L’augmentation de l’incidence de certains cancers chez les jeunes interroge
Frédéric Haroche | 04 Mars 2025 https://www.jim.fr/viewarticle/laugmentation-lincidence-certains-cancers-chez-jeunes-2025a10005bw?ecd=wnl_all_250304_jim_daily-doctor_etid7269910&uac=368069PV&impID=7269910&sso=true
Santé publique France publie les résultats d’une grande étude épidémiologique qui analyse l’évolution de l’incidence des cancers chez les adolescents et jeunes adultes (AJA) en France. Ce travail était basé sur les données des registres de cancers du réseau Francim. Elles couvrent 19 départements français et s’étendent sur la période 2000-2020, l’objectif étant de déterminer les tendances épidémiologiques en fonction de l’âge, du sexe et du type de cancer. L’analyse se fonde sur les taux d’incidence standardisés (TSM) et bruts (TB) exprimés en nombre de cas pour 100 000 personnes-années (PA)*.
Des résultats variables selon l’âge et le sexe
Les types de cancers varient avec l’âge : la proportion de leucémies, lymphomes et tumeurs du système nerveux central (SNC) diminue, tandis que celle des mélanomes et carcinomes (sein, colorectal, col de l’utérus, rénal) augmente. Les hommes (40 % des cas) sont principalement touchés par les tumeurs germinales malignes testiculaires (24,8 %), les lymphomes (hodgkiniens : 8,7 %, non hodgkiniens : 6,8 %), les mélanomes (10,0 %) et les carcinomes gastro-intestinaux (8,6 %). Chez les femmes (60 % des cas), les cancers dominants sont ceux du sein (30,4 %), de la thyroïde (16,3 %) et les mélanomes (10,8 %).
Le taux d’incidence standardisé (TSM) tous cancers est de 58,1 pour 100 000 PA (patients-années). Il augmente avec l’âge : 20,5 pour 100 000 PA chez les 15-19 ans, 31,1 chez les 20-24 ans, 53,2 chez les 25-29 ans, 84,7 chez les 30-34 ans, et 130,3 chez les 35-39 ans. Le TSM est plus faible chez les hommes (47,2) que chez les femmes (68,9), des chiffres comparables aux données américaines et européennes notent les épidémiologistes français.
« L’analyse des variations annuelles, portant sur 72 % de l’effectif total (N=39 159), montre une augmentation moyenne de 1,62 % par an du taux d’incidence brut entre 2000 et 2014 suivie ensuite d’une baisse de – 0,79 % par an.» précise également les épidémiologistes.
Une flambée de certains cancers ?
Un certain nombre de types de cancer ont connu une évolution importante sur la période 2000-2020. L’incidence du lymphome de Hodgkin (LH) a augmenté de 1,86 % par an, en particulier pour la forme scléro-nodulaire. « Bien que les causes spécifiques du LH soient peu connues, la recherche étiologique s’oriente sur des facteurs environnementaux ou infectieux tels que les infections virales (comme le virus Epstein-Barr), les antécédents familiaux, l’immunosuppression, ou les rayonnements d’imagerie diagnostique » notent les auteurs.
Les glioblastomes connaissent une progression annuelle de 6,11 %, probablement liée à une meilleure classification et à l’amélioration des techniques diagnostiques. Les liposarcomes, quant à eux, enregistrent une hausse de 3,68 % par an, impactée par l’introduction de la génétique moléculaire.
Concernant les cancers colorectaux (hors appendice), on observe une augmentation de 1,43 % par an, un phénomène constaté à l’échelle internationale, avec une agressivité accrue chez les jeunes patients. Les cancers du rein progressent de 4,51 % par an. Les épidémiologistes attribuent l’augmentation de ces 2 cancers à l’obésité, sans certitude toutefois.
L’incidence des cancers du sein augmente de 1,60 % par an chez les femmes, avec une hausse des tumeurs invasives à un stade avancé. Sur ce point, les auteurs écrivent : « Il paraît important de corréler cette augmentation d’incidence à des variations dans les comportements liés à la procréation (diminution du nombre d’enfants, âge plus tardif à la première grossesse, contraception, …) et à la moindre pratique de l’allaitement. Le rôle des habitudes de consommation d’alcool et de tabac ne peut être exclu. L’irradiation médicale (diagnostique ou thérapeutique, notamment en cas de cancer pendant l’enfance) est également un facteur de risque reconnu mais dont l’évolution dans le temps est difficile à préciser ».
Les mélanomes ont connu une augmentation de 4,67 % par an jusqu’en 2010, suivie d’une baisse de 3,05 % par an, ces tendances peuvent refléter l’efficacité d’interventions en faveur de comportements préventifs tels que la protection solaire.
Enfin, les carcinomes de la thyroïde ont progressé de 3,62 % par an jusqu’en 2015 avant de chuter fortement de 9,34 % par an, conséquence probable d’un changement des pratiques diagnostiques.
L’étude conclut sur la nécessité de poursuivre les efforts de surveillance épidémiologique et de prévention ciblée sur les facteurs de risque identifiés.
*Pour nos lecteurs les plus férus d’épidémiologie : l’évolution de l’incidence a été évaluée par une régression de Poisson et une détection des points de rupture via le logiciel Joinpoint.
Incidence des cancers chez les adolescents et jeunes adultes, âgés de 15 à 39 ans et évolutions entre 2000 et 2020 dans les départements de France hexagonale couverts par un registre général
(Document)
Émis par : Santé publique France
L’incidence des cancers (nombre de nouveaux cas) est publiée pour la première fois en France chez les Adolescents et les Jeunes Adultes (AJA) de 15 à 39 ans. Elle porte sur une période supérieure à 20 ans et avec une classification des cancers spécifique pour cette tranche d’âge élargie. Ces travaux ont été menés dans le cadre du partenariat associant Santé publique France, l’Institut national du cancer, le réseau des registres des cancers FRANCIM et les Hospices Civils de Lyon, avec le soutien financier de la Ligue contre le cancer.
Si les cancers chez les AJA restent rares avec une incidence beaucoup moins élevée que chez les plus de 60 ans, l’étude montre que l’incidence de l’ensemble des cancers a augmenté de 1,62 % par an entre 2000 et 2014, puis baissé de 0,79 % par an entre 2015 et 2020.
L’incidence de six cancers est en hausse : lymphomes de Hodgkin, glioblastomes, liposarcomes, carcinomes colorectaux, carcinomes du sein et carcinomes du rein. Ces résultats appellent de nouvelles études pour mieux identifier les facteurs de risque sous-jacents responsables de ces tendances afin de promouvoir ou de renforcer la prévention chez les AJA.
Une méthodologie qui prend en compte les derniers consensus internationaux
Cette étude présente la répartition des cancers par tranche d’âge, l’incidence des cancers considérés ensemble sur la période 2000-2020, et son évolution par groupes et sous-groupes de cancers, dans la population étudiée et dans les départements de France hexagonale couverts par un registre général de cancers.
Elle a été réalisée à partir des données couvrant 19 départements (soit 24% de la population de France hexagonale) pour la description de la répartition des cancers et l’estimation de leur incidence sur toute la période. Les évolutions d’incidence entre 2000 et 2020 ont quant à elles été estimées à partir des données couvrant 11 départements[1](18 % de la population).
Dans un objectif d’harmonisation des données de surveillance françaises avec les derniers consensus internationaux, cette étude est la première à considérer la population élargie des 15–39 ans (la précédente étude ciblait les 15–24 ans), et catégorise les cancers selon la nouvelle classification de Barr[2] parue en 2020.
Cette nouvelle classification catégorise les cancers en fonction du type de cellule atteinte (critère morphologique), puis de l’organe qu’ils touchent (critère topographique).
Des cancers différents selon les classes d’âge et le sexe
Entre 2000 et 2020, 54 735 AJA ayant eu un diagnostic de cancer ont été comptabilisés sur les 19 départements étudiés.Ces résultats ne portent pas sur l’ensemble de la population mais sont exhaustifs sur la zone concernée.
Les leucémies, lymphomes, tumeurs du système nerveux central et sarcomes sont majoritaires chez les 15-19 ans (66%) et ne représentent plus que 19% des cancers chez les 35-39 ans. À l’inverse, les mélanomes et certains carcinomes passent de 23% à 73% entre ces deux classes d’âge. Chez l’homme, les cancers les plus fréquents sont les tumeurs germinales malignes testiculaires, les lymphomes hodgkiniens, les lymphomes non hodgkiniens, les mélanomes, les carcinomes gastro-intestinaux et les carcinomes des voies urinaires. Chez la femme, les cancers du sein, de la thyroïde et les mélanomes sont les plus fréquents.
Le taux d’incidence standardisé monde (TSM) 2000 – 2020 tous cancers des 15-39 ans est de 58,1 pour 100 000 personnes-années, plus faible chez les hommes que chez les femmes. La standardisation permet de comparer les incidences entre pays dont la structure d’âge diffère, ce TSM est comparable à ceux observés aux États-Unis ou en Europe.
Evolutions de l’incidence contrastées selon les types de cancer entre 2000 et 2020
L’incidence de certains cancers est en diminution comme celle des mélanomes (-3,05 % par an), probablement en lien avec les mesures de prévention, et celle des cancers de la tête et du cou (-1,24 %), ensemble hétérogène limitant l’interprétation des résultats.
Certains cancers ont une incidence stable en fin de période : les tumeurs germinales malignes testiculaires après une augmentation jusqu’en 2012 et les carcinomes du tractus génital qui ont diminué jusqu’en 2013, et correspondent majoritairement à des cancers du col de l’utérus. À l’instar d’autres pays, l’incidence de ce cancer pourrait diminuer si la couverture vaccinale contre le papillomavirus (HPV) augmentait. Il est important de poursuivre les efforts engagés dans l’objectif d’atteindre une couverture vaccinale de 80 % chez les adolescents à l’horizon 2030.
Certaines évolutions d’incidence peuvent être attribuées à des variations de pratiques liées au diagnostic et/ou aux évolutions de classification utilisée par les registres : l’augmentation de l’incidence des thrombocytémies essentielles et des tumeurs astrocytaires, la diminution de celle des oligodendrogliomes, la hausse puis la baisse de celle des cancers de la thyroïde.
Une augmentation moyenne par an de l’incidence de six cancers a été retrouvée sur l’ensemble de la période : lymphomes de Hodgkin (+1,86 %), glioblastomes (+6,11 %), liposarcomes (+3,68 %) carcinomes colorectaux (+1,43 %), carcinomes du sein (+1,60 %) et carcinomes du rein (+4,51 %).
L’augmentation des lymphomes de Hodgkin est également observée dans les autres pays européens, principalement pour la forme scléro-nodulaire ; les causes spécifiques du lymphome de Hodgkin restent à identifier.
Les résultats concernant les tumeurs du système nerveux central doivent être interprétés avec prudence : des changements dans la classification de ces tumeurs se sont produits au cours de cette période, et l’amélioration du diagnostic anatomopathologique, de la biologie moléculaire, en lien avec les progrès de l’imagerie ont un impact sur l’analyse par type histologique. L’augmentation de l’incidence des glioblastomes confirmés histologiquement a déjà été rapportée en France[3].
Bien que le liposarcome soit rare, une augmentation de l’incidence est observée. L’introduction de la génétique moléculaire dans son diagnostic pourrait avoir un impact, mais ne suffit pas à expliquer la hausse de ce cancer dont les facteurs de risque ne sont pas identifiés.
L’augmentation de l’incidence du cancer du sein, des tumeurs de l’appareil digestif (61 % de cancer colorectaux) et des tumeurs de l’appareil urinaire (87 % de cancers rénaux) est également observée au niveau international. L’obésité pourrait être un facteur explicatif de l’augmentation des cancers du système digestif (y compris colorectal) ainsi que des cancers du rein, cela restant à démontrer.
Ces nouveaux résultats contribuent à affiner notre connaissance et à orienter sur les besoins de recherche, les soins et la prévention. Toutefois, des études complémentaires restent nécessaires pour confirmer ces résultats produits sur un territoire infranational, mieux comprendre les facteurs de risque et les expositions à l’origine des augmentations observées.
Pour consulter en ligne :
Contacts presse : Santé publique France – presse@santepubliquefrance.fr
Les chiffres préoccupants des cancers chez les moins de 50 ans
Par Sandrine Cabut, Pascale Santi et Gary Dagorn
Publié 03/03/2025 à 17h23, modifié à 15h30 https://www.lemonde.fr/sciences/article/2025/03/03/les-chiffres-preoccupants-des-cancers-chez-les-moins-de-50-ans_6575533_1650684.html
Temps de Lecture 15 min.
Enquête
Le nombre de nouveaux cas de cancers d’apparition précoce a, dans le monde, bondi de près de 80 % en moins de trente ans. La tendance est la même en France. Cette hausse concerne en premier lieu les tumeurs digestives et du sein. Les chercheurs se mobilisent pour déterminer les causes d’un phénomène que certains qualifient d’« épidémie émergente ».
C’est un nouveau clignotant dans la hausse préoccupante des cas de cancers dans les jeunes générations. Pour la première fois en France, une recherche a été menée sur leur incidence et leur évolution chez les adolescents et jeunes adultes (AJA) de 15 à 39 ans. Ce travail, rendu public lundi 3 mars, montre que l’incidence de six cancers est en hausse constante entre 2000 et 2020 : carcinomes colorectaux (+ 1,43 % par an en moyenne), du sein (+ 1,60 %), du rein (+ 4,51 %), lymphomes de Hodgkin (+ 1,86 %), glioblastomes (+ 6,11 %) et liposarcomes (+3,68 %). Financée par la Ligue contre le cancer, l’étude a été menée en partenariat avec Santé publique France (SPF), l’Institut national du cancer (INCa), le réseau des registres de cancers Francim et les Hospices civils de Lyon.
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D’un bout à l’autre de la planète, les signaux d’alerte se multiplient sur la progression des cancers « précoces », définis comme survenant chez des moins de 50 ans. Certes, les tumeurs malignes restent avant tout une pathologie des seniors, après 65 ans. Mais ces early-onset cancers, selon le terme anglo-saxon, sont de plus en plus visibles. De nombreux jeunes patients témoignent, les cancérologues de terrain disent en soigner de plus en plus dans leurs hôpitaux. Un constat que confirment les études épidémiologiques.
Le cancer précoce est-il une épidémie mondiale émergente ?, s’interrogeaient, en 2022, des scientifiques dans Nature Reviews Clinical Oncology.
A l’échelle du globe, le nombre de nouveaux cas chez les moins de 50 ans a bondi de près de 80 % en moins de trente ans, passant de 1,82 million en 1990 à 3,26 millions en 2019, selon un article paru dans le British Medical Journal Oncologyen 2023. Ce travail a été réalisé à partir des données de la Global Burden of Disease Study (« fardeau mondial des maladies ») portant sur 29 cancers dans 204 pays. Cette hausse peut toutefois s’expliquer en partie par la croissance démographique.
Une étude publiée en août 2024 dans The Lancet va dans le même sens. En s’appuyant sur des données américaines, les chercheurs retrouvent une incidence croissante de 17 cancers – sur les 34 étudiés – dans les cohortes de naissance les plus jeunes. Par exemple, celle des tumeurs du pancréas et du rein est deux à trois fois plus élevée chez les Américains nés en 1990 que chez ceux nés en 1955. Dans neuf localisations, comme le côlon-rectum ou encore l’ovaire, l’incidence a augmenté dans les jeunes générations, alors qu’elle a décliné dans les cohortes de naissance plus âgées.
Une « épidémie émergente »
En dessous de 50 ans, toutes les tranches d’âge peuvent être en réalité concernées. Ainsi, en 2022, plus de 1,3 million d’adolescents et jeunes adultes de 15 à 39 ans ont été touchés par un cancer, selon une étude internationale (The Lancet Oncology, 2024). Celle-ci a été réalisée à partir des données de la base mondiale Globocan du Centre international de recherche sur le cancer (CIRC, agence de l’Organisation mondiale pour la santé). Si l’incidence et la mortalité sont très variables selon les pays, l’épidémiologiste Miranda Fidler-Benaoudia (Calgary, Canada) et ses coauteurs soulignent aussi les particularités de profil des tumeurs des 15-39 ans. Il y a, d’une part, des carcinomes classiques chez l’adulte (sein, côlon-rectum…) et, d’autre part, des cancers plutôt pédiatriques (du sang, du cerveau et du système nerveux central).
A quel point cette progression est-elle préoccupante ? Pour Jean-David Zeitoun, médecin et épidémiologiste, « de nombreuses données montrent que les early-onset cancers, en particulier entre 35 et 50 ans, augmentent dans de très nombreux pays du monde pour une quinzaine de cancers, dont beaucoup sont digestifs ». Salvatore Vaccarella, épidémiologiste au CIRC, est moins affirmatif. « L’augmentation des cancers chez les moins de 50 ans n’est pas généralisée dans tous les pays. Les preuves d’une augmentation dans cette tranche d’âge sont plus solides pour le cancer colorectal et le cancer du pancréas – bien que cela ne soit pas observé dans tous les pays – en raison de l’occidentalisation du mode de vie », estime-t-il.
Quid de la France ? Si la prudence reste de mise, du fait d’effectifs modestes dans les tranches d’âge jeunes, les statistiques nationales semblent confirmer cette tendance pour plusieurs tumeurs, comme le montrent les données traitées par Le Monde. Ce travail s’est appuyé sur les données du réseau Francim, qui travaille en collaboration avec SPF, l’INCa et les Hospices civils de Lyon.
Médecins et chercheurs se mobilisent. « Il faut se préparer à un tsunami », déclarait le 22 janvier le professeur Fabrice Barlesi, directeur général de l’Institut Gustave-Roussy (IGR), lors d’une conférence de presse. L’IGR, qui a lancé plusieurs programmes de recherche sur ces sujets, souligne que 15 000 personnes âgées de 20 à 40 ans en France ont été touchées par un cancer en 2022. Entre 1998 et 2017, dans cette tranche d’âge, ce sont les cancers colorectaux (+ 5,4 %) et du pancréas (+ 4,3 %) qui ont connu l’augmentation annuelle d’incidence la plus marquée chez les femmes ; et chez les hommes, ceux du pancréas (+ 5,4 %) et du rein (+ 5,3 %).
Les nouvelles données tout juste dévoilées amènent un éclairage un peu différent. Si les cancers chez les adolescents et jeunes adultes restent rares, leur incidence a augmenté de 1,62 % par an entre 2000 et 2014, puis baissé de 0,79 % par an entre 2015 et 2020, selon l’étude coordonnée par le docteur Emmanuel Desandes (Registre national des cancers de l’enfant, Nancy). Au total, 54 735 diagnostics de cancer ont été comptabilisés entre 2000 et 2020. « Notre travail, qui porte sur 19 départements et couvre 24 % du territoire, ne peut être extrapolé à l’ensemble de la population », avertit l’épidémiologiste.
« Spécifique aux AJA, la méthode de classification, utilisée pour la première fois, couple la topographie des cancers (l’organe touché) avec, et c’est ce qui est sa principale originalité, la morphologie (sa nature histologique) », précise-t-il. Des types de cancers très variés sont retrouvés. L’étude a tenu compte des éventuelles évolutions des classifications. « Ces résultats qui, pour la plupart, confortent d’autres données, vont permettre d’orienter les recherches, notamment pour mieux cerner d’éventuels facteurs de risque. Cela permettra de mieux orienter les stratégies de prévention », espère le docteur Desandes.
Cette épidémie émergente est un nouveau défi. « Un cancer à 30 ans n’a pas les mêmes répercussions en termes d’années de vie perdues, d’impact sur la vie socioprofessionnelle et familiale », indique le dossier de presse de l’IGR. Un autre enjeu est d’en identifier les causes, pour agir. Les cancers précoces sont-ils dus à des facteurs de risque traditionnels : l’alcool, le tabac, l’obésité ? Ou encore à la sédentarité dont les effets se feraient sentir plus tôt ? Quelle est la part de responsabilité des pesticides, des perturbateurs endocriniens, voire de facteurs environnementaux encore totalement inconnus ? Tour d’horizon (le cas très particulier des cancers pédiatriques ne sera pas traité ici).


Cancer du sein
C’est, chez les femmes, la tumeur la plus fréquente et la première cause de décès par cancer, avec de grandes disparités selon les régions du monde. Si son pronostic s’améliore, du moins dans les pays riches, l’incidence du cancer du sein y a augmenté des années 1980 aux années 2000, avant de se stabiliser, voire de diminuer. Ce reflux a été attribué principalement à la baisse de prescription des traitements hormonaux substitutifs de la ménopause au début des années 2000, et possiblement à un plateau dans la participation au dépistage. Puis, depuis une quinzaine d’années, le taux d’incidence est reparti à la hausse dans un certain nombre de pays.

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Le fardeau de ces cancers reste bien supérieur chez les plus de 50 ans (71 % des nouveaux cas, 79 % des décès) que chez les plus jeunes, selon une étude menée dans 185 pays (Nature Medicine, 24 février), à partir des données 2022 de la base Globocan. L’incidence des cancers du sein précoces est quant à elle très hétérogène. En Afrique, par exemple, près de la moitié d’entre eux (47 %) surviennent avant 50 ans, contre 20 % en Amérique du Nord, en Europe et en Océanie. Leur mortalité va de 8 % en Europe à 41 % en Afrique.
En France, qui détient désormais le triste record mondial de l’incidence du cancer du sein (105,4 pour 100 000 femmes en 2022), cet indicateur est à la hausse dans toutes les tranches d’âge, sauf chez les 55-69 ans. Le nombre de nouveaux cas a, lui, doublé depuis 1990, avec 61 000 cas en 2023. L’accroissement de la population et son vieillissement expliquent respectivement 30 % et 23 % de cette augmentation des cas, le reste serait lié aux facteurs de risque.
« Beaucoup ont été identifiés, dont la plupart ont un effet modeste, précise la docteure Florence Molinié, présidente du réseau Francim. Parmi les principaux, il y a les facteurs hormonaux et reproductifs, dont l’âge élevé au premier enfant et un petit nombre d’enfants, qui évoluent défavorablement en France. L’alcool, le surpoids, la sédentarité et le tabac ont aussi un rôle établi. » Selon des données du CIRC de 2015, 37 % des cancers du sein seraient évitables, dont 15,1 % liés à l’alcool, 8,4 % au surpoids, 4,4 % au tabac, 4,3 % à un régime trop pauvre en fibres…
Questionner les contraceptifs hormonaux
Chez les moins de 50 ans, le nombre de nouveaux cas est, lui, passé de 7 642 en 1990 à 11 754 en 2023. Or, les femmes jeunes sont plus susceptibles de développer un cancer du sein plus agressif, au pronostic plus défavorable.
En France, « l’augmentation des cancers du sein n’est pas plus marquée avant 50 ans que dans les autres tranches d’âge », tient à préciser le professeur Norbert Ifrah, président de l’INCa. Pour la cancérologue Suzette Delaloge (IGR), un certain nombre de causes peuvent être écartées. A commencer par le dépistage, à l’origine de surdiagnostics, mais peu pratiqué avant 50 ans. Rappelons que le programme national s’adresse aux 50-74 ans, avec une mammographie tous les deux ans. « Quant à l’obésité, c’est un facteur de risque reconnu, mais qui n’intervient qu’après la ménopause », poursuit la cancérologue.
Par ailleurs, « plus de 80 % des femmes qui déclarent un cancer du sein avant 40 ans n’ont pas de prédisposition génétique », note Suzette Delaloge. En revanche, il faudrait, selon elle, se poser des questions sur les contraceptifs hormonaux. « Les femmes d’une cinquantaine d’années sont la première génération à avoir pris autant d’hormones, pour certaines pendant toute leur vie d’adulte, sous forme de pilule, d’implants, de stérilets…, pointe-t-elle. Il est difficile d’avoir des données épidémiologiques précises, mais il est démontré que ces contraceptifs administrés de façon prolongée sont associés à un surrisque de cancer du sein. » Il serait de l’ordre de 20 à 30 %, selon une étude britannique de 2023, et concernerait les œstroprogestatifs et les progestatifs seuls, y compris sous forme locale.
Parmi les autres suspects : la pollution environnementale, les aliments ultratransformés et les perturbateurs endocriniens (bisphénol A, parabènes, phtalates…). Pour ces derniers, il s’agit d’expositions multiples, y compris dans l’alimentation, et qui peuvent débuter dès la vie intra-utérine, observe Suzette Delaloge. L’IGR démarre une étude pour chercher des liens entre biologie des tumeurs et expositions. « Il n’y a pas d’explication simple, mais la clé de compréhension, c’est l’exposome – avec une interaction évidente entre ce que vous mangez, vous respirez… », abonde André Cicolella, président du Réseau Environnement Santé.
Le chimiste et toxicologue cite ainsi une étude publiée dans la revue de référence Environmental Health Perspectivesen 2024, qui a identifié 920 substances susceptibles d’amorcer ou de favoriser le développement du cancer du sein. « On sous-estime considérablement la question des perturbateurs endocriniens, qui a un effet sur la croissance des maladies chroniques de façon générale, certains cancers, la prématurité, etc. Les données sont nombreuses et on a pourtant du mal à se faire entendre. Cette question reste toujours quasi ignorée de l’INCa dans son dernier panorama et du monde de l’oncologie », déplore André Cicolella. Il appelle les pouvoirs publics à définir un plan pour atteindre l’objectif préconisé par les inspections générales (santé et développement durable) dans leur rapport de juillet 2024 « Pour une future stratégie “zéro exposition aux perturbateurs endocriniens” ».
Cancer colorectal
Le cancer colorectal (qui réunit les tumeurs du côlon et du rectum) est l’un des plus répandus en France (47 000 nouveaux cas en 2023, deuxième plus fréquent chez les femmes, troisième chez les hommes). Même si sa mortalité est en baisse continue depuis le milieu des années 1970, il reste l’une des principales causes de décès par cancer (17 000 décès annuels). Les données d’incidence publiées en 2023 confirment une tendance au recul chez les plus âgés.

« Le dépistage, pratiqué à partir de 50 ans, est le seul élément qui explique la baisse chez les plus âgés et la stabilité chez les 50-69 ans, explique le professeur Thierry Ponchon, hépato-gastro-entérologue et président du centre régional de coordination des dépistages des cancers en Auvergne-Rhône-Alpes. Il permet de les détecter à une phase précoce et/ou de les éviter en enlevant des lésions qui ne sont pas encore cancéreuses. » En parallèle, même si la couverture dudit dépistage organisé est loin des niveaux recommandés par l’Union européenne (34,3 % en 2022 vs 45 %), celui-ci contribue aussi à diminuer la mortalité associée à ce cancer.
Chez les moins de 50 ans, en revanche, le nombre de cas est en nette augmentation, particulièrement chez les moins de 30 ans, pour lesquels le taux d’incidence est passé de 0,3 nouveau cas pour 100 000 habitants en 1990 à 1,26 en 2018. « Quelqu’un né dans les années 1990 a un risque trois, voire quatre fois supérieur de développer un cancer colorectal que quelqu’un né dans les années 1950 », souligne Cristina Smolenschi, chercheuse en oncologie digestive à l’IGR. Et le phénomène est mondial : dans une étude publiée le 11 décembre 2024 dans The Lancet Oncology, l’incidence de ce cancer a augmenté chez les moins de 50 ans dans 27 des 50 pays étudiés, principalement là où l’indice de développement humain est très élevé.
Additifs alimentaires et autres substances
Mais les raisons d’une telle inflation de cas chez les jeunes adultes, autrefois rarissimes, sont difficiles à identifier. Si les facteurs génétiques sont surreprésentés dans cette population (de 5 % à 35 % des cas, contre 2 % à 5 % en général), ils ne peuvent pas tout expliquer. Restent alors les facteurs environnementaux et comportementaux. La consommation d’alcool et de tabac, le surpoids, l’obésité, un manque d’activité physique, des régimes alimentaires pauvres en fibres, en calcium et/ou riches en viande rouge, qui sont les facteurs de risque connus de la maladie, jouent probablement un rôle.
Epidémiologistes et oncologues s’intéressent à d’autres paramètres qui pourraient favoriser la carcinogenèse, comme certains additifs alimentaires (dioxyde de titane, glutamate monosodique) ou encore l’exposition dans l’enfance ou pendant la grossesse à certaines substances, comme les antibiotiques, qui peuvent modifier le microbiote. D’autres produits sont soupçonnés de perturber ce dernier, comme les pesticides, les microplastiques, les perturbateurs endocriniens ou encore les polluants atmosphériques, mais les données manquent. Des recherches suggèrent également que l’obésité dès l’enfance, voire l’obésité maternelle pourraient augmenter le risque de ces cancers.

L’enjeu de ces travaux est important, car le pronostic de ces cancers précoces est souvent moins favorable, ils tendent à répondre moins bien aux chimiothérapies et aux radiothérapies. Ils sont aussi découverts à des stades plus avancés, le diagnostic intervenant en moyenne 6,2 mois plus tard que pour les plus de 50 ans.
« La survie à cinq ans des patients avec un cancer du côlon est de 90 % quand ils sont diagnostiqués à un stade très localisé, à 70 % quand il y a un envahissement ganglionnaire. Au stade métastatique, c’est 13 % », confirme Alice Boilève, chercheuse en oncologie digestive à l’IGR et coresponsable, avec Cristina Smolenschi, d’un nouveau programme de recherche sur les cancers digestifs chez les jeunes. Ce différentiel ravive les discussions autour d’un éventuel abaissement de l’âge du dépistage de 50 à 45 ans. D’autant que l’incidence de ces cancers précoces devrait continuer à augmenter dans les prochaines années. Au niveau mondial, il est attendu, en 2030, qu’un cas de cancer du côlon sur dix et un cancer du rectum sur quatre seront découverts chez des moins de 50 ans.
Cancer du pancréas
C’est l’un des cancers dont le pronostic est le plus sombre, et dont la progression interpelle. A l’échelle planétaire, le nombre de cas annuels a plus que doublé en seulement deux décennies, selon les données de la Global Burden of Disease Study (base pilotée par l’université d’Etat de Washington). Malgré les progrès thérapeutiques, la mortalité reste très élevée. Car ces tumeurs sont souvent découvertes à un stade évolué, restant longtemps silencieuses sur le plan clinique. L’estimation en France est de près de 16 000 nouveaux cas en 2023 et d’environ 12 700 décès.


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Pour les moins de 50 ans, les tendances vont dans le même sens sur le plan mondial et en France. Le nombre de cas calculés à partir de la Global Burden of Disease Study a presque doublé entre 1990 et 2021, passant de 24 480 à 42 254. Cette tranche d’âge représente de « 5 % à 12 % de tous les cancers du pancréas, une proportion qui continue d’augmenter », indique l’étude parue début 2025 dans npj Precision Oncology. Toutefois, « le taux standardisé reste stable, la population mondiale ayant fortement augmenté ».
Comment expliquer cette tendance ? Outre les antécédents familiaux, plusieurs études ont montré le rôle des facteurs de risque tels que le tabagisme, le faible niveau d’activité physique, le diabète, l’obésité. « Les polluants et l’alimentation (la malbouffe, l’alimentation transformée…) sont les premiers accusés pour les cancers digestifs, dont le pancréas », estime Jean-David Zeitoun. Une étude publiée fin 2024 dans la revue European Journal of Epidemiology a établi pour la première fois un lien entre la répartition géographique du risque de contracter cette maladie et l’utilisation locale des pesticides sur le territoire métropolitain. « L’augmentation du cancer du pancréas en général, et notamment chez les jeunes, est très inquiétante et hors de tout contrôle », ajoute Jean-David Zeitoun. « Il est urgent que la santé publique se préoccupe de ces facteurs de risque », insiste-t-il.
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Cancer du poumon
C’est l’une des tumeurs malignes les plus fréquentes et les plus redoutables. Avec près de 2,5 millions de nouveaux cas dans le monde et 1,8 million de décès, le cancer du poumon est « la première cause de morbidité et de mortalité en 2022 », selon les données issues de la base Globocan du CIRC. A 80 % dus au tabagisme, les cancers du poumon sont en régression dans un certain nombre de pays riches, qui ont mis en place des politiques antitabac.

Du moins chez les hommes. Chez les femmes, où le tabagisme a été historiquement plus tardif, l’incidence est encore en augmentation dans de nombreux pays. C’est le cas de la France, où l’incidence (en taux standardisé sur la population mondiale) a diminué de 0,5 % en moyenne par an entre 2010 et 2023 chez les hommes, alors qu’elle a progressé de 4,3 % en moyenne par an chez les femmes.
Cette tendance à la baisse des cancers du poumon, mais avec une évolution contrastée entre hommes et femmes, se retrouve chez les moins de 50 ans, population où ces tumeurs sont bien moins fréquentes qu’après 60-70 ans. En France, les cancers précoces du poumon ont été étudiés dans le cadre de la cohorte KBP, qui a inclus, courant 2000, les patients pris en charge pour cette maladie dans les hôpitaux généraux, avec une étude tous les dix ans.
« Entre 2000 et 2020, le nombre de cancers chez les moins de 50 ans a diminué, ainsi que leur proportion globale dans l’ensemble de la cohorte (698 sur 5 667 en 2000, et 615 sur 7 051 en 2020), mais il y a une proportion croissante de femmes », souligne le docteur Lionel Falchero, pneumologue à Villefranche-sur-Saône (Rhône), qui a présenté ces résultats en congrès. Autre particularité, ces cancers précoces touchent plus souvent des fumeurs actifs. Surtout, ajoute Lionel Falchero, « on retrouve une forte proportion de fumeurs de cannabis : près de 30 % chez les moins de 50 ans (contre moins de 3 % chez les plus de 50 ans). Et leur consommation est importante : 117 joints par mois en moyenne, contre 80 chez les fumeurs de plus de 50 ans ». L’hypothèse d’un rôle du cannabis doit toutefois être confirmée.
Mélanome cutané et cancer du rein
Dans le monde, l’incidence des mélanomes cutanés (qui représentent environ 10 % des cancers de la peau) est six fois plus élevée qu’il y a quarante ans, mais la mortalité liée à ce cancer est restée stable, indique un article du New England Journal of Medicine de 2021. « La progression de l’incidence est liée au dépistage plus fréquent et plus performant, et aux facteurs de risque, essentiellement l’exposition accrue aux ultraviolets et la mode des cabines de bronzage dans les années 1980-2000 », explique Caroline Robert, cheffe du service de dermatologie à l’IGR. On retrouve cette augmentation chez les moins de 50 ans : entre 1990 et 2019, au niveau mondial, cet indicateur est passé de 1,4 pour 100 000 à 1,9 pour 100 000 (British Medical Journal Oncology, 2023).
Une progression qui est aussi constatée en France. En revanche, chez les 15-39 ans, après avoir augmenté de 4,67 % par an entre 2000 et 2010, cet indicateur a baissé de 3,05 % par an à partir de 2010, selon l’étude de SPF publiée lundi 3 mars, qui porte sur un quart de la population. Ce déclin tiendrait notamment aux actions de prévention. « Une exposition solaire excessive durant l’enfance est un facteur de risque majeur du mélanome à l’âge adulte », rappelle Emmanuel Desandes.
Le cancer du rein reste quant à lui relativement peu fréquent chez les moins de 50 ans, mais son incidence est en hausse ces dernières décennies dans le monde (de 0,9 pour 100 000 à 1,5 pour 100 000 entre 1990 et 2019, British Medical Journal Oncology, 2023). Cette tendance se retrouve en France. L’étude française sur les adolescents et jeunes adultes fait, elle, état d’une augmentation de 4,5 % par an de l’incidence du carcinome du rein. « L’obésité pourrait être un facteur explicatif de l’augmentation des cancers du rein, cela restant à démontrer », précise le communiqué des agences sanitaires.

De nombreux autres facteurs de risque de ce cancer ont été identifiés, mais leur éventuel rôle dans sa progression chez les moins de 50 ans reste à déterminer : tabac, hypertension artérielle, insuffisance rénale, prédisposition génétique, exposition à des radiations, à des solvants…
