Les scientifiques américains protestent contre les très nombreux licenciements de chercheurs et chercheuses des agences fédérales, notamment celles dédiées à la santé ou à l’environnement.

Depuis les États-Unis de Trump, une vague obscurantiste s’abat sur la science

6 mars 2025 | https://info.mediapart.fr/optiext/optiextension.dll?ID=5BA5Eg%2BZxAhCp%2BaRPzqzvO7IdmfR1CJMVxVrPrUg1IvGKfpjXORinzjtKHe7_mYLQYc84cfku63l7L5ke6TWSp1V2lSbx

Par Caroline Coq-Chodorge

L’administration a mis à la porte un très grand nombre de scientifiques dans les agences fédérales. Celles et ceux qui restent se taisent et doivent censurer leurs travaux. Mais la mobilisation s’organise, avec une première mobilisation internationale vendredi 7 mars.

Derrière le slogan « Stand up for science », se lever pour la science, doit se tenir aux États-Unis vendredi 7 mars, une première mobilisationcontre l’administration Trump : les scientifiques protestent ainsi contre les très nombreux licenciements de chercheurs et chercheuses des agences fédérales, notamment celles dédiées à la santé ou à l’environnement.

Très émus par le sort fait à leurs pairs, des scientifiques français appellent à manifester en soutien, ce même vendredi, partout en France. L’épidémiologiste Dominique Costagliola, une des premières signataires de l’appel, veut montrer l’ampleur internationale du séisme qui touche la science.


Manifestation devant la devant le siège de la National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA) pour protester contre les coupes budgétaires le 3 mars 2025 à Silver Spring (Maryland). © Photo Chip Somodevilla / Getty Images via AFP

Un seul exemple : dimanche 9 mars débute à San Francisco la Conférence annuelle sur le VIH, un sujet où les scientifiques américain·es sont, comme très souvent, « les premiers », explique Dominique Costagliola, qui a consacré une grande partie de sa carrière à la lutte contre l’épidémie.

Manifestation devant la devant le siège de la National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA) pour protester contre les coupes budgétaires le 3 mars 2025 à Silver Spring (Maryland). © Photo Chip Somodevilla / Getty Images via AFP

Seulement, à San Francisco, les rangs du pays hôte seront largement désertés. Les très nombreux chercheurs qui travaillent pour les agences fédérales, notamment le National Institute of Health (NIH, Institut national pour la santé), ne pourront s’y rendre.

D’une part parce que 1 200 fonctionnaires du NIH, dont beaucoup de scientifiques, ont été remerciés par l’Office of Personnel Management (OPM), à la demande d’Elon Musk. Et celles et ceux qui restent sont dans l’incapacité de faire le voyage en Californie : leur carte bancaire professionnelle, qui leur permettait de financer leurs déplacements, a été plafonnée à 1 dollar.

La fin des libertés académiques

Et si par chance, ils ou elles parviennent à rejoindre la San Francisco ce week-end, ils ne savent pas quels sujets aborder. Car le gouvernement de Donald Trump a imposé une censure qui ne dit pas son nom. Elle s’abat pourtant, comme un couperet, sur celles et ceux qui aborderait tout ce qui touche au « wokisme », selon l’extrême droite états-unienne (lire l’encadré). Tous les sujets cruciaux dans la lutte contre le VIH sont concernés : la prévention auprès des hommes ayant des relations sexuelles avec des hommes ou les personnes trans, ou encore les inégalités raciales dans l’accès aux soins.

Une image s’impose à la climatologue française Valérie Masson-Delmotte, « l’obscurantisme » : « Ils veulent balayer la liberté académique, qui est un héritage des Lumières. »

Sur le changement climatique, les scientifiques américains sont également incontournables : ils signent un quart des publications internationales, insiste à son tour Valérie Masson-Delmotte, présidente du GIEC de 2015 à 2023. Elle échange très régulièrement avec ses collègues des États-Unis : « Ceux qui restent en poste confient leur peur et leur désarroi. Mais ils ne disent rien publiquement, de peur de devenir à leur tour des cibles. »

Les conséquences sont déjà tangibles au niveau international : « À la dernière session du GIEC la semaine dernière, les Américains étaient absents. Le prochain rapport doit sortir en 2028. Dans de telles conditions, il pourrait être retardé. Beaucoup d’États le souhaitent, comme l’Arabie Saoudite »…et sans doute les États-Unis de Donald Trump. « Le vice-président J. D. Vance a dit dans le passé que les universités et les professeurs sont des ennemis. C’est une guerre culturelle », estime la climatologue.

Ils ciblent tous ceux qui cherchent à réguler le capitalisme.

Un fonctionnaire fédéral

Elle évoque, non sans émotion, quelques un·es de ses confrères et consœurs remercié·es. Par exemple Zack Labe, un climatologue spécialiste de la modélisation du changement climatique, en particulier dans l’Arctique. Il tient aussi un blog de vulgarisation de ses travaux. « C’est un brillant scientifique. Il mène ses recherches à l’université de Princeton [dans le New Jersey, ndlr] dans un laboratoire pionnier, qui travaille sur la prévision des événements climatiques extrêmes. Son poste était largement financé par la NOAA[l’Agence nationale atmosphérique et océanique]. Il a été viré, comme 800 autres fonctionnaires fédéraux de la NOAA. »

Même une scientifique très impliquée dans le dernier rapport du GIEC est victime de ce grand limogeage : « Sarah Cooley est une spécialiste de l’acidification des océanset des méthodes decaptation de carbone ». La climatologue française n’en revient pas : « Elle a été virée brutalement. »

Qui décide des sujets censurés ?

La censure s’applique de manière non explicite : « Il n’y pas de liste officielles des sujets censurés, raconte Sarah, une chercheuse du NIH qui travaille sur la justice environnementale. Je ne sais pas du tout qui prend ces décisions : Trump, Musk ? En tous cas, notre hiérarchie relaie. Je suis en train d’écrire un article qui s’appuie sur un an et demi de recherches. J’ai supprimé les passages sur les inégalités raciales face au changement climatique, un terme également banni. On peut parler de météorologie, d’événements extrêmes, mais pas du climat ou du rôle joué par l’homme. »

La liste est longue et subtile : « Tout cela est bizarre, arbitraire », dit Sarah. Samedi 1er mars, tou.tes les fonctionnaires fédéraux ont par exemple reçu un mail de l’OPM leur demandant de lister « cinq tâches accomplies durant la semaine ». Deadline : « Le lundi suivant minuit. » « On nous a bien dit que nous serions licenciés en l’absence de réponse, explique la chercheuse. Seulement, on nous aussi prévenus qu’on ne pouvait communiquer d’informations sensibles. Alors on reste vague. »

Un mail du 1er mars de l’Office of personnel management aux fonctionnaires fédéraux. © Document Mediapart

Dans leurs discussions informelles, à la cafétéria ou autour d’une bière en fin de journée, les scientifiques se demandent : « Assiste-t-on à un changement de régime ? », rapporte la chercheuse du NIH. « On est sidérés. » Jusqu’à passer à l’action ? Sarah voie ses collègues se réunir et discuter de plus en plus nombreux, signe d’un frémissement. Mais elle n’a pu convaincre personne de se rendre à la manifestation Stand up for Science de vendredi.

La brutalité du procédé du duo Trump/Musk continue de sidérer leurs victimes. Le 27 février à 15h46, Penelope a été informée par téléphone qu’elle était licenciée. À16h38, elle a reçu un mail l’informant qu’à la fin de la journée, soit deux heures plus tard, elle devait rendre son badge d’accès, son ordinateur, son téléphone. Aucune justification n’était donnée.

Un mail de licenciement de l’Institut national de la santé. © Document Mediapart

En une seule petite heure, elle a perdu tout accès à son travail. « C’est une perte de connaissances énorme. Et je n’ai rien pu transmettre », se désole-t-elle. Son travail était d’accompagner les chercheurs pour accroître l’efficacité de leur travail, un sujet, ironie de l’histoire, en phase avec la vision d’Elon Musk, qui tire les ficelles de ce grand limogeage.

Elle ne cache pas sa profonde émotion. D’autant que ses conditions matérielles de vie sont menacées : « J’ai immédiatement perdu mon salaire. Je me suis inscrite au chômage. Dans quelques semaines je recevrai de l’argent, mais très peu, et pour 12 semaines seulement. » Elle a aussi perdu immédiatement son assurance santé. Elle se sent particulièrement vulnérable, parce qu’elle est « une femme seule, sans soutien financier ». Elle cherche déjà du travail, mais sait que les scientifiques seront de plus en plus nombreux à candidater, au fur et à mesure des vagues de licenciements.

John travaille par le National Institute of Environmental Health Sciences (NIEHS), dédié à la santé environnementale. Son poste n’a pas été supprimé, mais il pense qu’il pourrait l’être sous peu. « Le gouvernement fait tout ce qu’il peut pour faire partir les fonctionnaires fédéraux. » À ses yeux, c’est idéologique : « Ils ciblent tous ceux qui cherchent à réguler le capitalisme. » S’ils peuvent se permettre de ruiner des carrières, de perdre des compétences rares et des savoirs précieux, c’est parce qu’un « puissant mouvement anti-science a pris pied aux États-Unis et bientôt dans le monde entier », prévient John.

L’agenda 2025 de l’extrême droite appliqué à la lettre

Pendant sa campagne, Donald Trump avait pris ses distances avec les 900 pages du Projet 2025, rédigé par la fondation Heritage, un think tank à l’extrême droite de l’échiquier politique des États-Unis. Toutes les mesures visant les agences scientifiques fédérales y sont pourtant inscrites, noir sur blanc. Le think tank ultra-conservateur vise « les politiques woke » de l’Institut national de la santé. Il cible aussi toutes les recherches concernant de près ou de loin l’avortement. Le climatoscepticisme traverse aussi le Projet 2025. Celui-ci appelle notamment au « démantelement »de la NOAA, l’administration nationale océanique et athmosphérique, qui doit être « démantelée, et nombre de ses missions éliminées, renvoyées vers d’autres agences, privatisées, ou placées sous le contrôles des États [fédérés]».

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Il n’y a aucune rationalité dans le choix des postes supprimés, selon John : « Ils s’attaquent en premier aux contrats les plus précaires, sans même regarder ce que font les gens. » Des chercheurs et chercheuses brillant·es, récompensé·es pour leurs travaux, ont été licencié·es « au prétexte de leur incompétence, ou de leur manque de performance. Ils ne savent ce que nous faisons. »

S’attendaient-ils à une telle violence vis-à-vis de la science ? Pour Penelope, « quand quelqu’un vous dit qui il est – et Trump nous l’a dit – il faut le croire. Dès qu’il a été élu, j’ai commencé à chercher du travail. » John, au contraire, n’en revient toujours pas : « La fonction publique peut gagner en efficacité, on est tous d’accord là-dessus. Mais je ne m’attendais pas à quelque chose d’aussi drastique. Ils vont jusqu’à licencier les gardes nationaux des parcs naturels ! »

Les universités touchées

Par ricochet, les coupes drastiques dans les budgets des agences sanitaires touchent les grandes universités. « Quand les équipes de recherche sollicitent des financements fédéraux, 25 à 60 % de la somme est dédiée au financement des structures », explique Dominique Costagliola, c’est-à-dire les bureaux, le secrétariat, l’informatique. Ce financement des universités sera désormais limité à 15 %, soit une perte de financement

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La mathématicienne française Claire Mathieu, également signataire de l’appel à manifester en France, a fait de nombreux allers-retours entre les universités françaises et américaines. Elle devait travailler quelques mois dans l’une d’entre elles : « Je ne peux pas donner le nom de cette université, car ils craignent des représailles. Ils ont suspendu tous les recrutements, y compris d’étudiants chercheurs, car leur financement fédéral a été gelé. Ils n’ont plus aucune visibilité budgétaire en 2025. » Elle craint qu’ « une génération de chercheurs soit perdue, car ils seront contraints d’aller trouver du travail ailleurs ».

« L’Europe doit devenir un asile pour les scientifiques américains », plaide Valérie Masson-Delmotte. Ils sont en effet nombreux à se tourner vers l’étranger, comme Penelope qui a approché « des universités norvégiennes ou suédoises ». Mais elle sait que les places seront chères.

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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