancée, c’est qu’on est sorti de la simple petite phrase. Il y a désormais une vraie volonté de faire avancer le sujet dans un contexte géopolitique inédit. Mais il faut ensuite que cela soit suivi d’effets », résume Héloïse Fayet, chercheuse à l’Institut français des relations internationales, rappelant que la posture française a fait l’objet de plusieurs déclarations similaires depuis 2020, restées sans suite.
Seule certitude pour l’instant, M. Macron ne s’est pas aventuré dans ce débat avec l’ambition que la dissuasion française puisse remplacer le parapluie nucléaire américain. « Ce n’est pas l’idée pour le moment, d’autant que les Etats-Unis n’ont pas montré de signaux de retrait en ce sens », insiste Mme Fayet. En clair, il n’est pas question que les missiles ASMPA (pour air-sol moyenne portée améliorée), qui peuvent être montés sur les Rafale français, soient disposés dans plusieurs pays d’Europe en complément ou en remplacement de la centaine de bombes B61 américaines déployées depuis le milieu des années 1950 en Italie, en Allemagne, en Belgique, aux Pays-Bas et en Turquie.
Exercices militaires conjoints
Un tel déploiement aurait en outre un coût colossal et nécessiterait un calendrier décorrélé des urgences du moment. L’arsenal nucléaire français compte actuellement 290 ogives. « Si nous voulions passer à un stock de 400 têtes par exemple, le temps de les produire, nous ne les aurions pas avant une dizaine d’années. Ce n’est pas plus d’ogives qui vont nous rendre plus crédibles. Nos sous-marins nucléaires lanceurs d’engins [SNLE] peuvent déjà tirer des missiles M51 à plus de 8 000 kilomètres. L’enjeu, c’est la crédibilité politique », estime encore Mme Fayet, pour qui il y a « un nouveau modèle à inventer ».
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Une des pistes pour crédibiliser cette extension des « intérêts vitaux » au territoire européen pourrait être la multiplication des exercices militaires conjoints entre les forces aériennes stratégiques (FAS) françaises et l’aviation d’autres pays, conformément à une idée avancée par le chef de l’Etat dans son discours sur la dissuasion, en 2020. Ce type d’entraînement n’a été, pour l’instant, réalisé qu’une seule fois, en 2022, avec un avion ravitailleur italien qui avait participé à un exercice annuel de simulation de frappe nucléaire baptisé « Poker ».
Les experts considèrent aussi qu’il serait possible de concrétiser l’engagement français à travers des traités bilatéraux. Une mise à jour de la déclaration dite « de Chequers » (au Royaume-Uni), qui avait scellé, en 1995, l’interconnexion des« intérêts vitaux » français et britanniques – les deux seules puissances nucléaires européennes – fait partie des scénarios possibles. Le traité de Nancy que la France et la Pologne doivent signer au printemps, pour matérialiser leur rapprochement, notamment en matière de défense, pourrait comporter une clause similaire.
« Inventer quelque chose de différent »
L’extension de la dissuasion française pourrait enfin passer par le renforcement de moyens conventionnels, à l’instar de la dissuasion américaine, qui repose en partie sur le déploiement de forces en Europe. « Si on va au bout de cette conversation, on va inventer quelque chose de différent, qui ne peut pas être simplement la dissuasion élargie américaine en moins bien, estime Camille Grand, chercheur au Conseil européen pour les relations internationales et ancien secrétaire général adjoint de l’OTAN. Le sujet est affreusement compliqué, mais s’il s’agit de préciser notre doctrine, cela peut aller vite dans le cadre d’une déclaration bilatérale ou multilatérale. »
Contrairement à M. Macron, le premier ministre britannique, Keir Starmer, s’est gardé de répondre publiquement à l’appel du pied de M. Merz. La dissuasion nucléaire du Royaume-Uni n’est en effet pas conçue sur le principe « d’autonomie stratégique » cher aux Français. Sur le papier, Londres dispose d’une autonomie opérationnelle : le premier ministre peut en théorie décider d’une frappe nucléaire sans l’aval des Américains ; le Royaume-Uni construit aussi ses propres ogives et ses sous-marins SNLE. Mais le pays n’a plus que quatre sous-marins Vanguard pour assurer sa dissuasion, la composante aérienne ayant été abandonnée dans les années 1990. Et il dépend des Etats-Unis pour l’entretien des missiles Trident, ainsi que pour une partie des équipements de haute technologie.
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Le débat semble cependant timidement lancé dans les médias britanniques et chez les experts, alors que M. Starmer a montré sa volonté de peser sur les enjeux de sécurité européenne. Le quotidien conservateur The Daily Telegraphsuggérait ainsi, le 25 février, au premier ministre, « d’offrir le parapluie nucléaire à toute l’Europe », sans s’attarder sur le problème que la dépendance aux Etats-Unis poserait en cas d’alignement de Washington avec Moscou concernant l’Ukraine.
En France, le débat a suscité des critiques venues de l’extrême droite et de la gauche radicale. Mais le ministre des armées, Sébastien Lecornu, s’est voulu rassurant, le 1er mars, en rappelant que « notre dissuasion nucléaire est française et [qu’]elle le restera ». Il n’est pas question de « partage » de l’arme nucléaire, a-t-il ajouté, mais de « rediffuser notre culture stratégique ».
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Cécile Ducourtieux (Londres, correspondante), Philippe Ricard et Elise Vincent