Jean-Michel Aphatie voit dans son cas personnel l’illustration du triomphe du révisionnisme historique dans le discours médiatique et politique

Jean-Michel Aphatie : « La culture de la négation de l’histoire domine dans les médias »

9 mars 2025 | https://info.mediapart.fr/optiext/optiextension.dll?ID=0wx0sczgq6w1Z4vk8bB8R3Jdi4C_4ACbB5ChpXHsLekLvTde9oMc28qef8LOIdpX8pQQK9EqFwGu2vF3naQHcG7e49iuz

Par Yunnes Abzouz

Après sa mise en retrait d’une semaine pour des propos sur l’histoire coloniale en Algérie, Jean-Michel Aphatie a annoncé qu’il ne retournerait pas sur RTL. Le journaliste voit dans son cas personnel l’illustration du triomphe du révisionnisme historique dans le discours médiatique et politique

« Je ne reviendrai pas. » Écarté de l’antenne par RTL pour avoir simplement rappelé les crimes coloniaux commis par la France en Algérie, Jean-Michel Aphatie a finalement annoncé sur X qu’il mettait fin à sa collaboration avec la station, propriété du groupe Bertelsmann. Initialement, il était prévu que le journaliste reprenne le travail après avoir purgé une suspension d’antenne d’une semaine. Il en a finalement décidé autrement.

« J’ai d’abord trouvé que RTL avait géré la situation avec beaucoup de tact et de respect à mon égard, réagit l’éditorialiste auprès de Mediapart. Puis j’ai pris conscience, en étant absent de l’antenne pendant une semaine, qu’y retourner, c’était convenir que ma mise à l’écart était justifiée et que j’avais donc fait une erreur, commis une faute. Et ça, je ne peux aller jusque-là, ce serait brouiller un message qui me semble important. »

La direction de RTL a pris acte dimanche de cette décision.


Le journaliste Jean-Michel Aphatie, à Deauville, le 3 septembre 2016. © Charly Triballeau / AFP

Le journaliste Jean-Michel Aphatie, à Deauville, le 3 septembre 2016. © Charly Triballeau / AFP

La polémique a éclaté le 25 février, lorsque Jean-Michel Aphatie débattait dans la matinale de RTL de la brouille diplomatique entre la France et L’Algérie, en présence de Florence Portelli, la vice-présidente LR du conseil régional d’Île-de-France. Au cours de la discussion, le journaliste a tenté d’expliquer les tensions persistantes entre les deux pays, invoquant les massacres d’Algériens « jamais reconnus » par la France pendant la phase de conquête à partir de 1830. Il a ensuite estimé que les relations seraient peut-être différentes « si la France présentait des excuses pour cent trente ans de massacres, de meurtres, de paupérisation d’un peuple, d’une violence incroyable… cent trente ans d’occupation ».  

De vives réactions de la droite et de l’extrême droite

« Chaque année, en France, on commémore ce qui s’est passé à Oradour-sur-Glane, c’est-à-dire le massacre de tout un village. Mais on en a fait des centaines, nous, en Algérie. Est-ce qu’on en a conscience ? », finit-il par ajouter. Le 10 juin 1944, ce bourg du Limousin est décimé par une partie de la division Waffen SS Das Reich. « On n’a pas fait Oradour-sur-Glane en Algérie », a très vite rétorqué Thomas Sotto, le présentateur de la matinale de RTL, tous les matins au côté d’Amandine Bégot. Mais « on s’est comportés comme des nazis ? », a-t-il interrogé. « Les nazis se sont comportés comme nous », lui a alors répondu Jean-Michel Aphatie.

Pas rancunier vis-à-vis de RTL, le journaliste dit comprendre la réaction de la station et l’émotion suscitée par ses propos parmi les auditeurs et les auditrices. « Je vois bien que ce n’est pas un discours qui est majoritaire ou qui est tenu régulièrement dans les médias, où la culture de la négation de l’histoire domine », développe Jean-Michel Aphatie. 

Pour appuyer son propos, il cite entre autres les déclarations récentes de Marine Le Pen, qui déclarait dans un entretien sur LCI fin janvier que « venir dire que la colonisation était un drame, ce n’est pas vrai », énumérant « les infrastructures » et « le capital » apportés par la France en Algérie et qui, selon la députée d’extrême droite, « auraient dû lui permettre de se développer et de devenir la Norvège du Maghreb ».  

« Il est là le problème : l’opinion publique ne peut pas évoluer sur cette question si les dirigeants importants de ce pays ne l’évoquent jamais, ou, quand ils l’évoquent, le font de manière aussi scandaleuse », déplore Jean-Michel Aphatie. 

Ne ratant d’ailleurs jamais une occasion d’instrumentaliser à des fins électoralistes les mémoires vives de la colonisation de l’Algérie, des élu·es de droite et d’extrême droite en ont profité pour jeter du sel sur les plaies, à l’instar du président du RN, Jordan Bardella, qui fustige « une odieuse falsification de l’Histoire et une insulte à tous les rapatriés d’Algérie », ou son allié Éric Ciotti, pour qui « Jean-Michel Aphatie a endossé le rôle d’un prédicateur algérien ».

Loin de prendre le parti des faits face au révisionnisme historique d’une partie de la droite et de l’extrême droite française et alors que nombre d’historien·nes (comme dans cette tribune) ont depuis donné raison à Jean-Michel Aphatie, RTL a justifié la mise à l’écart de son éditorialiste. 

« D’habitude, le mercredi, Jean-Michel Aphatie est avec nous pour débattre, avait déclaré Thomas Sotto ce 5 mars, à l’antenne de RTL Matin, juste après 9 heures. Ce matin, Jean-Michel n’est pas là. En effet, mardi dernier, lors d’un débat face à vous, Florence Portelli, Jean-Michel a effectué un parallèle entre certains actes commis pendant la colonisation de l’Algérie et des crimes nazis. Une comparaison que la direction considère inappropriée et qui a choqué beaucoup, beaucoup d’entre vous. »

Deux poids deux mesures

Il n’est pas inutile de rappeler que RTL accueillait régulièrement sur son antenne Éric Zemmour comme chroniqueur politique entre 2010 et 2018. En dépit des nombreuses condamnations pour provocation à la haine raciale et de l’opposition farouche de la rédaction, la direction de RTL avait continuellement soutenu le polémiste. La radio avait d’ailleurs reçu, à deux reprises, des mises en garde du régulateur des médias pour des propos tenus par le patron du parti d’extrême droite Reconquête. 

« J’ai toujours pensé qu’il y avait un deux poids deux mesures, observe Jean-Michel Aphatie. Dieudonné et Alain Soral, ce sont des antisémites, et ils ont été légitimement écartés de l’antenne pour cela. Quelqu’un comme Éric Zemmour, qui a été condamné par la justice française pour incitation à la haine, à la haine raciale ou à la haine religieuse, a au contraire trouvé des promotions dans les médias. »

Selon le journaliste, qui officie également dans l’émission « Quotidien » sur TMC, l’impossibilité d’aborder sereinement le sujet de la colonisation en Algérie tient en partie son origine dans « des peurs très anciennes »« La peur de l’islam, la peur des Arabes, mais aussi le regret, la nostalgie de l’époque où la France était grande et forte, tout cela est refoulé et se réactive à travers l’actualité », analyse Jean-Michel Aphatie.

L’éditorialiste tient toutefois à préciser que son départ de RTL se fait sans animosité, ni « agressivité ». Toujours est-il que la station, qui prend acte de sa décision, va devoir lui trouver rapidement un remplaçant. Dans tous les cas, le sort de son prédécesseur ne manquera pas de lui servir de leçon. 

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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