Arnaud Fontanet, épidémiologiste : « Le Danemark est un des pays qui a le mieux géré la crise due au Covid-19 »
Tribune
Arnaud FontanetEpidémiologiste
Parce que l’Etat danois a agi avant de laisser les hôpitaux se remplir, la mortalité y a été négligeable et la baisse du produit intérieur brut limitée. Un exemple à suivre en cas de nouvelle pandémie, explique l’épidémiologiste dans une tribune au « Monde ».
Publié hier à 16h05 https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/03/07/arnaud-fontanet-epidemiologiste-le-danemark-est-un-des-pays-qui-a-le-mieux-gere-la-crise-due-au-covid-19_6577045_3232.html
A propos du Covid-19, le constat est clair : les pays qui s’en sont le mieux sortis sont ceux ayant mis en place des mesures fortes pour contenir la circulation du virus, avant même que les hôpitaux ne se remplissent. Ce constat rejoint ce que nous dit la théorie en épidémiologie. Quand un virus très contagieux et dangereux commence à se propager, les mesures nécessaires pour en maîtriser la circulation (confinement, distanciation…) sont les mêmes, que cette circulation soit élevée avec des hôpitaux saturés ou faible avec des hôpitaux vides. Dès lors, pourquoi voudrait-on attendre et laisser les hôpitaux se remplir, puisque cela n’allège en rien les efforts demandés à la population ?
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C’est ce qu’ont compris les Danois et d’autres pays scandinaves comme la Norvège et la Finlande. Le 11 mars 2020, la première ministre danoise, Mette Frederiksen, prend la parole à la télévision. Alors que seulement 10 personnes sont hospitalisées en raison du Covid-19, elle demande à la population de rester chez elle, et annonce une série de mesures qui seront pleinement effectives à partir du 18 mars : fermeture des écoles, des bars et des restaurants, et recours au télétravail quand c’est possible. Les personnes peuvent sortir dans la rue, notamment pour faire leurs courses dans les lieux de commerces essentiels, mais doivent faire preuve de sens civique et ne pas se rassembler en nombre.
Le nombre de nouveaux cas (hospitalisés/habitants) atteint un pic le 29 mars, qui s’avère trois fois inférieur à celui des pays d’Europe de l’Ouest les plus touchés, et une décroissance rapide s’amorce. Le 15 avril, le Danemark est un des premiers pays d’Europe à lever partiellement ses mesures, de deux à quatre semaines avant ses voisins.
Forte culture de santé publique
La mortalité liée au Covid-19 a été négligeable au Danemark en 2020. On le comprend : gérer la crise n’exige pas d’avoir une capacité élevée de lits de réanimation (le Danemark en a moins que la France en nombre de lits par habitant), il s’agit de ne pas les remplir. L’économie du Danemark a-t-elle plus souffert du fait de cette prise de mesures très tôt, avant même que les hôpitaux ne se remplissent ? Non : avec une baisse du produit intérieur brut (PIB) de 1,8 % en 2020, elle est, avec la Norvège et l’Irlande, un des pays d’Europe de l’Ouest dont l’économie a le mieux résisté.
Le bilan du Danemark est bien meilleur que celui d’un autre pays scandinave considéré par beaucoup comme modèle, la Suède. Parce qu’elle a été trop laxiste en 2020, sa gestion de la crise n’a pas été un succès. Avec des restrictions plus légères qu’au Danemark (bars et restaurants ouverts, écoles maintenues), elle a connu une épidémie sévère lors de la première vague, avec un excès de mortalité supérieur de 80 % à celui de la France et bien plus élevé que chez ses voisins scandinaves. Elle corrigera le tir fin 2020, après un rapport indépendant très critique. Sur le plan économique, éducatif et de santé mentale, elle n’a pas fait mieux que ses voisins : son PIB a chuté de 2 %, son niveau scolaire a davantage baissé qu’au Danemark et ses indicateurs de santé mentale ont été moins bons.
L’expérience danoise est-elle transposable ailleurs ? Le pays a certainement bénéficié de la confiance élevée de la population dans son gouvernement et ses institutions, ainsi que d’une forte culture de santé publique et d’un sens prononcé de la discipline collective. Le système de surveillance des maladies infectieuses ancré sur des bases de données populationnelles y est très développé, permettant une détection et une analyse précoces des signaux d’alerte. Enfin, le positionnement excentré du pays au nord de l’Europe, moins exposé au flux de circulation des voyageurs, l’a sans doute en partie préservé.
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Mais le bon sens qui a prévalu de ne pas laisser les hôpitaux se remplir doit être une leçon pour nous tous, alors que les menaces pandémiques sont toujours aussi présentes, et que nos hôpitaux sont ressortis affaiblis de la crise liée au Covid-19. Les progrès de la recherche biomédicale peuvent nous faire espérer des solutions thérapeutiques ou vaccinales aux futures crises, comme le vaccin à ARN messager l’a été pour le Covid-19, mais il restera toujours une première vague à laquelle il faudra faire face, et l’exemple danois est de fait riche d’enseignements pour nous tous.
Arnaud Fontanet est épidémiologiste à l’Institut Pasteur et professeur du Conservatoire national des arts et métiers.
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Arnaud Fontanet (Epidémiologiste)
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