Entre silence et ambiguïtés, le RN face à l’offensive Trump
Le parti de Marine Le Pen navigue entre une certaine admiration pour le président états-unien, ses alliés résolument pro-Trump et une volonté de revendiquer une posture de non-aligné. En résulte un silence gêné face aux bouleversements géopolitiques en cours.
4 mars 2025 à 18h22
PourPour le Rassemblement national (RN), il en va des questions internationales comme des considérations économiques : en cas de doute, la stratégie de l’entre-deux reste une valeur refuge. Côté pile, Marine Le Pen a réaffirmé lundi 3 mars, à la tribune de l’Assemblée nationale, son admiration pour « l’héroïsme » du peuple ukrainien face à « l’indéfendable agression russe ». Et le président du parti Jordan Bardella s’est voulu sans ambiguïté sur RTL : « Il ne faut pas oublier qu’il y a un agresseur, la Russie, et un agressé, l’Ukraine, qui a vu sa souveraineté territoriale violée depuis trois ans. »
Mais côté face, les choses sont bien moins claires. Interrogée en marge du Salon de l’agriculture sur l’humiliation infligée à Volodymyr Zelensky par Donald Trump à la Maison-Blanche, Marine Le Pen n’a regretté que la publicité des échanges, trouvant « assez normal » que des dirigeants « puissent se parler avec passion, qu’il puisse y avoir des frictions, qu’il puisse y avoir des mots durs ».
Le président délégué du groupe RN à l’Assemblée, Jean-Philippe Tanguy, a quant à lui estimé que le président ukrainien n’avait « pas été humilié », ajoutant même que ces techniques de négociation étaient normales aux États-Unis. Questionné sur un éventuel « soutien total à Zelensky » sur RTL, Jordan Bardella a esquivé, évoquant plutôt un « soutien total au principe de paix ».

Lundi soir, à l’Assemblée nationale, Marine Le Pen a surtout martelé ses obsessions vis-à-vis de l’Ukraine, appelant de ses vœux un sommet de la paix« qui mette autour de la table les nations, sans les instances supranationales comme l’Otan ou l’UE [Union européenne – ndlr] ». Elle a aussi rejeté en bloc toute possibilité de défense européenne, qualifiée de « chimérique » et associée à un hypothétique partage de la dissuasion nucléaire que Jordan Bardella a décrit comme « une trahison nationale ».
Certains cadres du parti d’extrême droite ont opportunément ressorti un extrait d’un débat de la campagne présidentielle de 2017, pour tenter de vanter les capacités d’anticipation de Marine Le Pen, qui réclamait alors une augmentation du budget de la défense. Sans s’attarder sur le fait que cette même année 2017, la candidate s’était rendue tour à tour à la Trump Tower, pour essayer de rencontrer Trump, et au Kremlin, où Vladimir Poutine l’avait reçue en tête-à-tête.
L’illusion du non-alignement
L’annonce mardi 4 mars par Donald Trump de l’arrêt de l’aide américaine à l’Ukraine pour forcer son président à accepter un cessez-le-feu sans conditions n’a pas davantage ému Laurent Jacobelli, porte-parole du RN et référent du groupe à l’Assemblée pour les questions d’affaires étrangères et de défense. « Ça montre bien qu’être dépendant d’un pays étranger pour sa défense est une situation dangereuse, à laquelle on doit penser pour mettre la France à l’abri de cela », a-t-il déclaré sur LCI, mardi, avant que Marine Le Pen ne condamne « la brutalité de cette décision » dans Le Figaro.
La triple candidate à la présidentielle et son parti marchent sur une corde raide depuis l’élection de Donald Trump, longtemps considéré et revendiqué comme un modèle lors de son premier mandat – avant que l’attaque du Capitole et la mauvaise image de Trump en France n’incitent Marine Le Pen à prendre ses distances. Après l’élection, consigne de discrétion avait été passée aux troupes lepénistes, invitées à ne pas célébrer trop bruyamment la victoire du président états-unien.
Ce qui n’a pas empêché Jordan Bardella de saluer, lors de ses vœux à la presse, une victoire basée « sur la défense intransigeante de la liberté d’expression, par opposition à un conformisme médiatique caricatural ». Ni de louer un Donald Trump, qui « comme Nicolas Sarkozy en 2007, a su réconcilier le vote populaire et l’élite économique ».
S’il faut que l’UE compense un désengagement américain sur l’Ukraine, ça va être monstrueux.
Un cadre de la délégation RN au Parlement européen
Au Parlement européen, le RN côtoie au sein de son groupe des Patriotes pour l’Europe (PfE) des partis qui assument totalement leur admiration pour le président états-unien : des Hongrois du Fidesz aux Espagnols de Vox, que Marine Le Pen a retrouvés le 8 février pour un meeting à Madrid. Intitulée « Make Europe Great Again », cette réunion publique a été l’occasion pour la présidente du groupe RN d’entendre une litanie de discours trumpistes dont elle a vainement tenté de se distancier devant les journalistes français.
En amont de l’élection états-unienne, un cadre de la délégation RN à Bruxelles ironisait auprès de Mediapart sur ces alliés qui « ouvriront le champagne » à la victoire de Donald Trump. « Trump est imprévisible, est-ce qu’il tiendra sa ligne de désengagement vis-à-vis de l’Ukraine ? S’il faut que l’UE compense un désengagement américain sur l’Ukraine, ça va être monstrueux », indiquait-il alors.

La violente charge du vice-président états-unien J. D. Vance contre les démocraties européennes, prononcée lors de la conférence de Munich sur la sécurité, a été accueillie avec la même discrétion par les troupes du RN, soucieuses de ménager leurs options. Alors que les militant·es d’extrême droite et les éditorialistes des chaînes Bolloré saluaient « une master class, une leçon [et] une ode à la liberté d’expression face à un parterre médusé, pour ne pas dire honteux », les très rares cadres du RN à s’exprimer l’ont fait avec le pied sur le frein.
« Un discours peut-être intéressant sur le fond, a concédé le député RN Jean-Philippe Tanguy sur CNews, mais je ne supporte aucune ingérence étrangère. Que les Américains s’occupent de leurs problèmes, de leur taux d’obésité, de leur immigration. » « Il a raison sur le fond, et ne fait que dire ce que le camp national clame depuis des décennies en France », admettait son collègue Matthias Renault sur X, avant de nuancer : « Le camp national ne peut pas se prosterner devant un quelconque pays ou dirigeant étranger, ou considérer que le salut viendra d’ailleurs. »
Jordan Bardella et l’écosystème trumpiste
Au moment où Emmanuel Macron réunissait les chef·fes de parti à Paris pour évoquer la situation en Ukraine, le RN a pourtant fait le choix d’aller s’afficher, à défaut de se prosterner, avec d’autres dirigeants étrangers. Jordan Bardella a préféré s’envoler vers Washington pour assister au CPAC, la conférence annuelle de conservateurs américains qui rassemblait tout l’écosystème trumpiste et de nombreux chefs d’État et alliés du RN, soucieux de surfer sur « ce vent de liberté qui souffle sur les démocraties occidentales ».
Marine Le Pen ayant également séché le rendez-vous, le parti était représenté par son vice-président et maire de Perpignan (Pyrénées-Orientales), Louis Aliot. Celui-ci s’est justifié au Monde à propos de la discrétion des deux leaders du parti sur les séismes géopolitiques quasi quotidiens provoqués par le président états-unien : « Il faut prendre le temps de la réflexion. La parole de Trump est trop changeante pour savoir exactement ce qu’il se passe. Et puis, il y a le calendrier national. »
À Washington, le séjour de Jordan Bardella a viré au fiasco, après un salut nazi réalisé à la tribune par Steve Bannon. Le président du RN a annoncé dans la foulée qu’il annulait sa propre prise de parole, avant de se faire traiter de « fillette incapable de diriger la France » par l’ancien conseiller de Donald Trump.
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Pendant ce temps, la vidéo de l’intervention du même Bannon au congrès du Front national (FN) en 2018, où il était invité d’honneur, a été supprimée de la chaîne YouTube de Marine Le Pen. « Non seulement vous n’êtes pas seuls, mais vous avez de nombreux amis à travers le monde », avait-il déclaré à l’époque sous les applaudissements, avant de conclure : « Cela ressemble à ce que nous avons fait avec le mouvement Trump, vous seriez chez vous à un meeting de Trump. Vous allez sauver votre pays. »
Pas échaudé par sa dernière expérience avec le mouvement trumpiste, Jordan Bardella devait participer, mercredi 5 mars, à un colloque organisé par le groupe européen du RN intitulé « Quel avenir pour l’Europe face à l’Amérique de Trump ». Au programme : un aréopage de proches de Viktor Orbán, thuriféraires de Donald Trump et bienveillants à l’égard de Vladimir Poutine. Parmi eux, le politiste américain Gladden Pappin, figure du mouvement conservateur américain, désormais installé en Hongrie, dont il ne cesse de louer le modèle.
Mais le colloque a été brusquement annulé lundi, sans explication. « Nous préférons reprogrammer, compte tenu de la situation internationale très mouvante de ces derniers jours, explique à Mediapart un membre du RN. Il faut laisser tout ça se décanter. » Et ne pas s’afficher trop ouvertement avec des admirateurs de Donald Trump.
La gauche se fracture sur l’aide à l’Ukraine
Socialistes et écologistes plaident pour le renforcement d’un soutien militaire et financier à Volodymyr Zelensky, quand les communistes et les « insoumis » rejettent cette option.
Par Sandrine Cassini
Publié le 04/03/2025 à 10h00 https://www.lemonde.fr/politique/article/2025/03/04/la-gauche-se-fracture-sur-l-aide-a-l-ukraine_6576306_823448.html
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A l’Assemblée nationale, où se tenait, lundi 3 mars, le débat sur l’Ukraine, la gauche a une nouvelle fois donné à voir deux visions du monde sur les questions internationales. Au cœur des dissensions, l’aide à l’Ukraine et le renforcement de la défense européenne, après l’altercation entre Donald Trump et le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, à la Maison Blanche, qui semble avoir sonné le début du désengagement américain sur le sol européen : M. Trump a brutalement gelé, lundi 3 mars, l’aide militaire à l’Ukraine. « Les vrais pacifistes savent que la guerre, toujours détestable, est parfois inévitable », a déclaré le président du groupe socialiste, Boris Vallaud, affirmant que « l’Amérique du président Trump n’est plus notre alliée ». « Ayons l’honnêteté de dire que nous savions depuis longtemps inscrit le désengagement progressif des Etats-Unis en Europe », a-t-il admis.
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Pour sortir de cette crise inédite, et « financer ce soutien militaire à l’Ukraine », le Parti socialiste (PS) propose de saisir « les [210] milliards d’euros d’avoirs russes gelés dans nos banques », et d’arrêter de laisser « transiter par nos ports, avec la complicité de nos entreprises, son gaz naturel liquéfié », visant sans le dire Total Energies. Il appelle de ses vœux à un « grand emprunt commun de 500 milliards », la seule façon de « sauver la paix et la sécurité en Europe ». Autant de pistes qui correspondent à celles qui ont déjà été professées par l’eurodéputé Raphaël Glucksmann, venu, lundi, écouter les débats à l’Assemblée depuis le balcon des visiteurs. Après le discours de Marine Le Pen, l’ancienne tête de liste pour Place publique et le PS aux élections européennes est sorti livrer à la presse ses positions, en face du Palais-Bourbon. Il a commencé par étriller la cheffe de file du Rassemblement national, qui « n’a pas eu un seul mot pour critiquer le président des Etats-Unis » et qu’il a qualifiée de « patriote de pacotille ». « La menace de la guerre à l’intérieur des frontières de l’Union européenne n’a jamais été aussi présente », a-t-il averti.
Nouvelles alliances européennes
Pour lui, comme pour les socialistes et les écologistes, qui s’en sont fait l’écho dans l’Hémicycle, une page est en train de se tourner. Tous actent que l’OTAN est désormais inopérante, sans toutefois prôner la sortie de l’Alliance atlantique. « Plus personne ne peut croire que le président des Etats-Unis activerait l’article 5 [qui énonce une riposte commune en cas d’attaque armée dans un pays d’Europe ou en Amérique du Nord] pour protéger les nations européennes », a estimé M. Glucksmann, prônant de nouvelles alliances européennes en dehors du traité de l’Atlantique Nord.
Longtemps dotés d’une image pacifiste, les écologistes appellent désormais à « un engagement militaire et financier renforcé », qui passerait notamment par « la fourniture des équipements de défense avancés » ou « le renforcement de la présence de troupes européennes dans les pays frontaliers de l’Ukraine », comme l’a exprimé la présidente du groupe écologiste, Cyrielle Chatelain. Outre la saisie des avoirs russes, l’arrêt de l’achat d’énergies fossiles ou d’engrais, ils veulent faire juger Vladimir Poutine devant la Cour pénale internationale.
Egalement très sévères sur Donald Trump, les « insoumis » et les communistes ne veulent en revanche pas ouvrir les cordons de la bourse pour réarmer l’Ukraine ou l’Europe. « A quoi bon tout cet argent ? », s’est interrogé le député La France insoumise (LFI) des Hauts-de-Seine, Aurélien Saintoul, insinuant qu’une augmentation des budgets de la défense profiterait uniquement aux industriels américains. « A quel jeu de dupes veut-on nous faire participer ? De toute façon, ces discussions de chiffres pris abstraitement sont absurdes », a-t-il développé. L’élu veut voir dans cette crise une confirmation du logiciel anti-atlantiste de LFI. « Qu’il est douloureux d’avoir eu raison vingt ans durant et de voir aujourd’hui son propre pays acculé ! », a-t-il fait mine de se désoler. Il a aussi certifié que « notre sécurité n’est pas en cause dans l’immédiat », comme pour justifier l’absence de proposition concrète ou de nouvelles alliances.
« Où allez-vous trouver cet argent ? », a renchéri dans la foulée le député communiste de la Seine-Maritime Jean-Paul Lecoq, qui a aussi accusé Emmanuel Macron de « surenchère guerrière » pour « faire accepter » ces dépenses à « la population ». Lui préférerait qu’Emmanuel Macron aille négocier directement avec Vladimir Poutine, alors que le chef de l’Etat est déjà allé voir sans succès le dirigeant russe.
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