Tensions d’approvisionnement en quétiapine : nouvelles conduites à tenir
Publié le 13 mars 2025 https://www.santementale.fr/2025/03/tensions-dapprovisionnement-en-quetiapine-linquietude-demeure/

Depuis plusieurs semaines, les médicaments à base de quétiapine, essentiels pour les traitements des troubles schizophréniques et bipolaires, sont en rupture totale sur l’ensemble du territoire français. Alors que Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM) précise les alternatives possibles, les acteurs du monde de la psychiatrie appellent le Gouvernement « à réagir urgemment » pour la sécurité des usagers.
Actualisation du 10 mars 2025
La dispensation à l’unité ou à la plaquette de quétiapine 50 mg LP est obligatoire, afin d’adapter la quantité dispensée à la durée de traitement.
Il est possible de dispenser en une fois la quantité exacte de quétiapine prescrite, dans la limite d’un mois de traitement.
Les pharmaciens peuvent dispenser, en dernier recours, en l’absence d’autres dosages de préparations magistrales plus adaptés, des préparations magistrales de quétiapine de 50 mg à libération immédiate, en remplacement de la forme à libération prolongée, sans que les patients présentent une nouvelle ordonnance. Les pharmaciens doivent se référer au tableau d’équivalence mis à jour et prévenir le médecin prescripteur de ce changement.
La recommandation de remplacement et le tableau d’équivalence seront réévalués mensuellement.
Par ailleurs, le 27 février 2025, l'ANSM a réuni des représentants des associations de patients, des professionnels de santé et des acteurs de la chaîne du médicament. Cette réunion a permis d’échanger sur les perspectives d’approvisionnement en quétiapine, sur la mise en œuvre des recommandations et les difficultés rencontrées. Des échanges réguliers se poursuivront jusqu’au retour à la normale de la situation.
La situation de tension d’approvisionnement qui touche le marché des spécialités de quétiapine – Xéroquel et ses génériques, dure depuis plusieurs mois. Ces tensions sont consécutives à un problème de production rencontré par le fabricant Pharmathen International, qui produit la quétiapine pour plusieurs laboratoires. « Dès la déclaration par les laboratoires concernés des difficultés d’approvisionnement, nous avons mis en place des mesures de distribution plafonnée de ces médicaments pour éviter une rupture », explique l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM). Dans ce contexte, elle demande aux prescripteurs de ne plus initier aucun traitement par quétiapine, sauf pour les patients présentant un épisode dépressif caractérisé dans le cadre d’un trouble bipolaire.
Dans les autres indications, les prescripteurs doivent privilégier d’autres médicaments. L’ANSM les présente indication par indication :
– traitement de la schizophrénie .
– traitement des épisodes maniaques modérés à sévères dans les troubles bipolaires ;
– prévention des récidives des épisodes maniaques ou dépressifs chez les patients présentant un trouble bipolaire, ayant déjà répondu au traitement par la quétiapine ;
– traitement adjuvant des épisodes dépressifs majeurs chez des patients présentant un trouble dépressif majeur (TDM) et ayant répondu de façon insuffisante à un antidépresseur en monothérapie.
L’ANSM écarte la rispéridone, la palipéridone, l’amisulpride et les dérivés de valproate (divalproate de sodium et valpromide), en raison des tensions d’approvisionnement dont ils font actuellement l’objet. Ils ne doivent pas être prescrits en remplacement de la quétiapine. L’ANSM rappelle également que la quétiapine « ne doit pas être utilisée en dehors des indications prévues par son autorisation de mise sur le marché et que la prise en charge de l’insomnie ne fait pas partie de ces indications ».
L’ANSM et les laboratoires étudient d’autres pistes pour permettre la continuité des traitements déjà en cours : le recours aux préparations magistrales de quétiapine à libération immédiate et l’importation de spécialités de quétiapine à libération prolongée ou à libération immédiate (forme galénique non disponible en France).
« Une situation intolérable »
Le Pr Antoine Pelissolo, chef de service à l’hôpital Henri-Mondor de Créteil (Val-de-Marne), s’est exprimé par communiqué sur cette une situation intolérable. « La rupture actuelle de quétiapine (Xéroquel) crée une situation inédite et vraiment très problématique. Ce médicament, commercialisé en France depuis environ 15 ans, est très prescrit dans plusieurs types de troubles psychiques durables : la schizophrénie, le trouble bipolaire et certaines dépressions. Au total, ces pathologies concernent plusieurs millions de personnes en France. La quétiapine fait partie des molécules permettant souvent de bien soigner et de stabiliser au long cours ces troubles potentiellement graves, qui peuvent altérer fortement la qualité de vie et le « fonctionnement » de la personne dans sa vie quotidienne. Avec notamment un risque vital en cas de symptômes suicidaires, les troubles de l’humeur et la schizophrénie étant les deux pathologies les plus en cause dans les morts par suicide« . Antoine Pelissolo appelle le ministère de la santé à réagir urgemment « aussi bien pour trouver des solutions à ces problèmes de pénurie, en particulier pour les molécules essentielles en psychiatrie, que pour obliger les laboratoires à informer le public sur les ruptures et leurs durées prévisibles ».
Même inquiétude du côté de l’Unafam qui interpelle le ministre de la santé dans une lettre ouverte, lui demandant une action immédiate pour prévenir les risques qu’entraîne cette pénurie. « Pour les personnes concernées, interrompre un traitement peut tripler le risque de rechute et doubler le risque d’hospitalisation en psychiatrie. Pour les aidants, témoins directs des conséquences de l’interruption d’un traitement, il est crucial de trouver des solutions, afin de les sortir de l’incertitude. Cette situation met en lumière une crise récurrente : en 5 ans, les pénuries de médicaments essentiels ont augmenté de 80% en France. Une réponse urgente est indispensable ! La santé et la vie de nombreuses personnes en dépendent. »
• Fortes tensions d’approvisionnement en quétiapine (Xeroquel LP et génériques) : premières conduites à tenir, ANSM, 6 février 2025.
• Indisponibilité des spécialités de quétiapine LP : premières consignes et plan d’action de l’ANSM, Communiqué du Vidal, 4 février 2025.
• « Ruptures d’approvisionnement de médicaments en psychiatrie : une situation intolérable« , Antoine Pelissolo, 28 janvier 2025.
La pénurie d’un antipsychotique majeur persiste et met en alerte patients, psychiatres et pharmaciens
L’Agence nationale de sécurité du médicament a reconnu, le 10 mars, de « fortes tensions d’approvisionnement » concernant la quétiapine, un traitement prescrit à 250 000 patients en 2024, atteints de troubles bipolaires ou de schizophrénie.
Par Mattea Battaglia et Pascale Santi
Publié aujourd’hui à 04h30, modifié à 09h20 https://www.lemonde.fr/societe/article/2025/03/14/sante-la-penurie-d-un-antipsychotique-majeur-persiste-et-met-en-alerte-patients-psychiatres-et-pharmaciens_6580627_3224.html?lmd_medium=email&lmd_campaign=trf_newsletters_lmfr&lmd_creation=a_la_une&lmd_send_date=20250314&lmd_email_link=a-la-une-articles-H2_titre_4&M_BT=53496897516380
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« J’ai eu très très peur quand j’ai vu l’alerte sur la pénurie de quétiapine, qui a commencé dans ma pharmacie [en Charente-Maritime] dès septembre 2024, témoigne Emilie (elle a requis l’anonymat), membre de l’association d’aide aux personnes atteintes de troubles bipolaires et à leur entourage Argos 2001. Car la quétiapine est le seul traitement qui marche pour moi. »
La quadragénaire a été diagnostiquée bipolaire en 2016, après des années d’errance. « Lithium, Tegretol, Depakote (valproate)… J’ai pris tous ces régulateurs de l’humeur. Aucun ne marchait. » Sauf la quétiapine à libération prolongée, qui fait l’objet de « fortes tensions d’approvisionnement », comme l’a acté l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM) à trois reprises depuis le début de l’année.
De quoi mettre en alerte professionnels de santé et associations de patients, alors que ce traitement, inscrit sur la liste des médicaments dits « essentiels », est prescrit à 250 000 personnes pour soigner les troubles bipolaires et la schizophrénie.
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Les pénuries affectent dorénavant « 60 % du marché français », a fait savoir l’Agence du médicament dans son dernier communiqué, lundi 10 mars. « On fait face à une vraie absence de visibilité » et à « de grosses incertitudes » concernant sa remise à disposition, explique Pierre-Olivier Farenq, directeur du centre d’appui des situations à risque de l’agence.
Restriction des prescriptions
La quétiapine, commercialisée en France sous le nom Xeroquel et sous des formes génériques, est largement produite par une entreprise grecque, Pharmathen International, à l’arrêt depuis le repérage, au cours de l’été 2024, de « non-conformité par les autorités grecques ». Pharmathen produit la molécule pour 12 laboratoires qui la commercialisent, dont sept, à ce jour, ne peuvent plus réapprovisionner le marché. « La production aurait repris sur le site grec, mais nous interprétons cette information avec beaucoup de précaution », affirme M. Farenq.
Les premières alertes sont remontées du terrain dès septembre 2024 et les tensions se sont aggravées en fin d’année. Le 30 janvier, l’ANSM a annoncé une série de mesures, dont la restriction des prescriptions, avec recommandation de ne plus entreprendre de traitement par quétiapine, sauf pour les patients présentant un épisode dépressif caractérisé dans le cadre d’un trouble bipolaire.
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Une autre étape a été franchie le 13 février, avec l’autorisation accordée aux pharmacies de dispenser le traitement « à l’unité » et d’effectuer, dans un cadre donné, des « préparations magistrales » – celles-ci sont fabriquées sur mesure dans certaines officines, une quarantaine sur tout le territoire. Cette possibilité ne concerne cependant que la quétiapine à libération immédiate et pas le produit à libération prolongée – qui est pourtant la formule actuelle. Depuis le 10 mars, trois dosages sont concernés (50 milligrammes, 100 milligrammes, et 150 milligrammes).
En pharmacie, la situation tend à s’aggraver. « La plupart des 20 000 officines sont concernées aujourd’hui, certaines n’ont déjà plus rien », rapporte Philippe Besset, président de la Fédération des syndicats pharmaceutiques de France. Celle dont il est le titulaire, à Limoux (Aude), est « à sec ». « Alors je passe commande de préparations à Toulouse », dit-il. Guillaume Racle, élu de l’Union de syndicats de pharmaciens d’officine, n’en a plus depuis un mois dans sa pharmacie d’Epernay (Marne). Mais il peut proposer des préparations magistrales.
Les pharmacies hospitalières préservées
« Angoissés, les patients se posent la question d’aller chercher des médicaments par tous les moyens. Ils craignent ne plus avoir accès qu’aux molécules à libération immédiate, dont on ne connaît pas encore les effets, notamment la somnolence. C’est extrêmement grave », avertit Dominique Guillot, président d’Argos 2001.
Les alertes résonnent aussi dans les rangs des psychiatres. Antoine Pelissolo, chef de service à l’hôpital Henri-Mondor de Créteil, a alerté dans une tribune au Point le 30 janvier. Son titre : « La pénurie d’un antipsychotique majeur met en danger 200 000 patients ». « En principe, tout changement de traitement est anticipé et préparé dans le dialogue avec le patient. Là, on improvise », regrette-t-il.
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Priorisées par l’ANSM, les pharmacies hospitalières sont, pour l’heure, préservées. Et des patients, après avoir fait la tournée des pharmacies, viennent solliciter les hôpitaux. Aux urgences de Bobigny, Noémie Ayache, coordinatrice du SAMU psy 93, a vu arriver ces dernières semaines trois personnes « complètement paniquées » à l’idée de ne plus pouvoir se soigner. Toutes trois atteintes de troubles bipolaires. « Si cela se reproduit, ça peut jouer sur l’engorgement d’urgences déjà engorgées. » Pour ces trois patients-là, elle n’a pas eu d’autre choix que de les réorienter vers leur psychiatre traitant.
Si les professionnels de santé rappellent les risques à interrompre brutalement ce type de traitement, ils n’ont pas connaissance, à ce stade, de patients qui « décompensent ». « Cela ne se mesure pas avant six semaines au moins », explique la docteure Ayache.
Perspective « anxiogène »
« Un changement brutal de molécule ou de dosage multiplie par trois le risque de rechute, et par deux le risque d’hospitalisation en psychiatrie », a rappelé Emmanuelle Rémond, présidente de l’Union nationale de familles et amis de personnes malades et/ou handicapées psychiques, dans une lettre ouverte adressée, le 5 février, au ministre de la santé, Yannick Neuder. Autre risque : celui d’une augmentation des suicides, alors que 20 % des patients bipolaires non traités décèdent de cette manière, y écrit-elle. La quétiapine est le seul médicament à avoir une autorisation de mise sur le marché pour la dépression dans le trouble bipolaire.
Dans sa file active de 600 patients, Noëlle Cariclet, psychiatre exerçant en libéral en Seine-et-Marne, compte « un certain nombre » de malades chroniques auxquels elle a prescrit de la quétiapine. « Souvent des patients stabilisés et observants, dit-elle, au sens où ils sont attachés à leur traitement et à sa régularité. » Pour eux, la perspective d’un changement est « terriblement anxiogène » : « Je reprends, dans l’historique du patient, la liste des molécules qu’on a testées auparavant, vu qu’on en a souvent éprouvé plusieurs avant de trouver la bonne, explique-t-elle. Je remonte d’une case, en revenant, donc, au traitement antérieur qui a moins bien marché [que la quétiapine], mais qui a marché quand même. C’est un compromis… quand cela est possible car parfois la quétiapine était le seul traitement efficace. »
« Trouver des stratégies thérapeutiques, c’est mieux si c’est anticipé », souligne Maurice Bensoussan, président du Syndicat des psychiatres français. « La pénurie actuelle percute la “priorité santé mentale” [elle a été érigée grande cause nationale pour l’année 2025] et les possibilités de prise en charge, relève-t-il encore, mais elle interroge aussi les capacités industrielles et commerciales du pays, le volontarisme politique. »
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Avenue de Ségur, les éléments de langage sont peu ou prou les mêmes que ceux rapportés par l’ANSM. « L’accessibilité aux produits de santé est une des priorités, et je comprends pleinement l’inquiétude que cette situation est susceptible de générer », assure le ministre Yannick Neuder. Une « feuille de route » pour garantir la disponibilité des médicaments, présentée par l’exécutif en février 2024, doit répondre aux ruptures d’approvisionnement qui ne cessent de s’aggraver, avec quelque 5 000 médicaments concernés, dont 450 « essentiels ». Une réunion est prévue mardi 18 mars.
« L’incertitude est pesante », s’épanche Emilie. « Pourquoi l’Etat n’a-t-il pas donné l’alerte plus tôt alors que les tensions au niveau de l’approvisionnement de la quétiapine se faisaient déjà sentir ? », se demande-t-elle. A ce stade, cette patiente en trouve encore près de chez elle. Mais elle confie « une trouille monstre de devoir changer » de traitement.