Dès que l’urgence sanitaire a été levée, nous sommes retombés dans nos ornières : culte de la croissance, exploitation aveugle des ressources, divisions géopolitiques

« Cinq ans plus tard, la grande désillusion du “monde d’après” la crise due au Covid-19 »

Tribune

Sylvie MatellyDirectrice de l’Institut Jacques Delors

Où est passée cette aspiration commune à transformer nos sociétés ? Dès que l’urgence sanitaire a été levée, nous sommes retombés dans nos ornières : culte de la croissance, exploitation aveugle des ressources, divisions géopolitiques. Pourtant, se réjouit Sylvie Matelly, directrice de l’Institut Jacques Delors, dans une tribune au « Monde », l’Europe a alors su serrer les rangs.

Publié hier à 12h00, modifié hier à 16h17  https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/03/07/cinq-ans-plus-tard-la-grande-desillusion-du-monde-d-apres-la-crise-due-au-covid-19_6577011_3232.html

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Il y a exactement cinq ans, nous étions sur le point de vivre un moment inédit : un confinement massif, simultanément, dans le monde entier. En l’espace de quelques jours, un virus inconnu allait provoquer une onde de choc économique. Des déplacements réduits presque à néant, des entreprises et usines au ralenti, des boutiques portes closes, des rues vides. La croissance s’est effondrée en quelques jours et, malgré une rapide reprise au deuxième semestre, elle est restée négative dans de nombreux pays pour l’année 2020 : − 7,5 % en France, − 4 % en Allemagne, − 2 % aux Etats-Unis et plus de 10 % de contraction au Royaume-Uni.

En même temps, comme une sorte de consolation, les émissions de CO2 ont fortement diminué. En avril 2020, au pic du confinement, les émissions liées au transport aérien étaient de 75 % inférieures à celles d’avant confinement, celles du transport terrestre réduites de moitié et celles des usines en baisse de 15 %. De même, nombre de salariés ont expérimenté un télétravail qui peinait jusque-là à s’imposer, amorçant ainsi une nouvelle façon de travailler.

Face à ces bouleversements, nous avons rêvé d’un « monde d’après », un monde qui tirerait les leçons de cette pandémie en réduisant les déplacements « non essentiels », en offrant la possibilité de travailler autrement ou en accélérant la lutte contre le changement climatique. Nous imaginions une société plus douce, plus respectueuse de la nature et des êtres humains, où les priorités individuelles laisseraient enfin place à un intérêt général fondé sur la solidarité, le respect de l’environnement et un modèle économique plus résilient.

La société moderne est fragile

Cinq ans plus tard, désillusion : force est de constater que ce bref élan de résistance au « monde d’avant » s’est éteint. Où est passée cette aspiration commune à transformer nos sociétés ? Où est Greta Thunberg, symbole de la lutte environnementale et de l’engagement de la jeunesse, dont le visage inondait alors les médias ? A la faveur d’une actualité saturée par les conflits, notamment la guerre en Ukraine, l’inflation, la guerre commerciale et les joutes politiques, tout semble s’être dilué.

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En réalité, les mois de confinement planétaire ont surtout souligné à quel point la société moderne est fragile. On a vu la rapidité avec laquelle les chaînes d’approvisionnement mondialisées pouvaient s’effondrer, laissant les rayons vides et les gouvernements démunis. On a constaté la faiblesse des solidarités institutionnelles, incapables de protéger les plus vulnérables. On a vu, dès que l’urgence sanitaire a semblé levée, combien il est aisé de retomber dans nos ornières : culte de la croissance à tout prix, exploitation aveugle des ressources, obsolescence accélérée des produits et des individus.

Sur un plan économique, le Covid-19 a accentué des tendances déjà à l’œuvre et qui n’ont fait que s’amplifier depuis. Le confinement en Chine, dès le mois de janvier 2020 et jusqu’en janvier 2023, a entraîné un choc de l’offre sans précédent, qui s’est traduit par de nombreuses ruptures des chaînes de valeur mondiales puis une accélération de l’inflation. Cette inflation a joué un rôle-clé dans la réélection de Donald Trump en novembre 2024.

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Le très long confinement chinois a durablement affecté la confiance des ménages et la consommation. Les surcapacités qui en ont découlé déstabilisent encore aujourd’hui certains secteurs industriels, notamment l’automobile. En Europe, les économies commençaient à peine à recouvrer leur trajectoire « d’avant » lorsque la Russie a envahi l’Ukraine le 24 février 2022, entraînant une grave crise énergétique et un décrochage brutal de la compétitivité et de la croissance.

Moment unique de coopération

La pandémie a profondément modifié la mondialisation et la géopolitique mondiale, accentuant les divisions, fragmentations et replis sur soi. Fermetures de frontières, courses aux vaccins au moment de la pandémie, règlements de comptes économiques, concurrence exacerbée pour les matières premières et protectionnisme renforcé. Partout s’est exprimée la prévalence d’intérêts particuliers sur la coopération. Avec la guerre en Ukraine puis l’investiture de Donald Trump aux Etats-Unis en janvier, dont on commence à peine à entrevoir les implications, nous sommes entrés dans un « monde d’après » moins paisible que prévu.

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Une exception à ce constat de divisions : l’Europe. Région parmi les plus touchées, elle a connu une récession brutale causée par la pandémie. Les secteurs comme le tourisme, l’aérien et l’événementiel ont mis du temps à se redresser, tandis que d’autres, notamment les industries technologiques et pharmaceutiques, ont bénéficié d’un essor accéléré. L’inflation, stimulée par des perturbations dans les chaînes d’approvisionnement, a constitué un défi majeur pour la Banque centrale européenne (BCE), qui a dû ajuster sa stratégie pour stabiliser les prix. Par ailleurs, après quelques semaines de repli sur soi, la pandémie a donné lieu à un moment unique de coopération et de gestion efficace de la crise.

Outre les achats coordonnés de vaccins ou les rachats massifs de titres de dettes par la BCE, la mise en place d’un plan de relance européen, « Next Generation EU », financé par un emprunt commun, a été une avancée inédite. Cette réussite doit beaucoup à la capacité d’entraînement d’une coopération franco-allemande. L’impulsion conjointe de Paris et Berlin a permis d’éviter une fragmentation de l’Union et d’ancrer une approche unie et solidaire face à la crise.

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Ne l’oublions pas face aux défis posés par le retour de Donald Trump aux Etats-Unis ou l’attitude belliqueuse de Vladimir Poutine, mais aussi face au décrochage économique et aux impératifs de sécurité européenne alors qu’une nouvelle coalition devrait prendre le pouvoir en Allemagne dans quelques semaines. Plus que jamais, la solidarité et la coordination européennes seront déterminantes pour faire face aux incertitudes de demain et garantir la résilience économique du continent.

Sylvie Matelly est économiste et directrice de l’Institut Jacques Delors.

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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