La croisade de l’administration Trump contre la recherche sur le changement climatique risque de freiner la connaissance américaine et mondiale.

Aux Etats-Unis, l’administration Trump mène un « sabotage » en règle des sciences du climat

Par Audrey Garric

Publié aujourd’hui à 06h00, modifié à 10h18 https://www.lemonde.fr/planete/article/2025/03/08/aux-etats-unis-l-administration-trump-mene-un-sabotage-en-regle-des-sciences-du-climat_6577110_3244.html?lmd_medium=email&lmd_campaign=trf_newsletters_lmfr&lmd_creation=a_la_une&lmd_send_date=20250308&lmd_email_link=a-la-une-lecture-jour-titre&M_BT=53496897516380

Synthèse

Licenciements massifs, coupes budgétaires, programmes gelés, interdiction de se déplacer dans des congrès : la croisade de l’administration Trump contre la recherche sur le changement climatique risque de freiner la connaissance américaine et mondiale.

Il a consacré sa vie à étudier les grandes espèces pélagiques, requins, thons ou espadons, afin de gérer durablement leurs populations et de comprendre l’impact du dérèglement climatique. Après des années à l’université de Miami, en Australie et aux Nations unies, le chercheur David Die venait de rejoindre comme chef d’équipe, en octobre 2024, l’Agence météorologique et océanographique américaine (NOAA), l’un des principaux centres mondiaux de recherche sur le climat, la météo et les ressources marines. L’aboutissement d’une carrière pour ce scientifique de 65 ans. Tout a basculé le 27 février, lorsqu’il s’est vu notifier son licenciement par un mail générique qui lui laissait une heure trente pour vider son bureau. Un choc.

« Je venais d’avoir une évaluation avec ma supérieure, qui a qualifié mon travail d’excellent. Je me suis beaucoup investi. Même si j’étais en période d’essai pour trois ans, c’est une très mauvaise surprise », raconte-t-il. Plus de 800 employés de la NOAA, en période probatoire, ont été renvoyés le même jour que David Die, et 500 autres sont partis après avoir accepté une offre de démission, de sorte qu’environ 10 % des 13 000 salariés ont quitté l’agence, selon les calculs du New York Times.

La saignée pourrait se poursuivre, conséquence de l’offensive contre la science du climat menée à un rythme effréné par l’administration du président américain Donald Trump, un climatosceptique qui qualifie le réchauffement de « canular ». Vendredi 7 mars, des dizaines de milliers de scientifiques ont manifesté dans le monde pour dénoncer cette agression envers la science.

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L’American Meteorological Society, une société savante, a prévenu que ces licenciements pourraient causer des« dommages irréparables » et avoir des « conséquences considérables » pour la sécurité publique, l’économie et le leadership mondial des Etats-Unis. Ces départs affectent toutes les activités de la NOAA : ils fragilisent les prévisions météorologiques, dont le suivi des ouragans, et mettent en péril l’élaboration de la nouvelle génération de modèles de climat

« L’agence joue aussi un rôle crucial pour les alertes précoces aux catastrophes, l’élaboration de cartes pour la sécurité des bateaux, la survie des pêcheries et l’approvisionnement en produits de la mer », rappelle Sarah Cooley, 47 ans, qui vient d’être licenciée de son poste de directrice du programme sur l’acidification des océans.

« Sidération », « effroi », « désarroi »

Des bâtiments de la NOAA essentiels pour les prévisions météorologiques pourraient également voir bientôt leurs baux annulés. Les scientifiques ne sont, en outre, plus en mesure de commander du matériel pour réparer les navires ou les radars, en raison de la limite de dépenses de 1 dollar (0,92 euro) imposée par l’administration à la plupart des cartes de crédit des employés fédéraux. Ils doivent également faire valider tous leurs échanges avec des ressortissants étrangers.

Les chercheurs de l’institution savaient qu’ils seraient ciblés. Le Project 2025, ce vade-mecum d’inspiration ultraconservatrice qui a servi de feuille de route à la campagne de Donald Trump, qualifiait l’agence de « l’un des principaux moteurs de l’industrie de l’alarme sur le changement climatique » et appelait à la « démanteler » tout en privatisant certaines de ses branches, comme le National Weather Service, la météo nationale. L’attaque n’en est pas moins rude. « Ceux qui restent sont tristes, en colère, inquiets d’être les prochains à partir et dépassés par la quantité de travail qui leur retombe dessus », décrit Sarah Cooley.

« Sidération »« effroi », « désarroi » sont aussi les termes qui reviennent parmi les scientifiques face à la purge contre les sciences de l’environnement qui a commencé dès les premiers jours du mandat de Donald Trump. Les sections consacrées au changement climatique ont été supprimées sur les sites de la Maison Blanche, du département d’Etat, de la défense, des transports ou de l’agriculture. Des subventions de recherche ont été gelées, sur la base de mots-clés interdits (autour du genre, mais aussi du climat et de la justice environnementale). Un rapport majeur sur la nature s’est vu censuré. L’Agence fédérale de gestion des situations d’urgence (FEMA) a licencié environ 1 000 personnes, de quoi nuire à sa capacité d’aider les populations à se remettre des tempêtes catastrophiques et des méga-incendies comme ceux de Los Angeles, entre autres missions.

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L’Agence pour la protection de l’environnement (EPA) a également mis à la porte des centaines de personnes et entend réduire de 65 % son budget. « Cela aurait un effet dévastateur sur la capacité de l’agence à remplir sa mission de protection de la santé publique et de l’environnement, prévient Rachel Cleetus, de l’organisation Union of Concerned Scientists. Il s’agit d’une stratégie promouvant les intérêts des industries polluantes, notamment les énergies fossiles, aux dépens de la population américaine. »

« Situation inédite en contexte démocratique »

Le nouveau patron de l’EPA, Lee Zeldin, aurait également demandé à la Maison Blanche de revenir sur une décision juridique de 2009 selon laquelle les gaz à effet de serre nuisent aux humains et à l’environnement. Or ce texte constitue l’une des deux bases sur lesquelles s’appuie l’agence pour limiter la pollution des véhicules, des centrales thermiques ou des opérations pétrolières et gazières. Le gouvernement américain va également cesser de partager, à travers l’EPA, les données sur la qualité de l’air recueillies par ses quatre-vingts ambassades et ses consulats, un programme vital pour surveiller la pollution dans le monde et améliorer la santé publique. Il a aussi interrompu son système d’alerte précoce sur les sécheresses en Afrique.

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« Ces attaques, qui ciblent certains domaines de recherche, à savoir le climat, la biodiversité, la santé et les sciences humaines et sociales, s’avèrent d’une ampleur et d’une violence considérables, sans commune mesure avec celles du premier mandat de Donald Trump », estime Céline Guivarch, économiste et autrice du troisième volet du dernier rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC). La paléoclimatologue Valérie Masson-Delmotte, ancienne coprésidente du groupe 1 du GIEC, voit dans ce « sabotage » une « situation inédite en contexte démocratique » qu’elle qualifie d’« obscurantisme ».

Les Américains ont un « rôle pionnier et historique » dans la physique du climat, rappelle-t-elle, chiffres à l’appui : 23 % des études scientifiques sur le changement climatique émanent d’au moins un scientifique basé aux Etats-Unis depuis 2020 – à égalité avec les Chinois –, contre 5 % pour les Français, et la moitié du réseau mondial d’observations océaniques provient d’équipements américains. « En moins d’une décennie, dans les années 1990, l’URSS est passée d’une recherche scientifique de premier plan à moyenne. Nous subirons la même chose si ces attaques se poursuivent sans contrôle, et le rythme des progrès scientifiques ralentira dans le monde entier », abonde Robert Kopp, climatologue à l’université Rutgers, dans le New Jersey.

Cette censure compromet la préparation du troisième volet du prochain rapport du GIEC. L’Américaine Katherine Calvin, scientifique en chef de la NASA et coprésidente du groupe 3, consacré aux solutions de réduction des émissions de gaz à effet de serre, s’est vu interdire de participer à la dernière session de l’institution onusienne, fin février, une première. La NASA a aussi mis fin au contrat de l’équipe qui l’aidait à animer ce groupe, en réalisant la veille scientifique ou en réunissant les auteurs. « C’est comme le cabinet ministériel. Sans lui, le ministre ne peut rien faire », compare Valérie Masson-Delmotte. L’autre présidente du groupe 3, la Malaisienne Joy Pereira, dispose également d’un groupe d’appui, mais de taille bien moindre.

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L’ampleur des reculs dépendra aussi de la force de mobilisation des scientifiques, alors que les actions de l’administration Trump sont contestées par les démocrates au Congrès et devant les tribunaux. La National Science Foundation, l’un des principaux bailleurs de fonds de la recherche universitaire académique, vient de réintégrer presque tous les employés en période d’essai qui avaient été renvoyés, à la suite de décisions de justice. David Die et Sarah Cooley, comme une majorité d’anciens salariés de la NOAA, pensent faire appel de leur licenciement, qu’ils estiment illégal.

Audrey Garric

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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