« Pour Donald Trump, stratégie et géopolitique sont solubles dans l’affairisme et le lucre »
Tribune
Jean-Sylvestre Mongrenierdirecteur de recherche à l’institut Thomas More
Les considérations marchandes, qui peuvent tout à fait être légitimes, ne sauraient pourtant fonder une hégémonie, souligne, dans une tribune au « Monde », Jean-Sylvestre Mongrenier, directeur de recherche à l’Institut Thomas More.
Publié 05/03/2025 à 08h00 https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/03/05/pour-donald-trump-strategie-et-geopolitique-sont-solubles-dans-l-affairisme-et-le-lucre_6576508_3232.html
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Quand les esprits raisonnables cherchent la voie d’un partage du fardeau et des responsabilités entre les Etats-Unis et leurs alliés de l’OTAN, Donald Trump, consciemment ou non, s’emploie à réaliser les espoirs de toujours de la diplomatie soviétique, puis russe : le découplage géostratégique entre les deux rives de l’Atlantique Nord. Le tour donné à la politique étrangère des Etats-Unis correspond à la manière dont le président américain voit le monde.
Par intellectualisme, nous cherchons le soubassement rationnel d’une telle politique. Le mépris que l’Europe inspire à Trump, qui n’a d’égal que son tropisme russo-poutinien, serait, selon certains, la retombée d’une « grande stratégie »américaine : casser l’axe Moscou-Pékin et, à terme, retourner la Russie de Vladimir Poutine contre la Chine de Xi Jinping.
Une telle expectative sous-estime, selon moi, l’ampleur et la profondeur des liens russo-chinois tissés avec constance depuis la mise en œuvre de la « diplomatie Primakov », déjà, sous Boris Eltsine (1931-2007) : comment croire que Poutine renoncerait à l’appui multiforme de Xi Jinping pour gagner celui d’un président américain, locataire temporaire de la Maison Blanche ?
Diviser l’UE, lâcher l’Ukraine et Taïwan
Selon une autre version de la « grande stratégie » de Trump, l’idée directrice serait de parvenir à un triumvirat planétaire : les Etats-Unis, la Russie et la Chine se partageraient le monde en sphères d’influence. Dans une telle perspective, l’Ukraine serait une variable d’ajustement. Les férus d’histoire évoquent ainsi l’Entente des trois empereurs (le Dreikaiserbund), conclue en 1873 entre Berlin, Vienne et Saint-Pétersbourg. La référence est de mauvais augure : ce premier « système d’alliances bismarckien » et les formules qui suivirent ne parvinrent ni à stabiliser l’Europe ni à contrecarrer le jeu des forces qui aboutirent à la première guerre mondiale
Prêtons-nous à ce « jeu » intellectuel, qui n’en est pas un. Les bonnes grâces de Trump envers Poutine suffiront-elles pour que Moscou reprenne le contrôle de l’Eurasie postsoviétique et de ses confins occidentaux (l’Europe centrale et orientale) ? Voici plus de trois décennies que la doctrine russe de l’« étranger proche » a été énoncée, et la Russie n’a pu empêcher les ex-républiques soviétiques d’Asie centrale et du Caucase de prendre du champ.
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En Europe, la satellisation de la Biélorussie est bien avancée, mais pas suffisamment pour qu’Alexandre Loukachenko entre directement en guerre contre l’Ukraine. Quant à cette dernière, elle a réagi contre le noyautage russe et la captation de l’Etat : trois ans après une « opération militaire spéciale » censée prendre Kiev en trois jours, l’armée russe n’a pas même réussi à prendre la totalité du Donbass. Il importe de conserver à l’esprit que l’Ukraine est invaincue.
Surtout, quid de la zone d’influence qui, selon la thèse du Dreikaiserbund, devrait revenir aux Etats-Unis ? L’Europe rêvée par Trump, divisée et fragmentée, serait à la merci de Moscou qui, après l’effondrement espéré de l’OTAN, pourrait s’en servir pour oxygéner l’économie russe. De cette manière, les rapports entre Moscou et Pékin seraient rééquilibrés au sein d’une alliance en passe de dominer la masse terrestre euro-asiatique.
Le cauchemar de Halford J. Mackinder (1861-1947), de Nicholas Spykman (1893-1943) et des penseurs anglo-américains qui inspirèrent la longue stratégie de containment (« endiguement ») deviendrait réalité : nous assisterions au triomphe posthume de Karl Haushofer (1869-1946), partisan dans l’entre-deux-guerres d’un bloc eurasiatique uni face à la « Grande Ile » nord-américaine.
En Asie-Pacifique, il serait hasardeux d’inscrire le lâchage de l’Ukraine dans une stratégie de consolidation de la zone d’influence américaine. Pourvu que Xi Jinping accepte d’acheter plus de blé et de gaz aux Etats-Unis et de leur vendre des terres rares, Trump pourrait lâcher Taïwan, maillon central des alliances régionales américaines, du Japon aux Philippines. Si cela s’avérait juste, l’hégémonie américaine dans le Pacifique prendrait fin. Ironie de l’histoire, Trump aurait concédé à Pékin une « sphère de coprospérité de la Grande Asie », ce qui avait été refusé au Japon lors de la seconde guerre mondiale.
Une conception sociale-darwinienne du marché
En guise de compensation, lit-on, Trump pourrait vouloir organiser une sorte d’« Empire des Amériques ». Mais croit-il pouvoir l’obtenir à coups de guerres commerciales ? Au faîte de leur puissance, les Etats-Unis des années 1990-2000 ne sont pas parvenus à constituer une zone de libre-échange des Amériques, de l’Alaska à la Terre de Feu. Déjà, la Chine est le principal partenaire commercial de la plupart des pays latino-américains. In fine, les conceptions géopolitiques panaméricaines prêtées à Trump se réduiraient à une police des frontières sur le Rio Grande et le long de la frontière canadienne.
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Comment Trump voit-il donc le monde ? Tout comme pour les thuriféraires de la globalisation, dans les années 1990, la Terre serait plate : un marché planétaire dont les enjeux sont réductibles au commerce et à l’accès aux ressources naturelles. Indices boursiers, opérations immobilières et enrichissement privé tiennent lieu d’indicateurs. La différence avec les « globalistes » exécrés réside dans sa conception sociale-darwinienne du marché : le libre jeu des forces économiques serait une lutte perpétuelle, sans grands dessein, progrès et idéaux.
Pour Trump, stratégie et géopolitique sont solubles dans l’affairisme et le lucre. Sa citation préférée ? « Get my fucking money back ! » (« rendez-moi mon putain d’argent »). Mais les considérations marchandes, légitimes dans leur ordre propre, ne sauraient fonder une hégémonie. Si la « révolution trumpiste » l’emportait, elle ruinerait l’Occident. Alors, le projet d’une « Europe géopolitique » s’imposerait comme une évidence, de l’Atlantique au bassin du Don, en bonne intelligence ou non avec les Etats-Unis. En vérité, nous voilà au pied du mur.
Jean-Sylvestre Mongrenier, docteur en géopolitique, est directeur de recherche à l’Institut Thomas More et collaborateur du site « Desk Russie ».
Jean-Sylvestre Mongrenier (directeur de recherche à l’institut Thomas More)
« Les propos de J. D. Vance confirment qu’un Occident réactionnaire s’oppose à l’Ouest libéral »
Tribune
Fer de lance du versant conservateur du trumpisme, le vice-président des Etats-Unis incarne la colère d’un transfuge de classe contre les élites européennes, estime la politiste Laurence Nardon dans une tribune au « Monde ».
Publié le 05/03/2025 à 15h00 https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/03/04/les-propos-de-j-d-vance-confirment-qu-un-occident-reactionnaire-s-oppose-a-l-ouest-liberal_6576347_3232.html
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Eclipsé par un Elon Musk devenu omniprésent ces derniers mois dans l’entourage de Donald Trump, le vice-président J. D. Vance est revenu de façon fracassante dans l’actualité américaine et transatlantique. Avec son discours de Munich du 14 février et l’altercation mettant aux prises les présidents américain et ukrainien ainsi que lui-même dans le bureau Ovale, vendredi 28, Vance s’affirme comme le fer de lance de la remise en cause du lien transatlantique par l’administration Trump 2. Ses attaques contre l’Ouest libéral s’inscrivent clairement dans son parcours idéologique.
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Pilier du trumpisme dans son versant réactionnaire et populiste (avec lequel coexiste désormais un courant tech-libertarien), Vance n’a pas été un soutien de la première heure du président. En 2016, il affirmait ainsi vouloir voter pour la démocrate Hillary Clinton et n’avait pas de mots assez durs pour Donald Trump, qu’il qualifiait de possible « Hitler de l’Amérique ».
À l’époque, Vance venait de publier Hillbilly Elegy (Harper Press, 2016) – Hillbilly Elégie (Le Livre de Poche, 2018) –, une autobiographie dans laquelle il raconte son enfance dysfonctionnelle dans le milieu des petits Blancs pauvres des Appalaches et le miracle salvateur d’un service militaire suivi d’études de droit à Yale. Cet ouvrage dénonçant un système de classes inégalitaire et le mépris des élites lui vaut alors les louanges des médias de gauche.
Antienne du discours russe
Actif dans des cercles conservateurs depuis ses études, Vance va évoluer avec le soutien du milliardaire libertarien Peter Thiel, qui finance son entrée dans le monde de la tech. En 2019, il assiste à la première conférence du mouvement « national-conservateur » (dit natcons), qui cherche à construire une base intellectuelle plus solide, ultraréactionnaire, voire illibérale, aux idées trumpistes. Vance se rallie officiellement à celui qui est alors l’ex-président lors de la campagne pour les élections de mi-mandat de 2022. Grâce au soutien de ce dernier, il brigue et obtient le siège de sénateur de l’Ohio. Enfin, à l’été 2024, Donald Trump le choisit pour la vice-présidence.
Au sein du courant conservateur autour de Trump, Vance est aujourd’hui un pur et dur. Converti au catholicisme comme un certain nombre d’ultraconservateurs américains, il est loin d’être un cynique, à la différence de l’ex-conseiller Steve Bannon. Bien qu’il soit sur la même ligne politique que Vance, ce dernier a, par exemple, reconnu que certaines thèses complotistes étaient fausses, mais efficaces. La radicalité idéologique du vice-président est manifeste dans son discours de Munich. Vance y dénonce bien entendu l’immigration incontrôlée en Europe, mais aussi, et de manière plus nouvelle, la remise en question de la liberté d’expression sur le Vieux Continent.
En effet, tandis que les Américains ont placé le respect de ce principe dans leur tout premier amendement, les Européens, instruits par les épisodes historiques du XXe siècle, sont plus vigilants sur les appels à la haine et à la violence politique et les restreignent par la loi. Ainsi Vance dénonce-t-il dans l’annulation de l’élection présidentielle en Roumanie ou dans la protection des cliniques où sont pratiqués des IVG au Royaume-Uni des attaques contre la liberté d’expression qui traduisent à ses yeux une véritable décadence morale de l’Europe. Il est ironique de constater qu’il reprend là une antienne du discours russe, sans toutefois s’émouvoir des atteintes à cette même liberté d’expression en Russie.
Indifférence au monde extérieur
Les propos de Vance viennent donc confirmer qu’il y a désormais deux Occidents, divisés non pas tant en termes géographiques – l’Europe contre les États-Unis – qu’en termes idéologiques : à l’Ouest libéral s’oppose un Occident réactionnaire. Les forces des deux camps sont en effet présentes sur les deux continents : aux États-Unis, les démocrates n’ont pas perdu l’élection de 2024 de très loin (3,2 millions de voix de différence sur 153 millions de bulletins). En Europe, si les responsables modérés et libéraux restent en place à Bruxelles et dans une majorité de pays membres, les idées illibérales sont au pouvoir en Hongrie et en Slovaquie et présentes dans de nombreux partis d’opposition.
Dans sa condamnation de Munich, Vance semble animé avant tout par une colère de transfuge de classe contre des élites considérées comme condescendantes. Il perçoit ces Européens libéraux comme des démocrates, mais sur lesquels les trumpistes, qui ne peuvent les congédier par des élections, n’auraient pas de prise. Défendu par Bruxelles, Paris et Londres, Volodymyr Zelensky est le symbole de cette Europe bien-pensante qui exige des subsides et des armes de Washington.
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L’attitude du vice-président envers l’Ukraine tient aussi à une autre de ses particularités. J. D. Vance revendique en effet une ascendance « Scotch-Irish » (« écossaise-irlandaise »), comme celle du président Andrew Jackson (1829-1837). Le terme fait référence à une population d’Écossais protestants déplacés en Irlande du Nord sous le roi Jacques Ierd’Angleterre (1566-1625) et dont une partie a réémigré en Amérique du Nord à partir du XVIIe siècle. Les Scotch-Irish se caractérisent par leur indifférence au sort du monde extérieur et la défense sourcilleuse de leur clan. Même si le président Trump semble tenté dans son nouveau mandat par un positionnement plus impérialiste, Vance reste sur une position jacksonienne : il avait déclaré dès l’invasion de la Crimée en 2014 et de nouveau après 2022 qu’il se moquait bien du sort de ce pays. Son attitude vindicative face à Volodymyr Zelensky le 28 février, son refus sans ambages de la suite du soutien américain à Kyiv [nom ukrainien de Kiev] montrent qu’il n’a pas changé d’avis.
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La personnalité de J. D. Vance est d’une importance extrême. En tant que vice-président, il est le successeur immédiat de Donald Trump en cas d’incapacité de ce dernier. Et même si Trump reste évasif sur la personne qu’il pourrait soutenir lors des présidentielles de 2028, Vance compte évidemment s’y présenter, alors que l’agrégateur américain de sondages « 538 » voit son taux d’opinions favorables atteindre 41 % à la fin février.
Laurence Nardon est politiste, directrice du programme Amériques de l’Institut français des relations internationales (Ifri) et autrice de « Géopolitique de la puissance américaine » (PUF, 2024).