Amplification de la pandémie d’obésité et de surpoids, surtout en Afrique du Nord et aux Etats-Unis.

L’obésité explose et nous regardons ailleurs

Aurélie Haroche | 04 Mars 2025 https://www.jim.fr/viewarticle/lobésité-explose-et-nous-regardons-ailleurs-2025a10005cn

A la veille de la journée mondiale de l’obésité, la Haute autorité de Santé (HAS) a publié hier une nouvelle fiche dédiée spécifiquement à la prise en charge des femmes en situation d’obésité. Dix points clés résument ce travail, avec notamment une recommandation forte : « Dès le diagnostic d’un surpoids ou d’une obésité, coconstruire avec la femme un projet de soins personnalisé, coordonné par le médecin généraliste ». 

Ce n’est pas la première fois que la HAS s’intéresse au surpoids et à l’obésité : en 2022, notamment elle avait ainsi publié un « guide du parcours de soins » dédié à ces pathologies. 

Prise en charge lacunaire

Pourtant, tout se passe comme si les praticiens en général et les omnipraticiens en particulier méconnaissaient souvent ces différentes préconisations (ce qui en dit peut-être long sur l’éloignement entre la HAS et la pratique médicale quotidienne). Ainsi, les résultats d’une enquête diligentée par le Collectif national des associations d’obèse (CNAO) et la Ligue nationale contre l’obésité (LCO) (avec le soutien des laboratoires Lilly) dévoilés aujourd’hui signalent que la sensibilisation de leurs patients au surpoids et à l’obésité est loin d’être entrée dans les pratiques quotidiennes des généralistes. Sur les 1 835 personnes adultes représentatives de la population française interrogées, 56 % ont indiqué avoir déjà consulté un médecin généraliste pour évoquer leur poids. Mais dans seulement 21 % des cas, le praticien a pris l’initiative de cet échange. Surtout « au terme de cette première consultation, moins d’1/3 des patients entrent dans un parcours de soin dédié malgré la démarche engagée ». Pas de parcours pluridisciplinaire donc, de consultations spécifiques et autres programmes personnalisés. Et quand un protocole est initié, il est rarement optimal. « Chez les patients avec un IMC ≥ 35, plus de la moitié n’ont bénéficié ni d’un parcours pluridisciplinaire (61 %), ni d’un programme d’ETP (56 %). Plus largement, sur la totalité des personnes en situation d’obésité, seuls 13 % des patients ont bénéficié d’un parcours pluridisciplinaire, soit 559 personnes », détaillent les deux organisations. 

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Quand la méconnaissance fait le lit de la stigmatisation 

Si la date de réalisation de l’enquête (novembre à décembre 2023) ne reflète peut-être pas complètement les pratiques actuelles (qui pourraient avoir un peu évolué avec le déploiement des analogues du GLP-1), ces données confirment cependant un constat établi de longue date par le CNAO : les professionnels de santé sont insuffisamment formés sur l’obésité. Il y a quelques mois, la présidente du CNAO, Anne-Sophie Joly nous confiait ainsi : « Les médecins ne sont pas formés à notre pathologie, parce qu’elle n’est pas reconnue. Tant qu’il n’y aura pas une véritable reconnaissance de l’obésité en tant que maladie, il n’y aura pas d’espace pour une véritable formation en fac de médecine. Aujourd’hui, ce sont trois heures facultatives dans le cursus, alors qu’ils vont être confrontés très régulièrement à cette pathologie. C’est les mettre en difficultés eux, en termes de connaissances quant à la prise en charge de leurs patients. C’est nous mettre en difficulté nous patients, voire en danger. Les défis sont innombrables ». Elle poursuivait : « L’obésité est une multipathologie. Or, les médecins sont plus à l’aise pour soigner les polypathologies prises individuellement (diabète, hypertension…), parce que c’est reconnu, parce qu’ils ont des protocoles, parce qu’ils ont des médicaments. Mais à nous, aux patients obèses, ils se contentent souvent de préconiser : « aller courir, arrêtez de manger ». Autant de conseils que nous connaissons par cœur et qui méconnaissent totalement la complexité des choses. En se basant sur différentes enquêtes, on estime que sur 8,5 millions de patients, 30 % sont sortis du système de santé, parce qu’ils ne veulent plus subir insultes et humiliations en consultation. (…) Nous sommes face à des situations de maltraitance. Ce n’est pas parce qu’on ne sait pas (et on ne peut pas tout savoir) qu’il faut exercer une vindicte à l’encontre des patients. La méconnaissance facilite la stigmatisation, mais cela ne devrait pas être le cas ». 

Formation obligatoire

Face à cette situation, missionné par la DGS et la direction du Plan national nutrition santé, le CNAO a piloté un groupe de travail qui a élaboré un certain nombre de propositions : un axe entier de ce rapport concerne la formation des professionnels de santé. Pour le CNAO, il est essentiel que devienne obligatoire la formation de tous les professionnels de santé « dans les cursus initiaux et continus », enseignements qui concerneraient tant la pathologie et les 18 comorbidités associées que la question de la grossophobie. 

Epidémie exponentielle

Il y a urgence, insistent les responsables du CNAO et de la LCO, et pas seulement à l’échelle nationale mais aussi mondiale. Les chiffres publiés aujourd’hui par The Lancet à l’occasion de la journée mondiale de l’obésité sont en effet accablants. En 2021, on estimait que plus de 2,11 milliards d’adultes de 25 ans et plus étaient concernés par le surpoids et l’obésité. La prévalence a progressé de près de 105 % chez les femmes entre 1990 et 2021 et de 155,1 % chez les hommes, même si ces derniers continuent à être moins touchés que les femmes. Si ces tendances se poursuivent, les auteurs du rapport publié par The Lancet estiment que plus de la moitié de la population mondiale adulte (3,80 milliards d’individus) sera concerné en 2050. La Chine, l’Inde et les Etats-Unis continueront à présenter une grande proportion de la population en surpoids et obèse, mais la progression devrait également être majeure en Afrique subsaharienne avec une hausse attendue de 254,8 % !

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Les traitements actuels offrent l’espoir d’une inversion de la tendance, mais sans une véritable prise de conscience de la gravité de ce qui n’est pas encore suffisamment reconnu comme une pathologie, les prévisions ne pourront pas être si facilement déjouées, d’autant que les questions d’accessibilité et de sécurité des nouveaux produits sont loin d’être réglées. Les auteurs du Lancet l’écrivent clairement : « aucun pays n’a jusqu’à présent réussi à enrayer la hausse des taux de surpoids et d’obésité chez les adultes ». 

L’obésité et le surpoids continuent leur progression dans le monde, 60 % des adultes et un tiers des enfants seront concernés en 2050 si rien ne change

Une étude publiée, mardi, dans « The Lancet » alerte sur l’, si rien n’est fait pour inverser la tendance. La hausse toucherait particulièrement l’Asie et l’Afrique. 

Par Mathilde Gérard

Publié aujourd’hui à 00h30, modifié à 08h20 https://www.lemonde.fr/planete/article/2025/03/04/l-obesite-et-le-surpoids-continuent-leur-progression-dans-le-monde-60-des-adultes-et-un-tiers-des-enfants-seront-concernes-en-2050-si-rien-ne-change_6576042_3244.html?lmd_medium=email&lmd_campaign=trf_newsletters_lmfr&lmd_creation=a_la_une&lmd_send_date=20250304&lmd_email_link=a-la-une-autres-titres-titre_titre_5&M_BT=53496897516380

Temps de Lecture 4 min.Read in English

Sans action politique vigoureuse, environ 60 % des adultes et un tiers des enfants et adolescents dans le monde seront en situation de surpoids ou d’obésité en 2050, selon des projections publiées, mardi 4 mars, dans la revue médicale britannique The Lancet. Issues de travaux du Global Burden of Disease, un programme mondial de recherche en épidémiologie coordonné par l’Institute for Health Metrics and Evaluation (IHME) à Seattle, aux Etats-Unis, ces évaluations alertent sur l’amplification à venir de ce fardeau sanitaire.

L’obésité – définie dans les études statistiques par un indice de masse corporelle (IMC) supérieur à 30 chez l’adulte – et le surpoids – IMC supérieur à 25 – sont associés à un risque accru de nombreuses pathologies (diabète de type 2, maladies cardiaques, hypertension artérielle, cancers…) et représentent déjà la cinquième cause de décès dans le monde.

La prévalence du surpoids et de l’obésité a plus que doublé en trente ans, touchant 2,1 milliards d’adultes et près de 500 millions d’enfants et d’adolescents en 2021. L’obésité, à elle seule, affecte plus d’un milliard d’individus selon des données publiées en 2024 dans The Lancet. Dans certains Etats d’Océanie, du Moyen-Orient ou d’Afrique du Nord, la prévalence atteint des sommets : l’obésité touche plus de 70 % des femmes des îles Tonga et pourrait grimper à plus de 87 % en 2050. Les projections sont tout aussi inquiétantes pour l’Egypte qui afficherait le même taux chez les femmes au milieu du siècle. Parmi les pays les plus riches, les Etats-Unis enregistrent, aujourd’hui, la plus forte prévalence de l’obésité, à près de la moitié de la population.

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Mais c’est en Asie et en Afrique subsaharienne que les progressions les plus fortes devraient être enregistrées dans les prochaines décennies. En Chine, le surpoids et l’obésité ont déjà progressé d’environ 150 % en trente ans et continueront à grimper pour affecter près des deux tiers de la population en 2050. Des régions historiquement très touchées par la sous-alimentation verront fortement croître la prévalence de l’obésité et du surpoids. Au Nigeria, le nombre d’adultes en surpoids ou en obésité devrait ainsi tripler d’ici à 2050, ce qui en ferait le quatrième pays le plus touché en nombre absolu à cet horizon. Ces prévisions ont été établies en combinant plus d’un millier de sources de données renseignant des évolutions historiques et actuelles par pays avec des projections socio-démographiques jusqu’en 2050.

« Echec monumental de nos sociétés »

Les causes de ces évolutions sont connues : les changements de régime alimentaire, liés notamment à l’urbanisation, le développement de l’alimentation transformée au détriment des produits frais, la consommation accrue de sucre, d’huile et de produits d’origine animale dans les pays à revenu faible ou intermédiaire, et la sédentarisation. Pour Emmanuela Gakidou, première autrice de l’étude et professeure à l’université de Washington, « cette pandémie sans précédent de surpoids et d’obésité représente un échec monumental de nos sociétés ». Car ces pathologies, qui affectent fortement la qualité de vie et la santé des individus touchés, sont en grande partie évitables.

La prévalence du surpoids et de l’obésité est un indicateur épidémiologique qui mesure la proportion d’une population donnée présentant un excès de poids à un moment donné.

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Parmi les tendances particulièrement alarmantes établies par ces nouvelles données : la progression de l’obésité chez les enfants et les adolescents devrait être plus rapide que celle du surpoids. Plusieurs pays sont déjà touchés par cette transition d’une prédominance du surpoids vers une prédominance de l’obésité, notamment les petites îles d’Océanie, mais aussi le Nigeria, l’Inde, le Brésil ou les Etats-Unis. En 2050, la prévalence de l’obésité chez les garçons de 5 à 14 ans devrait ainsi dépasser celle du surpoids (respectivement 16,5 % contre 12,9 %).

Autre évolution préoccupante : les projections suggèrent que, en 2050, un quart des adultes en situation d’obésité seront âgés de plus de 65 ans. Sachant que l’obésité est un facteur de risque pour une vingtaine de pathologies associées, pour la plupart chroniques, cette tendance chez les individus plus âgés risque de placer encore plus sous tension des systèmes de santé exsangues, en particulier dans les pays à faibles revenus.

Forte dimension sociale

En France, la dernière grande étude anthropométrique remonte à 2016 – la cohorte Constances, plus de 50 000 participants inclus, avait alors établi l’obésité à un peu plus de 15 % de la population adulte. Une autre enquête conduite par la Ligue contre l’obésité, en 2021, avait conclu à une obésité et un surpoids affectant 47,3 % des adultes (dont 17 % pour l’obésité), mais celle-ci était uniquement déclarative. Si les données manquent pour évaluer précisément les tendances françaises, les études convergent, en revanche, sur la forte dimension sociale de l’obésité, appelant à des politiques ciblées en faveur des catégories les plus défavorisées.

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Pour enrayer cette spirale mondiale, les auteurs de l’IHME appellent les Etats à se doter en urgence de plans d’action pour la période 2025-2030. Alors que l’obésité et l’insuffisance pondérale sont bien les deux visages d’un même fardeau, celui de la malnutrition, des politiques de prévention peuvent participer à la lutte contre ces deux extrêmes. « Dans les pays à revenus faibles et intermédiaires, il faut répondre autant aux enjeux de surnutrition que de sous-nutrition, avec des interventions allant de la promotion de régimes équilibrés et de programmes de santé maternelle et infantile à l’encadrement de l’alimentation ultratransformée, souligne Jessica Kerr, coautrice de l’étude, du Murdoch Children’s Research Institute à Parkville, en Australie. Beaucoup de pays n’ont qu’une courte fenêtre d’opportunité pour agir. »

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Les politiques de prévention en matière de santé publique connaissent pourtant des revers. Si les Etats-Unis réfléchissent à un étiquetage nutritionnel obligatoire sur les emballages alimentaires – une proposition en ce sens a été formulée par la Food and Drug Administration, mi-janvier, juste avant l’investiture de Donald Trump –, l’Union européenne, elle, vient de tourner le dos à un logo harmonisé entre les Vingt-Sept. L’adoption d’une étiquette nutritionnelle figurait parmi les engagements de la Commission européenne en 2020 pour une alimentation saine et durable, mais face à l’hostilité farouche de l’Italie au Nutri-Score, le principal système déployé dans plusieurs pays européens, les commissaires ont tergiversé, puis renoncé à toute initiative sur le sujet. Dans la « vision pour l’agriculture et l’alimentation » présentée le 19 février par la Commission, qui détaille la feuille de route des prochaines années, il n’en est fait aucune mention.

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Mathilde Gérard

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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