La grande cause permettra de travailler sur la question des déterminants, comme la précarité ou l’isolement avec peu de moyens.

Politique de santé

La grande cause en santé mentale devrait engager peu de moyens financiers à court terme

Publié le 29/11/24 https://www.hospimedia.fr/actualite/articles/20241129-politique-de-sante-la-grande-cause-en-sante

14h02

Chargés de préparer la grande cause nationale en santé mentale, Angèle Malâtre-Lansac et le Pr Michel Lejoyeux dessinent quelques perspectives et « points de vigilance ». Ils préparent également les esprits à ne pas espérer de moyens financiers conséquents à court terme. Le calendrier des actions 2025 est encore en discussion.

La grande cause permettra de travailler sur la question des déterminants, comme la précarité ou l’isolement. Ces facteurs sont aussi « extrêmement importants lorsqu’on réfléchit sur les troubles psychiatriques », a souligné Angèle Malâtre-Lansac. (Amélie Benoist/Image Point FR/BSIP)

Que peut-on attendre concrètement de la grande cause nationale en santé mentale en 2025 ? Ni de gros moyens financiers à court terme, ni une transformation radicale des prises en charge, ont expliqué ce 28 novembre Angèle Malâtre-Lansac et le Pr Michel Lejoyeux, deux personnalités du trio chargé par le Premier ministre du travail préparatoire sur cet événement (lire notre article). Invités par les organisateurs du congrès français de la psychiatrie à Rennes (Ille-et-Vilaine), ils ont esquissé des perspectives et recensé plusieurs « points de vigilance »

Appel au terrain et à l’interministériel

Le périmètre de cette grande cause a été évoqué en préambule, pour justifier l’intitulé de  » santé mentale » « J’étais interrogée il y a peu par un représentant des psychiatres qui me demandait ce que la psychiatrie pouvait attendre de la grande cause et je lui ai répondu : « environ ce que pourrait attendre un pneumologue d’une campagne antitabac » », a expliqué Angèle Malâtre-Lansac, actuelle déléguée générale de l’Alliance pour la santé mentale. Tout en reconnaissant que les débats psychiatrie versus santé mentale sont anciens et toujours « assez vifs », elle a expliqué pourquoi « après des mois de travail au sein du collectif, c’est bien le sujet de la santé mentale qui a été retenu ». En premier lieu, cela permet « d’avoir une dimension un peu plus large et notamment de travailler sur la question des déterminants », par exemple socio-économiques. Elle a évoqué la précarité, l’isolement, les conditions de vie, le logement, ou encore les violences, »des déterminants aussi extrêmement importants lorsqu’on réfléchit sur les troubles psychiatriques »

Un calendrier « en discussion »

Interrogée par le Pr Olivier Bonnot, président du Collège national des universitaires de psychiatrie, sur les « moments forts » à attendre de l’année 2025 sur cette grande cause, Angèle Malâtre-Lansac a indiqué que « l’idée [est] de pouvoir séquencer l’année avec des thèmes  » (santé mentale au travail, dans les collectivités locales, à l’école, à l’université, etc.) mais que, pour le moment, « le calendrier des actions est en discussion » avec les différents services gouvernementaux. Il devrait y avoir « des temps forts autour de la psychiatrie, bien entendu, mais aussi des temps forts beaucoup plus sociétaux », comme le Tour de France ou le Festival de Cannes, a-t-elle poursuivi. Elle a aussi évoqué des rencontres ciblées avec des professionnels très exposés aux risques psychosociaux, par exemple les agriculteurs au Salon de l’agriculture, ou encore avec des institutionnels en première ligne, comme les maires, avec des actions à leur congrès annuel.

« Avant tout la grande cause est une campagne de sensibilisation adressée au plus grand public, alors que le sujet […] de la psychiatrie et de la santé mentale est encore […] assez tabou », a rappelé Angèle Malâtre-Lansac. Le champ retenu permet de « travailler aux enjeux de déstigmatisation » dans tous les milieux (entreprises, école, collectivités, etc.), une diffusion dans « toutes les politiques publiques » et d’entrer dans une dimension interministérielle. Elle a ainsi défendu une « approche globale » , allant de la prévention aux soins, et aussi « sur l’aval avec tous les enjeux autour du rétablissement, de l’inclusion, du médico-social ».

Angèle Malâtre-Lansac a tenu à rassurer sur le fait qu’il ne s’agirait pas d’une  » campagne sur le bien-être » mais d’une démarche qui « n’occultera pas la question des troubles psychiatriques  » , y compris les plus sévères. Il ne faut pas que cette grande cause « reste un objet gouvernemental ». Il est nécessaire qu’elle soit incarnée sur le terrain, au risque de rester « lettre morte » . Elle doit s’appuyer « beaucoup sur les acteurs de terrain, les professionnels de santé mais aussi les personnes concernées par les troubles, leurs proches, tous les dispositifs et les solutions qui peuvent exister » sur les territoires.

Ni « transformation radicale », ni « ni réponse unique »

Cet événement n’a pas vocation à se substituer à l’actuelle feuille de route sur la santé mentale et la psychiatrie, a tenu en outre à souligner la déléguée générale. « La grande cause n’a pas non plus vocation à être une transformation radicale tout de suite des prises en charge ni à être une réponse unique » , a-t-elle ajouté. En revanche, « elle doit être vue comme une opportunité […] de mobiliser l’ensemble de la société pour vraiment avancer dans les prochaines années » . Il n’y aura pas de changement en six mois ou en un an, a-t-elle prévenu. « Il va falloir s’inscrire dans la durée, dans une dimension très pluriannuelle, pour que cela puisse être vraiment transformant. »

L ‘intérêt des pouvoirs publics pour ces enjeux est  » une bonne nouvelle » , a salué Michel Lejoyeux, alors qu’habituellement dans les discussions hospitalières, « la psychiatrie n’est pas naturellement priorisée « Il ressort cependant des discussions avec les équipes de Matignon une volonté de «  »désantéifier » le sujet », c’est-à-dire de « ne pas rentrer dans les spécialités et sous-spécialités de notre discipline  » pour aller véritablement vers « une sensibilisation globale ». Cela va être « un réel défi politique, ainsi qu’un défi pour la discipline, d’identifier quelques messages ayant vocation à être très fédérateurs ». Les facteurs sociaux, la prévention, la psychiatrie et la santé mentale des enfants et des adolescents « seront des sujets importants » , a-t-il estimé.

« Je plaiderai pour que le travail considérable que nous avons fait autour de la territorialisation des soins et de la sectorisation soit respecté et valorisé », a ajouté Michel Lejoyeux. Le président de la commission nationale psychiatrie a aussi évoqué l’importance des enjeux de formation des médecins et soignants, ainsi que celui de l’attractivité, en rappelant la campagne « Choisir psychiatrie » actuellement menée par les représentants des universitaires, étudiants et internes (lire notre article).

Pas de millions d’euros à la clé à ce stade…

Sur la question des moyens, Angèle Malâtre-Lansac a reconnu que le label grande cause nationale n’entraîne « malheureusement pas, pas tout de suite en tout cas, des ressources activées « . Michel Lejoyeux s’est dit vigilant sur l’effet déceptif que peut engendrer ce type d’annonces, en soulevant beaucoup d’espoirs dans une discipline confrontée à de nombreuses difficultés. « Nous devons garder une vigilance dans le contexte politique et budgétaire [actuel], le point d’arrivée de cette grande cause n’est pas comme pour le cancer un institut national de la psychiatrie ou une réorganisation, a-t-il poursuivi. Il n’y aura donc pas, aujourd’hui en tout cas, à la clé de cette grande cause […] de mesures financières considérables. [L’État] n’a pas d’idée de faire tomber des centaines de millions d’euros  » pour la discipline.

Néanmoins, l’événement peut offrir des opportunités intéressantes  » en termes de lobbying national et local » pour la psychiatrie, un argument de plus pour défendre les établissements, les services et les activités, a-t-il estimé. Le label peut activer des leviers pour l’avenir, a assuré Angèle Malâtre-Lansac. Les grandes causes « qui ont marqué les esprits « , comme celles liées au cancer ou à la maladie d’Alzheimer, ont permis « à la fois d’alerter [la société] mais aussi de faire pression sur les décideurs publics pour essayer d’obtenir un mouvement, des plans, des ressources ». Ces plans ont alors permis de « passer à une dimension supérieure et de susciter notamment beaucoup d’attractivité pour la recherche et les parcours de soins plus coordonnés »

Caroline Cordier, à Rennes

Commentaires:

Geneviève HenaultGeneviève Henault •


Non, ça n’a jamais été « Psychiatrie grande cause » mais bien « Santé mentale grande cause ». La différence sémantique est fondamentale ici, sans jeu de mots (pour les initiés, rajouter deux majuscules). Il n’y a RIEN à attendre du label comme l’ont très bien dit les porteurs du projet…

Ça a le mérite de la clarification. Car ça y est, le flou savamment entretenu jusqu’alors, est dissipé : la psychiatrie n’est pas concernée par la Grande Cause Santé Mentale 2025. On a cru pour certains, on a voulu croire, ou alors on y croyait pas du tout, que la Grande Cause pourrait avoir quelque chose à voir avec l’idée de réanimer la psychiatrie publique agonisante, la psychiatrie privée titubante, le médicosocial déclinant.

Et bien : non.

Merci (je suppose ?) à Angèle Malâtre-Lansac et Michel Lejoyeux de confirmer nos doutes. On laissera donc le soin psychique à l’abandon. On continuera à se dire que c’est bien dommage d’assister à la fuite des soignants de l’hôpital. Et des centres de consultation de psychiatrie adulte et enfant. Et des CAMSP et CMPP. On continuera à faire des audits, des rapports et des commissions pour s’affliger publiquement de la perte de vocation et d’engagement. Et puis, on finira de privatiser tout ça ; des paniers de soins plateformisés pour les aisés. L’échec scolaire, professionnel, social et familial pour les autres. La rue, la prostitution, la délinquance et la prison pour les moins chanceux.

Les citations reprises dans cet article sont tout aussi cyniques qu’horrifiantes. Je vous laisse en prendre connaissance mais j’ai sélectionné mon top 3 des plus remarquables. Avec un étonnement renouvelé devant l’audace incroyable de pouvoir tenir – sans mourir intérieurement de honte – les propos du N°1 de mon podium.

3️⃣ « J’étais interrogée il y a peu par un représentant des psychiatres qui me demandait ce que la psychiatrie pouvait attendre de la grande cause et je lui ai répondu : « environ ce que pourrait attendre un pneumologue d’une campagne antitabac » (Angèle Malâtre-Lansac, déléguée générale de l’Alliance pour la Santé Mentale)

2️⃣ « Il n’y aura donc pas, aujourd’hui en tout cas, à la clé de cette grande cause […] de mesures financières considérables. [L’État] n’a pas d’idée de faire tomber des centaines de millions d’euros » pour la discipline. » (Michel Lejoyeux, psychiatre)

1️⃣ lI ne faut pas que cette grande cause « reste un objet gouvernemental ». lI est nécessaire qu’elle soit incarnée sur le terrain, au risque de rester « lettre morte ». Elle doit s’appuyer « beaucoup sur les acteurs de terrain, les professionnels de santé mais aussi les personnes concernées par les troubles, leurs proches, tous les dispositifs et les solutions qui peuvent exister » sur les territoires. (Angèle Malâtre-Lansa

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Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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