En désignant les responsables de l’arrivée du parti nazi au pouvoir, on acquiert une compréhension des convergences d’intérêts entre le fascisme et le système économique d’exploitation capitaliste (France Culture avec Johann Chapoutot)

En 2025, des nouvelles du fascisme

Publié le lundi 10 mars 2025 à 07:42  https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/france-culture-va-plus-loin-l-invite-e-des-matins/en-2025-des-nouvelles-du-fascisme-7254292

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Caricature de Donald Trump ayant découpé à l’aide de ciseaux le drapeau américain afin d’en faire une croix gammée ©Maxppp – Karl F. Schefmann

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Le Sieg Heil d’Elon Musk, homme le plus riche du monde et membre de l’administration Trump a largement choqué, il est la manifestation immanquable de la dérive des sociétés occidentales. Johann Chapoutot est notre invité pour tenter de comprendre comment nous en sommes arrivés là. 

Avec

  • Johann Chapoutot,historien, professeur à l’Université Paris-Sorbonne et chroniqueur pour le journal Libération

En désignant les responsables de l’arrivée du parti nazi au pouvoir, on acquiert une compréhension des convergences d’intérêts entre le fascisme et le système économique d’exploitation capitaliste. C’est en faisant ce constat qu’on parvient à décrire avec précision le glissement réactionnaire actuel.

Définir le fascisme

L’historien spécialiste du nazisme Johann Chapoutot précise l’origine du fascisme : « Il faut revenir au bain commun qui est celui de l’extrême droite, c’est-à-dire cette culture politique, quasiment cette anthropologie, puisque c’est une conception de l’homme, c’est même une cosmologie, une conception de l’univers, qui se cristallise dans les années 1790 au moment de la contre-révolution. Le choc de la Révolution française est tel, pour certaines élites religieuses, sociales, économiques, qu’il y a des contre-récits qui se développent d’ordre complotiste, puisqu’on parle de complot des jésuites ou de complot des francs-maçons avant de passer au complot juif, évidemment. Dans ce bain de l’extrême droite, vous avez un socle qui est la contre-révolution, le refus absolu des acquis de la Révolution française. Goebbels le dit très clairement :  »Nous avons effacé 1789 de l’histoire. » C’était un des buts du nazisme. C’est obsessionnel. » Cette idéologie se construit en réaction aux aspirations égalitaristes de 1789, de la Commune ou de la Révolution russe de 1917. Johann Chapoutot insiste sur l’appartenance du Rassemblement national à cette idéologie réactionnaire de refondation de la nation sur des bases figées. Il s’appuie en cela sur la constance de son opposition à l’État de droit et refuse tout rattachement de la pensée économique du RN à un quelconque socialisme. Il est vrai qu’après une courte période durant laquelle le parti, fondé par d’anciens SS, a proposé un discours gauchisant, celui-ci est vite revenu aux fondamentaux sociaux-darwinistes qui justifient l’inégalité par la nature. La seule alternative proposée au prolétariat consiste en un pacte racial et patriarcal avec le patronat, qui permettrait aux hommes blancs de bénéficier d’un matelas de sécurité vis-à-vis des personnes racisées, des LGBTQIA+ et des femmes : ce que le RN appelle la « préférence nationale« .

Lorsque l’extrême droite s’allie à l’extrême bourgeoisie

Les valeurs du capitalisme néolibéral rencontrent à bien des égards la justification naturaliste de la domination que propose l’extrême droite. Johann Chapoutot rappelle en cela certains discours propres au thatchérisme ou à sa descendance macroniste. Le néolibéralisme suppose, comme le fascisme, que certaines personnes ne seraient « rien » pour légitimer que d’autres puissent les exploiter. L’historien précise l’alignement d’intérêts entre la bourgeoisie et le parti national-socialiste : « Le patronat acquiesce à ce darwinisme social fixiste, cette idée d’une hiérarchie naturelle qui doit être rétablie. » La mise à mort du mouvement social est également un avantage substantiel dans l’obsession productiviste et la rapacité de cette classe sociale frustrée par les gains de la classe ouvrière issus de la révolution de 1918-1919.
La migration idéologique soudaine de tous les grands patrons vers les idées trumpistes ne doit pas nous surprendre : Bernard Arnault et Jeff Bezos ont bien plus d’intérêt à soutenir des régimes qui défendent l’exploitation des corps et de la nature plutôt que des démocraties libérales aux résultats incertains, susceptibles d’accoucher de politiques de redistribution et de limitation du productivisme.

À écouter

La mort de la démocratie, étape finale du capitalisme ? 

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Qui sont les irresponsables ?

Dans ce dévoilement de la tentation fasciste, plusieurs acteurs jouent parfaitement leur partition. D’abord, rappelle Johann Chapoutot, les milieux d’affaires, qui rêvent de cette exploitation sans entraves, regardent avec avidité les nouvelles perspectives que le réarmement promis par les nazis ouvre et attendent la grande spoliation prévue à l’encontre des juifs. L’historien explique combien les capitalistes occidentaux de tous les pays se sont réjouis de l’arrivée au pouvoir du NSDAP : « Opel, par exemple, c’est General Motors, c’est des intérêts américains qui, d’ailleurs, continuent à engranger des profits après 1941, en pleine guerre.« 

Les libéraux et la droite portent également une responsabilité écrasante. En reprenant les thèmes de l’extrême droite et en violant le droit et la Constitution, ils créent un précédent et habituent la population à l’antiparlementarisme : « Goebbels note souvent dans son journal que la droite au pouvoir en 1932 en fait tellement que les nazis sont inquiets. Ils se demandent ce qui va leur rester à faire. Puisque la droite au pouvoir viole la Constitution, a balayé l’esprit parlementaire pour gouverner par ordonnance démocratique d’exception, est hostile aux étrangers, aux juifs, aux femmes, au bolchevisme culturel – une espèce de panique morale de l’époque qui rassemble tout ce qui n’est pas bien en fait, dont le féminisme, l’homosexualité, la modernité cinématographique, etc. Et Goebbels le dit explicitement :  »Nous sommes nombreux à avoir peur que ce gouvernement en fasse tant qu’il ne nous reste plus rien à faire. »« 

Les sociaux-démocrates du SPD ont, eux aussi, une lourde responsabilité. En trahissant leur électorat, en faisant appel aux Freikorps pour réprimer les communistes ou en tolérant des gouvernements de droite hostiles à la gauche, ils ont nourri la désespérance et justifié la stratégie Classe contre classe de Staline. Johann Chapoutot fait le récit de ces trahisons répétées :« En janvier 1919, vous avez une insurrection communiste à Berlin : 160 morts, avec un pouvoir social-démocrate qui s’allie avec l’armée, la police et les corps francs d’extrême droite. Mars 1919, c’est quasiment 1 500 morts à Berlin également. C’est vraiment un massacre de grande ampleur. (…) Dès lors, on comprend le ressentiment des communistes contre la social-démocratie. Les sociaux-démocrates, par ailleurs, ont été responsables parce qu’ils ont décidé de tolérer la violation de la Constitution à partir du printemps 1930. Le fait qu’on renonce au parlementarisme pour un gouvernement d’exception par ordonnance. Ils ont toléré ça au nom du moindre mal, mais en réalité, ils étaient d’accord avec la politique austéritaire.« 

Voir aussi:

https://environnementsantepolitique.fr/2025/02/17/une-recension-a-propos-du-livre-de-johann-chapoutot-les-irresponsables-qui-a-porte-hitler-au-pouvoir/

https://environnementsantepolitique.fr/2025/02/05/ce-qui-rattache-le-nazisme-a-notre-modernite-par-lhistorien-johann-chapoutot/

https://environnementsantepolitique.fr/2025/01/13/le-monde-nazi-comment-les-masses-ont-consenti-au-pire-christian-ingrao-et-yohann-chapoutot/

https://environnementsantepolitique.fr/2024/10/28/le-monde-nazi-1919-1945/

https://environnementsantepolitique.fr/2024/06/23/interview-de-lhistorien-johann-chapoutot-neoliberalisme-autoritaire-marcionisme-et-montee-des-extremes-droites/

https://environnementsantepolitique.fr/2024/02/20/la-devastation-du-monde-par-les-derniers-des-hommes-johann-chapoutot/

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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