Nutri-Score : Annie Genevard ne souhaite pas signer, en l’état, la mise à jour du système de notation des aliments
S’adressant au Sénat, la ministre de l’agriculture a expliqué que l’arrêté portant sur la nouvelle version, qui revoit la notation de plusieurs produits, est sur son bureau mais qu’elle ne l’a pas signé, désapprouvant notamment le classement des produits laitiers.

Pourquoi la nouvelle classification du Nutri-Score, cet étiquetage nutritionnel sur la face avant des emballages alimentaires, n’est-elle toujours pas en vigueur dans les rayons français, alors qu’elle l’est depuis plus d’un an chez les voisins belges ou allemands ? Le logo nutritionnel, adopté par sept pays européens, prévoit en effet dans ses statuts des mises à jour pour tenir compte des nouvelles connaissances scientifiques. La dernière actualisation, issue d’un travail d’évaluation sur dix-huit mois, a été validée en 2023 par le comité de gouvernance européen du Nutri-Score. Elle revoit ainsi les notations de plusieurs catégories de produits sucrés, salés, et améliore celles des aliments à forte teneur en fibres. Ce Nutri-Score 2.0 devait s’appliquer début 2024, mais quatorze mois plus tard, l’arrêté gouvernemental n’est toujours pas publié.
Mercredi 5 mars, lors des questions au gouvernement au Sénat, la ministre de l’agriculture, Annie Genevard, a apporté une explication à ce délai : « La décision a été prise il y a plus d’un an. L’arrêté est à ma signature. Je n’ai pas encore signé, je ne sais pas quelles sont mes marges de manœuvre pour en corriger les effets négatifs, mais croyez bien que je m’y intéresse de très près. » En clair, Mme Genevard, qui répondait à une question du sénateur aveyronnais Jean-Claude Anglars (Les Républicains, LR) sur le mauvais classement du roquefort (noté E), indique qu’elle ne souhaite pas signer en l’état l’arrêté de mise à jour du Nutri-Score.
Jusqu’à présent, les gouvernements successifs avaient invoqué des questions techniques de calendrier pour justifier le retard pris par cet arrêté qui requiert les trois signatures des ministères de la santé, de l’économie et de l’agriculture. C’est la première fois qu’une ministre assume ouvertement que la non-signature résulte d’un désaccord. Sollicité, son cabinet n’a pas répondu aux questions du Monde.
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De quels effets négatifs parle la ministre ? « Le problème pour le roquefort chez vous, comme pour le comté chez moi [dans le Doubs] ou pour toutes les magnifiques salaisons françaises, c’est que le classement de ces produits, remarquables, est très mauvais : jugés trop gras ou trop sucrés pour certains, détaille Annie Genevard dans son intervention. Le Nutri-Score pose un certain nombre de problèmes à des filières de qualité. »
Un signal d’alerte inquiétant
Mais c’est surtout le changement de catégorie du lait et des boissons lactées qui semble agacer la ministre. « En 2023, on aurait pu espérer que les désagréments, les effets de bord négatifs puissent être corrigés. Pas du tout. Les choses se sont même aggravées, poursuit Mme Genevard. Le lait, par exemple, a été classé comme boisson et non plus comme aliment, ce qui est proprement scandaleux de mon point de vue. » Le changement de catégorie du lait visait surtout à noter plus justement les boissons lactées comme les yaourts à boire, pour beaucoup très sucrés, qui ont pour la plupart été rétrogradés de plusieurs catégories.
Cette décision a d’ailleurs ulcéré des industriels, dont Danone, qui a décidé de retirer le Nutri-Score de ses produits Actimel. Le lait demi écrémé, lui, n’est passé que de la catégorie A à la catégorie B, restant dans les catégories « vertes » pouvant être consommées fréquemment – l’eau étant la seule boisson notée A.
« Quand le lait demi écrémé passe de A à B, il reste extrêmement bien classé, nuance Serge Hercberg, épidémiologiste et ancien président du Programme national nutrition santé, qui a œuvré à la conception du Nutri-Score. Ce qui gêne le plus les industriels, ce sont les produits laitiers sucrés qui passent de B à D ou E. Mais ils ne peuvent pas défendre des produits indéfendables alors il y a une dramatisation autour du lait. »
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Pour le professeur Hercberg, en reprenant des arguments des filières, la ministre de l’agriculture fait passer les intérêts économiques avant la santé publique. « La mise à jour du Nutri-Score n’est pas là pour faire plaisir à tel ou tel secteur, c’est mépriser la science que de le penser, fustige Serge Hercberg. Les rapports du conseil scientifique du Nutri-Score ont été adoptés à l’unanimité du comité de gouvernance européen, dans lequel siège le ministère de la santé français. »
A la veille d’une journée internationale de mobilisation « Stand Up for Science », prévue vendredi 7 mars, le professeur d’épidémiologie y voit un signal d’alerte inquiétant concernant l’indépendance scientifique en France : « La ministre de l’agriculture bloque de façon décomplexée un outil de santé publique validé depuis 2023, alors qu’elle n’a pas les compétences pour remettre en cause les décisions scientifiques qui le sous-tendent. » D’autant qu’au niveau européen, le Nutri-Score subit également les coups de boutoir d’industriels, relayés par certains dirigeants notamment italiens, qui ont fait reculer la Commission sur la mise en place d’un étiquetage nutritionnel généralisé. Trop explosif, ce dossier, sur lequel planchaient les institutions européennes depuis plusieurs années, a été abandonné.
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