Discours Bernie Saunders : la guerre des classes
https://www.youtube.com/watch?v=fsQH7KDGnsI
Aux États-Unis, Bernie Sanders en tournée pour organiser la résistance
9 mars 2025 | https://www.mediapart.fr/journal/international/090325/aux-etats-unis-bernie-sanders-en-tournee-pour-organiser-la-resistance
Par Patricia Neves
Le sénateur arpente les États-Unis pour lutter contre « l’oligarchie » et présenter une alternative crédible à Donald Trump. Face aux milliardaires qui se sont emparés du pouvoir outre-Atlantique, l’icône de la gauche a pour ambition de monter une armée de gens ordinaires.
Kenosha (Wisconsin, États-Unis).– Aux abords de l’université publique Wisconsin-Parkside, des vaches broutent devant un ballet incessant de voitures. Plus loin, en ce vendredi 7 mars, des grappes de gens marchent sous des températures glaciales. Tous convergent vers le grand complexe sportif de l’établissement comme si l’enceinte s’apprêtait à accueillir l’immense concert d’une rockstar. Seulement, la tête d’affiche invitée à monter sur scène ce soir-là approche tranquillement des 84 ans. Elle porte des mitaines et dit la même chose depuis plus de quarante ans. Et pourtant, elle continue à attirer les foules.
Bernie Sanders a rassemblée 3 500 personnes vendredi à Kenosha, une petite ville du Midwest. « Je ne savais pas que Kenosha comptait autant de gens », a ironisé le sénateur du Vermont, lorsqu’il a pris le micro peu après 19 heures.
Depuis quelques semaines, l’icône de la gauche progressiste américaine a entamé une grande tournée pour lutter contre ce qu’il appelle « l’oligarchie », contre ces milliardaires qui se sont emparés du pouvoir outre-Atlantique. Dans un contexte politique morose, où l’apathie semble souvent prendre le dessus à gauche face à la frénésie de mesures prises par Donald Trump, Bernie Sanders arpente le pays pour organiser la résistance.

Bernie Sanders en meeting à Kenosha dans le Wisconsin, le 7 mars 2025. © Scott Olson / Getty Images via AFP
À son âge, il le confie lui-même, il n’est plus candidat à rien. Sa carrière politique peut même sembler, paradoxalement, derrière lui. Il siège au Congrès (à la Chambre des représentants et désormais au Sénat) depuis plus de trente ans. Il vient d’ailleurs d’être réélu pour un quatrième mandat consécutif de sénateur ; son dernier, sans doute.
Mais pour l’instant, pas question de « se cacher sous les couvertures même si nous en avons bien envie. Les enjeux sont tout simplement trop élevés », résume-t-il sous les applaudissements, à Kenosha, avec son franc-parler et son fort accent de Brooklyn.
Des lieux stratégiques
Dans Politico, un ancien conseiller de Bernie Sanders, resté anonyme, décrypte la nature de l’enjeu : Bernie Sanders « tente de paver la voie » pour un successeur et de faire des « questions » qui lui tiennent à cœur « le problème central » pour 2028 lors de la prochaine présidentielle et dès 2026 à l’occasion des élections de mi-mandat. Autrement dit, il cherche à peser non seulement auprès de l’électorat qu’il rencontre sur la route, et qui afflue par milliers, mais aussi auprès des ténors du parti démocrate américain, qui peinent aujourd’hui à trouver leur voix et un message efficace face à Donald Trump.
Dans cette tentative de réorganisation à gauche, et dans sa volonté de voir l’aile gauche progressiste représenter une alternative crédible, Bernie Sanders opère donc méthodiquement. Il ne choisit pas ses déplacements au hasard. Fin février, il s’est rendu dans l’Iowa et le Nebraska, sur des terres conservatrices modérées, y compris des terres en partie remportées en 2020 par Biden et en 2024 par Harris, à l’instar d’Omaha, dans le Nebraska. Le but ? faire pression sur les élus locaux républicains.
Dans quelques semaines, ces mêmes élu·es à la Chambre des représentants auront à voter le budget de Donald Trump, un budget visant à réduire les impôts des plus riches et à diminuer les prestations sociales des plus pauvres. Or, la marge des républicains lors du vote sera très serrée.
L’argent d’Elon Musk
Dans le Wisconsin, un État clé qui bascule tantôt à gauche, tantôt à droite, l’offensive de « Bernie » à Kenosha ce vendredi était beaucoup plus ciblée.
Sur place, depuis plusieurs semaines, Elon Musk investit des millions de dollars à travers son « America PAC », son comité d’action politique qui permet de réunir et distribuer des financements électoraux. Il veut absolument faire élire un juge conservateur à la Cour suprême locale. Le super PAC de Musk a dépensé dans cette seule élection presque 2,5 millions en une semaine seulement, en février, en publicités et opérations de porte-à-porte.
Jusqu’à présent, dans le Wisconsin, les progressistes disposaient d’une courte majorité à la Cour suprême (quatre juges contre trois). Leur vote apparaît d’autant plus important qu’ils auront bientôt à trancher des questions sensibles : les prochaines lois locales encadrant l’accès à l’IVG mais aussi le découpage électoral, crucial dans cet État clé qui votait démocrate depuis 1988 aux présidentielles avant de basculer de justesse à droite, avec Donald Trump, en 2016 et de nouveau en 2024.
Bernie sait tendre la main aux communautés qui hésitent entre démocrates et républicains.
Matthew McManus, université du Michigan
« Notre système de financement des campagnes électorales est corrompu »,a ainsi dénoncé Bernie Sanders à Kenosha. Aujourd’hui, les milliardaires « de gauche comme de droite peuvent acheter les élections ». En premier lieu, donc, Elon Musk, l’homme le plus riche du monde qu’il a vilipendé à plusieurs reprises. À lui seul, Musk a financé la dernière campagne de Donald Trump en 2024 (et la campagne d’autres républicains) à hauteur de quasiment 300 millions de dollars.
« Pensez à ce que Musk a payé pour faire élire Trump,a insisté Bernie Sanders à Kenosha. La situation est si absurde qu’il est même intervenu dans une élection ici [l’élection à la Cour suprême du Wisconsin – ndlr]. Si Musk peut intervenir dans une élection dans un État, qu’est-ce qu’il ne peut pas acheter ? » Sanders milite pour que les États-Unis instaurent un financement public des élections.
Dans le complexe sportif de l’université, la simple évocation du nom d’Elon Musk et la question de l’accès à l’IVG a soudain galvanisé la foule, qui a répondu par une standing ovation. « J’espère que vous irez voter lors de l’élection à la Cour suprême », a rappelé Bernie.
La popularité de « Bernie »
« L’attrait de Bernie Sanders est assez simple : les gens lui font confiance. Son message central n’a pas changé en cinquante ans. Dans les années 1970, il se levait contre les millionnaires. Aujourd’hui, il se plaint des milliardaires,expliqueà Mediapart le journalisteaméricainChris Graff,qui suit Bernie Sanders depuis des décennies depuis son fief du Vermont. Il est perçu comme authentique et honnête et il parle dans un langage que tout le monde comprend. »
« Bernie sait tendre la main aux communautés qui hésitent entre démocrates et républicains,ajoute Matthew McManus qui enseigne au département de sciences politiques de l’université du Michigan. Il sait s’adresser directement aux gens, leur parler individuellement, et le faire d’une manière qui n’est pas condescendante. » Il voit les problèmes auxquels les gens ordinaires sont confrontés, les fins de mois difficiles qu’il a lui-même connues enfant, et n’hésite pas à les dénoncer.
À écouter Bernie Sanders à Kenosha, à l’écouter lister les mensonges de Donald Trump et faire un état des lieux critique sur la situation du pays, à l’écouter parler de l’abandon de la classe ouvrière auquel son programme est censé répondre, certain·es dans le public se sont peut-être secrètement interrogé·es sur la responsabilité de Bernie Sanders lui-même dans la crise actuelle.
Sur le fait notamment qu’il s’est récemment allié à la classe politique qu’il dénonce en défendant Joe Biden jusqu’au bout, lors de la campagne présidentielle de 2024, alors que l’administration Biden malgré « quelques gestes timides en direction d’un programme plus populiste sur le plan économique […] est restée très clairement alignée sur les intérêts du grand capital »,résume Matthew McManus.
Difficile néanmoins, à Kenosha, de trouver des déçu·es.
Des jeunes s’engagent
À la sortie du meeting de Bernie, Liam, un étudiant de 26 ans, s’inscrit auprès de volontaires pour aller faire du porte-à-porte. « Je peux conduire », précise-t-il. Le discours de Bernie Sanders l’a convaincu de s’engager. Il est disponible les deux prochains week-ends, avant l’élection du 1er avril à la Cour suprême du Wisconsin. « Je ne suis pas déçu par Bernie. Il a parié sur le jeu politique à long terme »,confie encore un ami, Alan, âgé de 28 ans, étudiant en psychologie. Lui aussi a décidé de s’engager récemment.
Il a fait du porte-à-porte il y a quelques jours et a rapidement constaté que l’intervention d’Elon Musk à Washington, et dorénavant dans les élections locales, était un point de tension. Même à l’église. « Je vais à l’église avec un gars qui adore Trump, mais qui déteste Musk. Personne n’aime Musk à l’église,explique Alan à Mediapart, c’est bien la seule chose d’ailleurs sur laquelle on est d’accord. » À lire aussiDans une manifestation pour la science aux États-Unis : « On se lève et on se bat ! »A la rencontre du peuple de «Bernie»
Plus loin, trois femmes, de trois générations différentes, discutent. « Ce [meeting] était excellent ! », s’exclame l’une d’elles. Toutes sont (ou ont été) des militantes de gauche engagées. La plus jeune, Sarah, professeure de 35 ans, s’est investie pour la première fois en 2015. À l’époque, « Bernie était venu en déplacement à l’université ici, de l’autre côté de la rue, se souvient-elle. J’avais commencé à appeler des électeurs au téléphone pour les inciter à voter. Je continue aujourd’hui. J’aime la façon dont Bernie défend les gens qui sont le plus dans le besoin. J’aime que son message soit resté le même. »
« Moi, je suis très vieille », ironise June, 75 ans. Des trois femmes, c’est celle qui parle le moins.Comme son amie, elle a passé des coups de fil lors de précédentes campagnes : « Pour Kamala Harris, sans beaucoup de succès vraisemblablement. »
« Écouter Bernie est très motivant », s’enthousiasme la troisième, Linda, 64 ans. Elle aussi, par le passé, a participé à ces opérations téléphoniques. « Pendant vingt ans, j’ai travaillé à l’entrepôt d’un distributeur de fournitures médicales. Je jonglais avec les petits boulots, je travaillais aussi au supermarché, je remplissais les rayons. En 2008, entre mes trois mariages et mes trois divorces, je me disais : “Quelle facture je vais pouvoir payer ce mois-ci?” » Alors Linda n’exclut pas aujourd’hui de se réengager : « Quand Bernie a commencé, il lui a fallu plusieurs tentatives avant d’être élu. Bernie n’abandonne pas. »
Le vieux sénateur est déjà reparti. Après le Wisconsin, il a rendez-vous dans un autre État clé, le Michigan.
Bernie Sanders dit vivre «la période la plus effrayante» de sa vie

Fabien Deglise
Publié hier à 15h08Mis à jour hier à 19h51 https://www.ledevoir.com/monde/etats-unis/854575/bernie-sanders-dit-vivre-periode-plus-effrayante-vie?
Face à une oligarchie au pouvoir aux États-Unis et à l’autoritarisme latent vers lequel un groupe de milliardaires conduit le pays, le sénateur indépendant Bernie Sanders affirme vivre aujourd’hui « la période la plus effrayante de [sa] vie ».
Mais l’ex-candidat à la présidentielle, en 2016 puis en 2020, figure forte de la gauche progressiste américaine, ne baisse pas les bras pour autant. Et à 83 ans, il s’impose désormais comme la rare voix d’une opposition démocrate toujours aphone après la défaite cinglante de novembre dernier et le retour tonitruant de Donald Trump à la Maison-Blanche en janvier.
« Lorsque Trump réduit unilatéralement un financement fédéral voté par le Congrès, c’est illégal et inconstitutionnel », a résumé mercredi Bernie Sanders à propos du nouveau pouvoir de cette oligarchie, lors d’une entrevue accordée à Pod Save America, un balado politique animé par Jon Lovett. « Quand le vice-président déclare que, selon lui, les tribunaux n’ont pas le droit d’empêcher les actes inconstitutionnels du président, c’est de l’autoritarisme, a-t-il ajouté. [Trump] tente maintenant de mettre fin à ce que les pères fondateurs avaient réussi à faire avec tant d’ingéniosité : créer un système de gouvernement avec des freins et des contrepoids. C’est un moment effrayant. »
Pour le sénateur du Vermont, indépendant, mais historiquement proche des démocrates, les États-Unis ont, depuis le 20 janvier dernier, dépassé le stade « de l’entrée dans une oligarchie ». « Nous vivons désormais dedans », a-t-il lancé en rappelant la présence des oligarques Elon Musk, Jeff Bezos et Mark Zuckerberg derrière le nouveau président américain le jour de son assermentation et en soulignant leur pouvoir désormais croissant sur la trajectoire politique, économique et sociale du pays.
« Ils ne veulent pas seulement accorder des allègements fiscaux aux milliardaires et réduire les aides sociales aux travailleurs, comme nous l’avons déjà vu », a-t-il dit en mentionnant la capacité de diffusion de la désinformation par Elon Musk et son réseau X aux millions d’abonnés ou l’exode des journalistes de renom du Washington Post, propriété de Jeff Bezos.
« Bezos, la deuxième personne la plus riche du pays, a licencié ou s’est débarrassé de la plupart des membres de sa rédaction, transformant ainsi le journal en un mouvement d’extrême droite. »
Le mois dernier, l’homme fort du Web, fondateur de l’empire du commerce en ligne Amazon, a appelé à la fin de la diversité des points de vue dans les pages « opinions » de l’illustre quotidien de la capitale américaine et y a imposé désormais des textes portant uniquement sur les libertés individuelles et le libre marché. Ces thèmes sont chers, en partie, à la droite radicale, et parfois conspirationniste, américaine.
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S’opposer au « sentiment d’impuissance »
Cette semaine, la célèbre chroniqueuse du Washington Post Ruth Marcus a décidé de quitter le quotidien après 40 ans de carrière qui se sont soldés par la censure d’une de ses chroniques par la direction. Elle y dénonçait le virage éditorial étriqué amorcé par Jeff Bezos au commencement de la nouvelle ère Trump, et ce, dans un quotidien qui pourtant prévient sur sa une que la « démocratie meurt dans la noirceur ». « Restreindre l’éventail des opinions acceptables est une décision imprudente, qui déshonore et sous-estime nos lecteurs », a-t-elle justifié dans les pages du New Yorker.
Et son geste s’inscrit dans un climat de répression, d’attaque et d’autocensure qui s’est installé depuis plusieurs semaines dans l’univers médiatique américain, fragilisant ainsi la liberté d’expression dans ce pays. « Donald Trump poursuit les principaux médias et menace d’enquêter sur PBS et NPR [les réseaux publics de télé et de radio] », a exposé Bernie Sanders dans le balado. « Il ne s’agit donc pas seulement du pouvoir de l’argent, mais aussi d’une dérive autoritaire. »
Devant le chaos qui s’est installé à Washington depuis plus de sept semaines, Bernie Sanders a décidé de s’opposer au « sentiment d’impuissance » que cherchent à installer Donald Trump et Elon Musk au sein de la population américaine pour mieux imposer leur conception du monde, a-t-il prévenu. Et il le fait en reprenant le bâton de pèlerin depuis quelques jours pour tenter de fédérer une contestation naissante au sein de la population américaine face aux compressions budgétaires, aux licenciements massifs et aux réformes majeures imposés par Donald Trump et ses amis oligarques.
En tournée pour « Combattre l’oligarchie » — c’est le nom de son mouvement —, il s’est présenté vendredi dernier devant près de 4000 personnes à Kenosha, une ville plutôt républicaine du Wisconsin, avant d’en mobiliser 2600 autres le lendemain à Altoona, petite ville de 10 000 habitants, dans le même État. La semaine dernière, 9000 partisans sont allés à sa rencontre dans la banlieue de Détroit, et ce, chaque fois, dans des circonscriptions clés de la Chambre des représentants détenues par un républicain, rappelait l’Associated Press.
« Regardez autour de vous : qui d’autre le fait ? Personne », a déclaré la représentante démocrate Alexandria Ocasio-Cortez à propos de la campagne de Bernie Sanders visant à canaliser la peur et la colère dans un vaste mouvement anti-Trump. « J’espère que le barrage va céder et que les démocrates vont passer à l’offensive », a-t-elle ajouté, citée par l’agence.