La nouvelle réforme du RSA : entre cruauté et incompétence
Depuis le 1er janvier 2025, la réforme du RSA a instauré une obligation de 15 à 20 heures d’activité hebdomadaire pour les allocataires du Revenu de Solidarité Active. Si son ancêtre, le RMI, était « un moyen de vivre ou plutôt de survivre, garanti à ceux qui n’ont rien », la réforme en cours change la philosophie de ce dispositif. Il s’agit désormais de demander des comptes aux allocataires du RSA, dont les trois quarts vivent sous le seuil de pauvreté – une population composée majoritairement de personnes peu diplômées, de chômeurs de longue durée, de parents isolés, avec une mobilité limitée, en habitat précaire, en moins bonne santé que la moyenne et qui renoncent plus souvent aux soins que le reste des Français. Analyse d’une réforme cruelle dont l’échec a déjà été démontré.
publié le 10/03/2025 https://elucid.media/analyse-graphique/la-nouvelle-reforme-du-rsa-entre-cruaute-et-incompetence
Par Alexandra Buste, Xavier Lalbin

Il l’avait annoncé lors de sa campagne de 2022. Sous prétexte d’« un meilleur accompagnement et [d’]un meilleur équilibre des droits et devoirs », le candidat Macron projetait une réforme du RSA qui obligerait à « consacrer 15 à 20 heures par semaine pour une activité permettant d’aller vers l’insertion professionnelle ». Depuis le 1er janvier 2025, cette réforme est entrée en vigueur. Il s’agit désormais de demander des comptes aux allocataires du RSA, dont les trois quarts vivent sous le seuil de pauvreté. Sous prétexte d’aider les allocataires à se « réinsérer professionnellement », cette réforme cruelle leur demande de justifier des activités, particulièrement chronophages, liées à la survie dans la pauvreté (faire la queue dans les files d’aide alimentaire, parcourir plusieurs kilomètres à la recherche des petits prix, des dons de vêtements, etc.)…
Par ailleurs, ces réformes ont été déjà été testées chez nos voisins anglais, avec un effet nul sur le retour à l’emploi. Elles conduisent en revanche à une nette hausse des radiations. Voilà qui réjouira le directeur de France Travail, organisme censé assurer une bonne partie de « l’insertion professionnelle » des allocataires du RSA, et qui s’est déjà fixé des objectifs ambitieux de contrôle des chômeurs : « En 2023, les 520 000 contrôles réalisés ont abouti à 90 000 radiations. À l’avenir, les équipes dédiées au contrôle devront en assurer 600 000 en 2025 et 1,5 million en 2027 ».
Pour le Secours Catholique, « la lutte contre la pauvreté n’est plus la boussole des politiques relatives aux aides pour les personnes sans emploi ». Il semble en effet que l’objectif de cette réforme soit bien plus de radier que d’accompagner…
Réforme du RSA : stigmatiser encore et toujours les plus précaires
Les allocataires du RSA font partie des plus précaires de nos compatriotes. Les trois quarts d’entre eux sont pauvres avec un niveau de vie médian de 860 euros par mois.

Cela représente 1,8 million de foyers, soit 3,6 millions de personnes qui sont bénéficiaires d’une allocation moyenne de 535 euros en 2024. Parmi eux, 90 % sont des familles monoparentales ou des personnes seules.

Près de 90 % des allocataires cumulent les difficultés pour s’insérer ou se réinsérer dans la vie professionnelle. Ce sont pour une bonne part (35 %) des personnes en fin de droits à l’assurance chômage, faiblement diplômées et ayant déjà connu le RMI et le RSA. Les mères célibataires, en majorité avec plus d’un enfant à charge et souvent jeunes, sont elles aussi nombreuses (30 %). La moitié d’entre elles déclarent rencontrer des freins importants à la recherche d’emploi, liés en particulier à des problèmes de garde d’enfants et à une mobilité limitée, comme le rapportent ces témoignages d’allocataires dans le rapport du Secours Catholique :
« Moi, avec mon fils handicapé, ça me met vraiment un frein pour l’apprentissage. Et j’ai un autre fils qui est épileptique, ça aussi ça me met un frein. »
« Maintenant, il faut aller très loin pour voir les conseillers, c’est compliqué pour les gens de se déplacer, et ça coûte cher. »
On y rencontre aussi nombre de personnes de plus de 55 ans, avec un faible niveau d’instruction. L’habitat précaire et les difficultés de logement concernent une part significative (10 % à 15 %) des allocataires. Sans compter ceux qui déclarent des difficultés dans la vie quotidienne, ceux qui n’ont jamais travaillé ou été inscrits comme demandeurs d’emploi… Il est clair que les perspectives d’insertion professionnelle apparaissent difficiles.
Les allocataires du RSA sont aussi moins nombreux à se percevoir en bonne santé que le reste de la population : moins de 60 % se déclarent en « bonne » ou « très bonne » santé ; c’est 80 % parmi l’ensemble des 18-59 ans. Jean-François, allocataire du RSA à Montargis, territoire d’expérimentation, raconte comment le travail dans le bâtiment, depuis ses 14 ans, l’a abîmé avec un cancer à 30 ans et une fibrose pulmonaire : « [Mes] os et [mes] muscles ne supportent plus ces journées passées à se baisser, à soulever ou porter ». Cette population déclare ainsi davantage de limitations fonctionnelles et de problèmes de santé mentale. Et, malgré des besoins en soins plus importants, ils renoncent plus souvent que d’autres à consulter un médecin ou à recevoir des soins dentaires pour des raisons financières.
Pour un « accompagnement rénové » des allocataires du RSA, le gouvernement a mis en place une « expérimentation » dès 2023 – expérimentation qui, grâce à la magie du « en même temps », n’en était pas vraiment une puisque sa mise en œuvre avait déjà été décidé avant d’en voir la fin. La réforme a donc été adoptée au 1er janvier 2025. Dorénavant, l’obtention du RSA est conditionnée à la réalisation d’au moins 15 heures d’activité hebdomadaires. Comme l’écrit le ministère du Travail :
« [Ces heures] ne peuvent pas être du travail bénévole réalisé en dehors du cadre du Code du travail. Elles doivent être utilisées pour une immersion en entreprise pour affiner son projet professionnel, passer son permis de conduire, réaliser des démarches d’accès aux droits, participer à des activités dans le secteur associatif. »
Pour ce faire, l’allocataire doit intégrer un des trois parcours proposés pour lesquels il sera accompagné par un travailleur social du Conseil départemental ou un conseiller France Travail. Et, pour couronner le tout, une nouvelle sanction cruelle, dite « suspension-remobilisation », pourrait consister à couper les vivres des allocataires qui ne se plient pas à l’obligation des heures d’activité… comme si cette population déjà très fragilisée avait besoin de l’être encore plus…
Mais le principal objectif de la réforme est l’inscription automatique à France Travail. Rappelons que seulement 615 000 emplois sont vacants en moyenne en 2023 pour 1,8 million de foyers au RSA et plus de 5 millions de personnes inscrites à France Travailen catégories A, B et C (ou les 2,3 millions de chômeurs au sens du BIT et les 2 millions de personnes dans le halo du chômage).
Et cette situation qui se décline bien entendu au niveau des territoires. Par exemple, à la Réunion, 40 000 postes de travail sont disponibles pour 150 000 personnes inscrites au chômage ou allocataires du RSA (98 000 au RSA). Une situation cynique, condensée dans les mots de Cyrille Melchior, président de la collectivité : « Il y a des conditions économiques, sociales qui doivent être réunies. […] Vous voulez sanctionner les personnes alors qu’il est impossible de leur proposer ce que propose la loi ».
Accessoirement, cette réforme inaugure en quelque sorte un nouveau seuil du salaire minimum en France. Avec une allocation du RSA de 635,71 €/mois et 15 à 20 heures de travail par semaine, le salaire horaire est entre 7,3 € et 9,8 €. C’est bien moins que le SMIC horaire et, cerise sur le gâteau, sans aucune cotisation ni droits associés (par exemple la retraite).

Un passage en force malgré les alertes des associations
Depuis le 1er janvier, le RSA sous condition est donc généralisé, malgré les alertes des associations (ATD Quart Monde, Aequitaz et le Secours Catholique) lors de son expérimentation. Ces associations tirent la sonnette d’alarme dans un rapport détaillé :
« Dès 2023, nous avons pris position dans les débats sur la réforme dite “Pour le plein emploi” et exprimé de vives critiques sur l’esprit et les conséquences de cette loi pour les personnes concernées. […] C’est pourquoi nous appelons aujourd’hui le gouvernement à suspendre la généralisation de cette réforme et notamment de l’obligation de réaliser 15 heures d’activité hebdomadaires. »
Parmi les risques de cette réforme, celui du glissement vers du travail gratuit réalisé par des allocataires se substituant à de véritables emplois. Dans l’Eure, le maire de Villers-en-Vexin justifie ainsi de faire travailler des allocataires du RSA sur la végétalisation du cimetière au motif qu’il n’a qu’« un agent communal 15 heures par semaine et [qu’il n’a] pas les moyens d’embaucher du personnel ». Il faut dire qu’il est soutenu par le département qui encourage les mairies à contacter les services sociaux du département « si [elles ont] besoin de bras pour une mission ponctuelle (jusqu’à 15 à 20 h par semaine) ».
Par ailleurs, ces déclarations enterrent toutes perspectives d’embauche dans la durée et questionnent sur l’adéquation de ces mesures avec l’objectif d’une insertion professionnelle pérenne… qui est censé être l’objet principal de la réforme. Comme le souligne le rapport du Secours Catholique, ces missions dites « d’intérêt collectif » rappellent les « travaux d’intérêt général dont on rappelle qu’il s’agit d’une peine sanctionnant une infraction pour les personnes sous main de justice ». Cette indication a le mérite de rendre les choses claires, si tant est que cela soit en encore nécessaire, quant à la manière dont les allocataires du RSA sont perçus par le gouvernement.
Quand ils ne sont pas attendus pour la végétalisation des cimetières ou autres activités d’insertion professionnelle, les allocataires du RSA doivent justifier de leurs activités. Comme le relève le rapport signé par ATD Quart Monde, Aequitaz et le Secours Catholique, ce nouveau contrôle des heures d’activités conduit à des intrusions dans la vie privée des personnes. Ce dispositif sordide demande aux plus pauvres de justifier des activités liées à la survie dans la pauvreté particulièrement chronophages, comme faire la queue dans les files d’aide alimentaire, parcourir plusieurs kilomètres à la recherche de petits prix, de dons de vêtements, etc. Un allocataire témoigne :
« Si je dois expliquer le temps que je passe dans la débrouille, pour réussir à trouver de quoi glaner ou troquer de la nourriture, demander à une personne de m’aider pour un déplacement, etc., ils ne vont pas me croire. Sans compter la honte de devoir parler de ça. »
Le respect de la dignité humaine semble bien loin… Les associations responsables du rapport d’évaluation de l’expérimentation soulignent ainsi les conséquences délétères de la réforme du RSA, en notant que justifier son quotidien de pauvre revient à une « mise sous tutelle de la vie privée, symptomatique d’institutions de plus en plus maltraitantes à l’endroit des personnes vivant la précarité, constitue pour certains la goutte d’eau de trop qui les amène à renoncer à faire valoir leurs droits ».
Et ce n’est pas fini… En effet, cette mesure ne serait pas complète sans la signature de la start-up nation : l’accompagnement « sous algorithme ». Comme toujours, dans un souci d’économie de bout de chandelle et parce qu’aucun moyen n’est mis en face des besoins (pour l’occasion nouvellement créés), la réforme prévoit d’automatiser l’orientation des allocataires. À l’opposé des pratiques de la phase d’« expérimentation », les entretiens d’orientation en personne avec un conseiller ne seront pas maintenus faute de moyens et feront place à un tri automatisé sur la base des réponses des allocataires à un questionnaire. L’orientation de l’allocataire vers son organisme référent est alors pilotée par les paramètres du programme informatique : d’une part, un moyen économique pour faire du chiffre et remplir des objectifs quantifiés ; d’autre part, il est aisé pour le responsable de l’algorithme d’imposer ses préférences d’orientation.
Si l’orientation est mal adaptée – par exemple une orientation vers la filière Emploi alors que c’est d’un accompagnement social dont l’allocataire a besoin – c’est à l’allocataire ou à son référent, par définition inadapté, de savoir que la filière n’est pas la bonne et de procéder à la réorientation… ce qu’allocataire comme référent ne sont pas forcément en capacité de faire. D’un côté les allocataires méconnaissent leurs droits, de l’autre les objectifs fixés aux référents peuvent être incompatibles avec les besoins des allocataires :
« On m’a envoyée vers Activ’Crea pour définir mon projet professionnel alors que je l’avais déjà fait ! Je sais ce que je veux faire. Ma conseillère m’a obligée et j’ai été orientée vers un prestataire de Pôle emploi. Ce nouvel accompagnement m’a beaucoup déstabilisée et j’ai réussi à arrêter. C’est triste de se dire que l’organisme qui doit nous aider finit par nous faire peur et qu’on en vient à le redouter. »
Selon la Quadrature du Net qui a enquêté sur les algorithmes de plusieurs organismes sociaux, dont la CNAF et France Travail, le recours de plus en plus fréquent à des programmes informatiques visant à évaluer, trier, classer, contrôler les personnes, participe à une déshumanisation de l’accompagnement social. Par exemple, France Travail avec les chômeurs :
« Loin des promesses de “libérer du temps pour les conseillers” ou d’offrir un accompagnement “plus réactif et plus personnalisé” aux personnes sans emploi, cette numérisation contribue à la déshumanisation d’un service essentiel et à l’exclusion des plus précaires, voire tend à une généralisation du non-recours aux droits. »
Cette informatisation et cette automatisation sont réalisées avec des algorithmes gardés secrets et dont personne dans la sphère publique ne connaît ni les biais ni les critères de sélection appliqués, ni par quel organisme ils ont été élaborés. Il s’agit pourtant d’éléments cruciaux « tant ces processus d’automatisation pèsent dans la détermination du type d’accompagnement de la personne. Sont-ils le gage, si l’on en croit France Travail, d’un accompagnement réellement personnalisé ? »
Résultat, pour les allocataires du RSA, près de 30 % des personnes orientées dans le « parcours emploi » (censé accueillir les personnes les plus proches de l’emploi) déclarent présenter au moins deux freins à l’emploi. Sans réorientation ou prise en compte de ces freins, elles risquent d’être sanctionnées et donc de perdre une partie, voire toute leur allocation, avec un risque élevé de « décrochage » du RSA. Le phénomène de décrochage suite à une sanction est pourtant bien connu, à croire que c’est voulu…
Pour les associations, le risque avec la mise en œuvre de la réforme est l’accroissement des radiations. Lors de l’expérimentation de la mesure, en avril 2024, les trois quarts des allocataires du RSA sont entrés en parcours d’accompagnement, le devenir du quart restant est inconnu. Mais, les résultats de l’expérimentation montrent une propension à la radiation des organismes : un allocataire sur huit a ainsi été radié pour non-présentation à la convocation en Côte d’Or.
Ce dispositif de suivi des allocataires est logiquement perçu comme une épreuve par certains, qui font part de leurs appréhensions et peurs à l’approche du premier entretien : « Ça va mettre encore plus à mal les personnes, et on est des êtres humains, on est des personnes. On parle de dignité, mais là, on nous enfonce encore plus, on nous enlève encore de notre dignité. Il faut arrêter là, je vous assure. Je suis minée ».
Le taux de non-recours au RSA dépasse déjà les 30 %. Après un an d’expérimentation, les associations ont d’ores et déjà constaté une hausse de 11 % du non-recours au RSA dans les départements concernés, alors même qu’il recule de 0,8 % dans les autres départements… Ces résultats s’avèrent conformes avec les études internationales qui démontrent l’effet négatif des sanctions sur les revenus les plus bas et préjudiciable à long terme sur la qualité de l’emploi :
« Dans certains cas, les sanctions peuvent avoir des conséquences très dures, allant jusqu’à l’insécurité alimentaire ou la perte de logement, mais aussi une dégradation du bien-être mental. Tous ces effets constituent eux-mêmes des obstacles à l’intégration sur le marché du travail. »
Les craintes des associations sont renforcées par le coût estimé du RSA rénové, qui est de presque 2 milliards d’euros de plus. Ceci alors que les coupes dans le budget travail-emploi sont en l’état attendues autour du milliard d’euros… dans un contexte général d’austérité budgétaire. Ces inquiétudes devraient se concrétiser si l’on écoute le Directeur général de France Travail, qui estime que les économies associées à une baisse du nombre d’allocataires sont un « vrai levier » pour « dégager des moyens financiers »… De quoi rester perplexe quant à la finalité de « l’accompagnement rénové » des allocataires du RSA.
Le doute n’est toutefois plus permis lorsque le même directeur se félicite des résultats des contrôles de France Travail en 2023 : « En 2023, les 520 000 contrôles réalisés ont abouti à 90 000 radiations. À l’avenir, les équipes dédiées au contrôle devront en assurer 600 000 en 2025 et 1,5 million en 2027 ». Difficile de ne pas y voir un objectif de plus de 250 000 radiations par an à l’horizon 2027 pour les équipes de France Travail. C’est plus facile de traquer une population pauvre que de taxer les puissants.
Les départements ne sont pas en reste, eux qui valorisent systématiquement leurs expérimentations par le prisme de la baisse du nombre d’allocataires, arguant que ces personnes sont retournées en emploi. Pourtant, nombre d’entre eux s’abstiennent de publier précisément les chiffres des radiations. Dans le même temps, les allocataires retrouvent essentiellement des emplois précaires : des contrats en majorité de moins de 6 mois dans des secteurs en tension aux conditions de travail difficiles.
Les personnes au RSA, dont beaucoup d’entre elles présentent des soucis de santé, sont ainsi dirigées vers les secteurs qui ont le plus de problèmes de recrutement avec les conditions de travail les plus difficiles et les rémunérations les plus faibles. On note par exemple une orientation des mères vers les métiers de l’aide à la personne et des jeunes étrangers vers les métiers du bâtiment.
Selon les données de France Travail, le taux moyen d’accès à l’emploi durable pour les personnes à 6 mois de leur entrée en parcours est d’environ 17 %, moins d’un individu sur cinq. Or, à cause de la réforme de l’Assurance chômage, il n’y a pas d’indemnité chômage après un CDD de moins de 6 mois du fait de l’augmentation de la durée d’affiliation requise, qui est passée de 4 à 6 mois. Du coup, pour 4 allocataires sur 5, c’est une réinscription au RSA s’ils ne trouvent pas un autre emploi… etc., etc. : « Si c’est prendre un emploi pour trois mois et retourner au RSA (avec en plus la réforme chômage), ce n’est pas sortir de la pauvreté ».
Perversion ultime de la précarisation des mécanismes d’aide sociale à l’œuvre, comme le traitement des dossiers peut prendre plusieurs mois, les ex-RSA-ex-emploi-précaire-futur-RSA doivent vivre sur leurs maigres réserves en attendant leur nouveau RSA. C’est un déni pur et simple des enjeux de santé et de précarité des allocataires du RSA, dans une logique qui fait écrire au Conseil national des politiques de lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale (CNLE) :
« Les allocataires du RSA passent du statut de personnes ou de foyers dépourvus de revenu à des personnes dépourvues d’emploi, en considérant que toutes les situations relèvent par principe de l’emploi, et uniquement temporairement de difficultés sociales à lever. »
Et le Secours populaire de conclure :
« Pousser les personnes à enchaîner des petits boulots de subsistance qui ne respectent ni le métier, ni le projet professionnel, ni le temps de travail souhaité, ni le niveau de qualification de la personne est un immense gâchis humain en plus d’être inefficace en matière de lutte contre la pauvreté. »
Le risque d’aggraver la situation des plus fragiles et de générer des effets pervers
Conditionner les aides aux plus ou moins précaires n’est pas une nouveauté dans le monde de la méritocratie vertueuse. De nombreuses études scientifiques ont déjà eu l’occasion d’en faire le bilan. Par exemple, un rapport du projet Welfare Conditionalityexamine l’efficacité des politiques de conditionnalité des prestations sociales au Royaume-Uni. L’objet est d’analyser les effets des aides et des sanctions en cas de non-respect des obligations sur une population de bénéficiaires similaires aux allocataires du RSA. Leur conclusion est sans appel : soumettre les aides sociales à des contreparties sanctionnables en cas de non-respect est largement inefficace pour favoriser l’emploi durable et produit souvent des conséquences négatives…
Le rapport relève que si l’effet observable sur l’emploi de la conditionnalité des allocations est nul, cela accroît par contre l’anxiété et l’incertitude sur l’avenir des allocataires, à cause, par exemple, du risque de radiation pour des infractions mineures comme le retard à un rendez-vous. De plus, dans de nombreux cas, la recherche d’emploi est largement contre-productive, car le risque de sanctions conduit à une multiplication des candidatures, dont certaines paraissent inappropriées.
Conclusion : « des mouvements occasionnels et durables de sortie de l’aide sociale et d’entrée sur le marché du travail sont évidents, mais ils sont extrêmement rares ». Pour une majorité substantielle des allocataires, c’est le statu quo sans amélioration de leur situation qui prévaut. Et pas de quoi parader sur le rôle des sanctions dans les rares cas de réinsertion pérenne sur le marché du travail :
« L’accès à un emploi durable et la progression dans le travail étaient très rares. Dans les cas exceptionnels où la conditionnalité de l’aide sociale a joué un rôle important dans le déclenchement d’une trajectoire positive vers l’emploi, un soutien approprié, personnalisé et axé sur l’emploi, plutôt que des sanctions, peut être clairement identifié comme étant d’une importance fondamentale. »
Les auteurs pointent une minorité d’allocataires qui a pu trouver un travail rémunéré pendant la durée de l’étude, mais ils ont alors enchaîné les emplois précaires entrecoupés de périodes de chômage. Pour une autre minorité plus importante, la conditionnalité de l’aide sociale déclenche et entretient une série d’issues et de comportements négatifs : sortie du système de sécurité sociale, renforcement de la pauvreté, glissement vers la criminalité de survie et aggravation des problèmes de santé.

Et si la solution était ailleurs ? La Finlande a mené une expérience de revenu universel inconditionnel, garanti et automatique durant deux ans entre 2017 et 2018. Un groupe de 2 000 chômeurs, sélectionnés de façon aléatoire, a reçu 560 euros par mois au lieu d’une allocation de chômage de base d’un montant similaire.
Les bénéficiaires du revenu de base étaient par ailleurs le plus souvent éligibles à l’allocation logement en vigueur à cette période d’un montant de 330 euros par mois pour un célibataire. Au total, le niveau d’aide était nettement inférieur aux revenus de la plupart des ménages finlandais ou même du seuil de pauvreté de l’époque (1 200 €/mois).

Le taux d’emploi des bénéficiaires du revenu de base s’est amélioré au cours de la période par rapport au groupe témoin : un gain faible de moins de 10 %, mais considéré comme significatif par les auteurs de l’étude. Pour eux, cela indique que pour certaines personnes qui reçoivent des allocations de chômage, les problèmes liés à la recherche d’un emploi ne sont pas liés à la bureaucratie ou aux incitations financières. D’autre part, pour les chercheurs, le niveau modeste du revenu de base et l’absence de conditions liées à sa perception semblent avoir motivé les bénéficiaires à rechercher et à accepter des emplois qu’ils n’auraient peut-être pas occupés autrement.
Les effets positifs remarquables se trouvent ailleurs : pour les chercheurs, la satisfaction moyenne à l’égard de la vie dans le groupe bénéficiaire était significativement supérieure à celle du groupe de contrôle. Et même McKinsey le reconnaît ! D’après eux, pour obtenir une hausse similaire de la satisfaction dans la vie, le revenu d’une personne devrait augmenter de 800 € à 2 500 € par mois (60 % à 170 % du revenu moyen des ménages par habitant dans l’UE).
Les membres bénéficiaires du revenu universel affichent une meilleure santé, une baisse des niveaux de stress, de dépression, de tristesse et de solitude – déterminants majeurs du bonheur – que les membres du groupe de contrôle. Ils présentent également une plus grande confiance dans leurs capacités cognitives, évaluant leur capacité à se souvenir, à apprendre et à se concentrer à des niveaux plus élevés que le groupe de contrôle.
Autre avantage, ils perçoivent leur situation financière comme plus sûre et plus gérable, même si leurs revenus n’étaient pas plus élevés que ceux des personnes du groupe de contrôle.
Pour finir, les bénéficiaires du revenu de base ont exprimé une plus grande confiance dans leur propre avenir, dans leurs concitoyens et dans les institutions publiques. Comme le relève McKinsey, une intervention positive et inconditionnelle relativement modeste (50 % du seuil de pauvreté finlandais) semble avoir eu de multiples effets positifs tant au niveau de l’individu qu’au niveau de la société :
« L’amélioration de la santé, du bonheur, des capacités cognitives et de la sécurité financière semble avoir instillé un sentiment de confiance qui a encouragé les bénéficiaires à se diversifier et à rechercher des possibilités plus étendues : travail non rémunéré, formation ou emploi. Ces activités, à leur tour, ont alimenté des sentiments plus positifs. […]
L’expérience finlandaise du revenu de base a favorisé la confiance dans les autres et dans les institutions, un élément fondamental du bon fonctionnement des sociétés. »
C’est sans doute l’une des grandes réussites de l’expérience finlandaise avec le retour de la confiance dans les autres et les institutions pour des populations largement défavorisées où le sentiment d’abandon peut-être très prégnant. Parmi les explications possibles avancées par les chercheurs de ce regain de confiance, on trouve l’inconditionnalité des aides qui réduit les risques de frictions avec les personnes et les organismes étatiques, et le sentiment pour les bénéficiaires que la société – ou « le système » – ne négligeait pas les personnes qui avaient connu des temps difficiles.
Peut-être que des conclusions venant de McKinsey auront plus d’écho chez nos politiques, eux qui sont habituellement friands de tous leurs conseils…
Photo d’ouverture : Une femme utilise un ordinateur à l’intérieur de l’agence nationale pour l’emploi France Travail à Dammarie les Lys, dans le nord de la France, le 23 avril 2024. (Photo par Geoffroy VAN DER HASSELT / AFP)