Professeur à Harvard, Serhii Plokhy, ukrainien, répond au Monde sur l’attitude des Etats-Unis

Serhii Plokhy, historien : « Les Etats-Unis se servent de leur force pour vassaliser un pays qui a le genou à terre »

Le spécialiste de l’histoire ukrainienne et professeur à Harvard analyse, dans un entretien au « Monde », les conséquences de l’altercation entre Donald Trump et Volodymyr Zelensky, qui l’inquiète profondément. 

Propos recueillis par Marc-Olivier Bherer

Publié 03/03/2025 à 05h00 https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/03/04/serhii-plokhy-historien-les-etats-unis-se-servent-de-leur-force-pour-vassaliser-un-pays-qui-a-le-genou-a-terre_6576143_3232.html?lmd_medium=email&lmd_campaign=trf_newsletters_lmfr&lmd_creation=a_la_une&lmd_send_date=20250304&lmd_email_link=a-la-une-articles-H2_titre_3&M_BT=53496897516380

Temps de Lecture 4 min.

Professeur à Harvard, Serhii Plokhy y dirige la chaire d’histoire de l’Ukraine. Spécialiste de l’Europe orientale, il s’intéresse dans ses derniers travaux à l’histoire récente du pays où il a grandi. Il est notamment l’auteur de La Guerre russo-ukrainienne. Le retour de l’histoire (Gallimard, 2023) et d’Aux portes de l’Europe. Histoire de l’Ukraine(Gallimard, 2022).

Auprès du Monde, il revient sur l’altercation qui a opposé, vendredi 28 février dans le bureau Ovale de la Maison Blanche, le chef de l’Etat ukrainien Volodymyr Zelensky à son homologue américain Donald Trump et au vice-président J. D. Vance.

Alors que Volodymyr Zelensky expliquait que la paix n’était possible que si son pays disposait de garanties de sécurité fermes de la part des Etats-Unis, il s’est vu reprocher par le chef de l’Etat américain son prétendu manque de gratitude. Que vous inspire cette scène vue dans le monde entier ?

C’est une scène historique mais, en tant qu’historien, elle me laisse sans voix, tant cela me semble sans précédent. Citoyen américain originaire d’Ukraine, cette altercation m’inquiète profondément. Les deux parties n’auraient pas dû exposer ainsi leurs désaccords. Ces divisions nous affaiblissent tous, Ukrainiens, Américains et Européens. Elles viennent confirmer que les Etats-Unis ne sont plus prêts à offrir le même soutien militaire à leurs alliés sur le continent européen. Seul Moscou peut se féliciter de cette situation.

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Sur le fond de l’affaire, Donald Trump croit la paix possible sur la seule base de la confiance qu’il a en Vladimir Poutine. Le chef d’Etat américain juge que tant qu’il occupe la Maison Blanche, le président russe ne lancera pas de nouvelle attaque contre l’Ukraine. D’un point de vue ukrainien, c’est clairement insuffisant. Volodymyr Zelensky a raison de demander de véritables garanties de sécurité.

Donald Trump semble malgré tout prêt à imposer la paix à l’Ukraine sur la base de conditions proches de celles exigées par la Russie. Son objectif est surtout d’arriver le plus vite possible à un cessez-le-feu. Vladimir Poutine acceptera sans doute l’accord, mais tout en préparant une nouvelle invasion. La guerre reviendra rapidement, si elle devait s’arrêter sur cette base.

Il faut saluer le sommet organisé dimanche 2 mars à Londres par le premier ministre britannique, Keir Starmer, qui a réuni plusieurs dirigeants européens, dont Volodymyr Zelensky. L’Europe montre ainsi sa capacité à agir. En travaillant à un plan de paix, elle pourrait réussir là où Donald Trump a échoué et aider à rebâtir la relation américano-ukrainienne.

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Donald Trump a adopté une attitude humiliante à l’égard de Volodymyr Zelensky. Ce dernier aurait-il dû chercher à apaiser la situation ?

Certains dirigeants européens avaient déjà fait le choix de corriger les faussetés colportées par Donald Trump lors de conférences de presse communes. C’était le cas d’Emmanuel Macron, le 24 février, lorsqu’il avait rappelé à l’occupant de la Maison Blanche que l’Europe avait « payé 60 % de l’effort total » d’aide apportée à l’Ukraine. Le différend était alors resté amical. Il en avait été de même lorsque le premier ministre britannique avait, lui aussi, corrigé Donald Trump devant les caméras, jeudi 27 février.

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Volodymyr Zelensky a droit à un traitement différent : Donald Trump estime qu’il n’a « aucune carte en main » et qu’il peut donc imposer son point de vue. Il y a à Washington une moins grande tolérance envers Kiev, ce qui est en soi révélateur des dispositions de Donald Trump envers l’Ukraine. Peut-être que Volodymyr Zelensky aurait dû se montrer plus diplomate, mais, au fond, cela ne change rien. Le résultat n’est pas très différent que lorsque Emmanuel Macron ou Keir Starmer étaient à la Maison Blanche : Donald Trump refuse d’apporter les garanties nécessaires à la sécurité de l’Ukraine.

Il y avait une part de spectacle dans l’attitude adoptée par Donald Trump. Il l’a dit lui-même, il est bon que les Américains voient par eux-mêmes où en sont les choses – mais en parlant des Américains, il voulait dire les électeurs républicains. L’esclandre lui permet de justifier ses positions, alors que, avant la visite de Volodymyr Zelensky, la majorité des Américains était toujours favorable à l’aide militaire accordée à l’Ukraine. Il faudra voir comment l’opinion évolue. Et cela ne veut pas dire que l’accord sur les terres rares offert par les Etats-Unis ne se fera pas. Plusieurs fois déjà, on a vu Donald Trump se raviser.

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Qu’avez-vous éprouvé alors que l’Ukraine était accusée de manquer de gratitude ?

C’est un coup dur. Il y a encore peu, les Ukrainiens avaient la conviction de se battre pour une cause qui dépassait leur pays : la défense de la démocratie, de la liberté face à la Russie. Mais l’accord proposé par les Etats-Unis, des garanties de sécurité en échange d’un accès aux ressources minières de l’Ukraine, révèle un projet impérialiste. Les Etats-Unis se servent de leur force pour vassaliser un pays qui a le genou à terre. Leur engagement en faveur du multilatéralisme, du maintien de l’ordre international, de la défense de la démocratie, tout cela passe au second plan. C’est très difficile à avaler pour les Ukrainiens.

Donald Trump n’arrête pas de répéter qu’il a été un bon président pour l’Ukraine, qu’il a été le premier à armer ce pays, que Vladimir Poutine n’a pas lancé d’invasion alors qu’il occupait la Maison Blanche. Comparativement, selon lui, Barack Obama n’aurait rien fait en 2014 quand la Russie a agressé pour la première fois son voisin. Puis, c’est sous Joe Biden que la seconde invasion a eu lieu. Comment Donald Trump est-il perçu en Ukraine ?

Avant son élection en novembre 2024, l’opinion était partagée. Certains redoutaient qu’il l’emporte. D’autres étaient plutôt de son avis, Barack Obama n’a rien fait et Joe Biden a traîné les pieds. Et puis la fatigue s’est installée face à un conflit qui s’éternise. Un espoir existait à la suite de la volonté affichée par Donald Trump d’y mettre fin. Cependant, plutôt que d’offrir de réelles garanties, il fait comme si sa présence suffisait à assurer la paix.

Donald Trump a affirmé que Volodymyr Zelensky était un « dictateur » parce que son mandat est arrivé à terme et que de nouvelles élections n’ont pas été organisées. Est-il possible de tenir un vote aujourd’hui en Ukraine ?

La Constitution ukrainienne n’autorise pas la tenue d’une élection présidentielle tant que nous sommes en guerre. Volodymyr Zelensky ne s’accroche donc pas au pouvoir. Il reste le président légitime de ce pays. Organiser des élections aujourd’hui, sans attendre la paix, serait désastreux. Des dissensions en interne éclateraient et elles seraient exploitées par la Russie qui ne se gênerait pas pour intervenir et brouiller le jeu démocratique. Il n’y a pas non plus de la part de l’opinion publique ukrainienne une grande demande pour que l’on organise des élections. Volodymyr Zelensky est un président qui reste populaire. Grâce au courage dont il fait preuve depuis le début de la guerre, il a permis au pays de tenir. Je ne doute pas qu’un scrutin sera organisé quand la paix reviendra.

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Marc-Olivier Bherer

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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