ENQUÊTE. 2025, année de la santé mentale : « on a l’impression d’avoir laissé tomber nos patients », une unité psychiatrique ferme

Écrit par Emilie Mechenin
Publié le 26/02/2025 à 07h00 https://france3-regions.francetvinfo.fr/auvergne-rhone-alpes/loire/saint-etienne/enquete-2025-annee-de-la-sante-mentale-on-a-l-impression-d-avoir-laisse-tomber-nos-patients-une-unite-psychiatrique-ferme-3113575.html
En France, près d’une personne sur cinq est touchée par la maladie mentale et les troubles psychiques. Dans certains cas, une hospitalisation peut-être vitale. Après la fermeture d’une unité psychiatrique à Saint-Etienne, patients, familles et soignants s’inquiètent de l’avenir des soins.
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« On a l’impression d’avoir laissé tomber nos patients, pour certains l’unité 4 c’était leur lieu de vie”, la gorge serrée, Sylvie* accepte de nous parler de l’unité psychiatrique, où il y a encore un mois elle travaillait.
Depuis début février, plus de patients, plus de soignants, plus de bruit, la porte de l’unité 4 a été cadenassée. Dans cette unité psychiatrique du CHU de Saint-Etienne étaient accueillis les malades hospitalisés sous contrainte, à la demande de leur famille ou de la préfecture.
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Des patients en crise, dangereux pour eux-mêmes ou pour les autres, qui étaient accompagnés par les soignants de l‘UA4 vers le rétablissement. “C’est un service compliqué, on avait souvent des jeunes, plutôt des patients masculins. La réalité c’est qu’ils pouvaient être violents, un des premiers symptômes des maladies psychiques, c’est de ne pas savoir qu’on est malade, mais ils n’étaient pas que ça”, résume Laurence*, une des infirmières qui a vu l’unité fermer.
« Il faut qu’on puisse se relayer”
Si le service était difficile, les deux soignantes ne voulaient pas laisser tomber leurs patients, elles sont aujourd’hui en colère face à la fermeture de leur unité, pour elles l’hôpital n’a pas mis assez de moyens pour les soutenir. “Par moments, on était plus qu’épuisées, retrace Laurence*, surtout à la fin, on a demandé de l’aide et on n’a pas été entendues. Il faut être nombreux, pour pouvoir souffler et sortir se former.”
En psychiatrie, il faut du temps et on ne peut pas quantifier tous les actes médicaux. Le moindre geste du quotidien devient un soin : parler, aller boire un café avec le patient.Sylvie*, infirmière psy de l’UA4
Pour les deux infirmières, il aurait fallu du personnel supplémentaire, pour assurer de bons soins. « Pour faire face à la violence des patients, sans les avoir à les fermer, sans avoir à les contenir, il faut faire une contenance psychique, donc par la parole, détaille Sylvie. Il faut des locaux qui soient adaptés, des collègues qui ne soient pas épuisés et il faut qu’on puisse se relayer, parce que c’est très compliqué de contenir des gens psychiquement pendant 7 heures.” Avec la fermeture de leur unité et le départ des patients dans les autres services de l’hôpital, qui ont déjà leurs propres patients, les soignantes se questionnent sur le risque du recours à plus de contenance physique et médicamenteuse à l’avenir.
“On les laisse tout seuls !”
La psychiatrie du CHU couvre le secteur de Saint-Etienne, un secteur de 170 000 habitants et des difficultés sociales expliquent les soignant, qui voyaient passer des sans-domiciles fixes dans leur service. “Dans notre secteur, on a un public précaire, détaille Sylvie*. Il fallait donc gérer à la fois le côté psychiatrique et social, parce que pour se rétablir, il faut de bonnes conditions de vie à l’extérieur. Pour certains, pendant qu’ils étaient à l’UA4, on n’arrivait pas à leur trouver des structures adaptées et là on les laisse tout seuls !”
À la mi-janvier, le CHU a annoncé fermer l’UA4. Après un arrêt maladie, la médecin qui s’occupait de cette unité n’a pas repris son poste. Pour Sylvie et Laurence, le manque de moyens mis dans le service a causé cette situation. Selon les syndicats, en dix ans, sept médecins sont passés par ce service, des médecins qui auraient été “obligés de jeter l’éponge”.
“La question fondamentale, c’est l’attractivité”
De son côté la direction compte cinq médecins sur la même période. “ Certains sont repartis dans leur région d’origine, d’autres ont décidé d’aller exercer dans un autre établissement parce qu’ils avaient un intérêt particulier, les moyens mis dans l’UA4 n’ont jamais été un sujet”, assure Olivier Bossard, le directeur général du CHU. Il assure rouvrir l’unité dès qu’un médecin aura été trouvé, ce serait donc un problème de professionnel disponible pour la direction.
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“Il n’y a pas de crise de vocation, à une époque on avait les médecins motivés, on a les personnels soignants, motivés, mais ils se sont épuisés”, s’exaspère Cyril Vidal, secrétaire général de la CGT au CHU. Durant l’été 2024, l’UA4 avait déjà dû fermer, face à l’épuisement du personnel. Le service avait rouvert, avec 12 lits au lieu de 20.
“Il y a des médecins dans les autres services psychiatriques, la question fondamentale c’est l’attractivité, comment fidéliser, comment mettre du beurre dans les épinards pour que les jeunes médecins qu’on forme viennent dans le service”, surenchérit Louis Tavernier, secrétaire général Force Ouvrière au CHU.
Hôpital excédentaire, unité fermée
Des syndicats qui pointent du doigt l’excédent budgétaire d’une vingtaine de millions d’euros, réalisé par le CHU. “ Il faut pouvoir mettre des moyens financiers et humains, met en avant, syndicaliste de la CGT. On vit cette longue déliquescence de la psychiatrie et l’épuisement des équipes de soins comme profondément injuste parce que la population a besoin de ces unités d’hospitalisations”, souligne Cyril Vidal.
“Je pense qu’il faut s’en féliciter parce que c’est grâce à cet excédent que nous avons pu conduire onze projets en matière de psychiatrie, durant les 5 dernières années, pour huit millions d’euros de dépenses d’exploitation et 30 millions d’euros de dépenses d’investissement, rétorque le Directeur général de l’hôpital. On ne peut pas nous dire que le CHU de Saint-Étienne n’investit pas dans le domaine de la psychiatrie.”
En attendant une potentielle réouverture de l’UA4, les patients sont accueillis dans d’autres services. Pas de quoi rassurer Rebecca* qui travaille dans une autre unité. « On a des lits en plus en cas de crise, pour quand ça déborde aux urgences. Avec la fermeture de l’UA4, des lits sont occupés et on tourne avec le même nombre de soignants. Ce sont des patients qui ont leurs habitudes, qui sont fragiles, ça aurait été bien que leurs soignants de l’UA4 viennent dans nos services pour les accompagner.”
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Problème, des soignants de l’UA4 nous expliquent ne pas avoir pu rester en psychiatrie et avoir été mis dans d’autres services. De son côté le Directeur général affirme que les vœux de chacun ont été respectés.
Développer la prise en charge en dehors de l’hôpital
Au CHU de Saint-Etienne, une vingtaine de lits en psychiatrie ont déjà fermé. « C’est une tendance de fond en psychiatrie, depuis 30 ans, met en avant Olivier Bossard. On a vu se développer toute une série de dispositifs de prise en charge en ville, c’est-à-dire en dehors d’une hospitalisation complète. Je vous rappelle qu’il reste 177 lits d’hospitalisation complète au CHU.”
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Développer les équipes mobiles qui rendent visite aux patients à domicile, un centre dédié à la psychiatrie, le renforcement du Centre médico-psychologique, font partie des pistes à l’étude pour la psychiatrie indique la direction. Deux lits pour l’UA6 et l’UA7, les deux autres unités du secteur, doivent être ajoutés avec du personnel, mais aucune date n’est encore fixée.
« Stabiliser un patient, ça demande des mois »
Depuis un mois, de nombreux soignants en psychiatrie se sont mobilisésplusieurs fois pour apporter leur soutien à leurs collègues de l’UA4. Pour eux, la fermeture du service impactera toute la psychiatrie. Raphaël*, soignant en psychiatrie depuis plus de 20 ans, a vu de nombreux lits fermés et craint les conséquences à venir : “On a des prises en charge qui sont longues, des pathologies qui sont complexes, aujourd’hui on nous demande quasiment de soigner les patients en 15 jours. Désolé, je ne sais pas faire, stabiliser un patient ça demande des mois.”
La nuit est angoissante pour les malades psychiques, c’est un moment où les symptômes sont beaucoup plus fréquents. Il faut des lits pour les prendre en charge 24 heures sur 24. Raphaël, soignant en psychiatrie
“Je m’inquiète pour ceux qui ont besoin d‘aide, pour les parents d’enfants malades. Il faut leur donner une structure pour les soigner et ne pas les remettre à la rue”, surenchérit François*, un autre soignant présent depuis 20 ans en psychiatrie. Avant le début des vacances scolaire, le jeudi 20 février, 150 soignants et patient se sont retrouvés devant les marches de l’hôtel de ville pour déposer un cercueil et faire une veillée aux flambeaux.
Des familles et des patients dans l’attente
Parmi les manifestants se trouve Thierry Fulchiron. Schizophrène, à 30 ans il fait sa première crise et a dû être hospitalisé dans un service équivalent de l’UA4, à l’hôpital de la Charité. Aujourd’hui en rémission, il est vent debout contre la fermeture de l’unité à l’hôpital nord. “Quand on est atteint de psychose, schizophrénie, bipolarité, on est dans le déni. Ça a été compliqué mais vertueux d’être interné, de se retrouver face à soi-même, dans un hôpital, ça permet de réaliser qu’on est malade”, explique-t-il.
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“Très souvent ces maladies se déclarent sur des crises violentes quand la personne décompense (ndlr : entre en crise) elle peut être violente avec la famille et il faut des soins d’urgence”, complète Jean-Claude Mazzini, membre de l’UNAFAM (Union Nationale des Amis et Familles de personnes Malades et/ou handicapées psychiques).
Pour l’association, les pistes du CHU pour renforcer les unités mobiles ou du Centre médico-psychologique sont une très bonne nouvelle, mais pour les familles et leur patient impossible de se passer de l’hospitalisation. « Les maladies psychiques sévères, schizophrénie, bipolarité, toque, psychose, troubles anxieux généralisés, ce sont des maladies chroniques qui ont besoin de soins à vie pratiquement”, rappelle Jean-Claude Mazzini.
Grande cause nationale de 2025
Tous rêvent d’une psychiatrie toujours plus humaine pour les patients. Thierry est aujourd’hui formé comme pair-aidant, il peut assister d’autres personnes malades. “Moi-même, si j’avais été accompagné par quelqu’un qui a été concerné, je serai allé plus vite dans mon rétablissement. Entre un pair-aidant et un patient, il y a de l’écoute, de l’humain, on s’identifie à des gens qui sont passés par là, qui vont mieux et à qui on peut parler en confiance. Ça change tout !”
Il n’oublie pas non plus les soignants. “Quand on est en 2025, l’année de la santé mentale, on essaye de persuader des soignants à devenir psychiatres, je n’ai pas les cordons de la bourse, mais on les rétribue aussi un peu plus pour leur donner envie d’y aller”, tonne-t-il.
La santé mentale a été déclarée grande cause nationale de 2025, elle concerne 13 millions de Français, soit près d’une personne sur 5.
Soignants sous-pression ?
*À la demande des soignants interviewés leurs noms ont été modifiés dans cet article. Les différents professionnels rencontrés expliquent craindre des conséquences sur leur carrière s’ils témoignent à visage découvert. “Deux collègues aide-soignant ont un rapport circonstancié, un cadre de santé a été mis à pied pour “défaut de loyauté”, je n’ai jamais vu un tel management au CHU”, détaille François, un soignant qui a connu plusieurs directions.
Début février, les syndicats CGT et FO de l’hôpital ont signé une motion envoyée à l’ARS (Agence régionale de Santé), dénonçant “la multiplication inédite au cours de l’année écoulée, de mesures d’intimidation, de pression et de dénigrement”, indiquant que “les procédures disciplinaires se multiplient” et que “des mesures suspensives non justifiées et abusives, qui s’appliquent aux subordonnés hiérarchiques pour protéger le supérieur défaillant, ou pour réprimer toute expression critique au sein de l’établissement.”
Interrogé à ce sujet, le Directeur général du CHU, Olivier Bossard, affirme qu »il n’y a aucune pression de la direction sur les employés” et refuse d’entrer dans le détail.
Geneviève Henault
Psychiatre à l’hôpital public
Beaucoup (trop) de sujets traités dans cet article qui se présente comme une enquête. La fermeture de l’unité d’hospitalisation complète est – comme toujours – annoncée compensée par le renforcement des services de soins ambulatoires. Ce qui n’est pas suffisamment mis en avant ici, c’est la perte des moyens humains pour la psychiatrie.
Car on lit ici que les soignant·es de l’unité fermée ne sont redéployé·es NI en ambulatoire NI dans les services psychiatriques accueillant les patient·es de l’unité tout juste fermée – dont on nous dit par ailleurs qu’elle recevait des patients « complexes ». Ces soignant·es ne seraient même pas reposté·es en psychiatrie.
Perte sèche.
Entendre donc fermeture de lits et « renfort » de l’ambulatoire (ici on parle CMP, équipe mobile…) même pas à « moyens constants » – ce qui est déjà habituellement insuffisant, les soins intensifs ambulatoires nécessitant beaucoup de temps soignant. Pas à moyens constants mais même à moyens décroissants !
Trop de sujets par ailleurs fondamentaux abordés superficiellement dans cette « enquête » (risque d’augmentation des mesures coercitives, intérêt de la pair-aidance, nécessité de développer les soins précoces en ambulatoire…). Dommage.
Ils n’ont tout de même pas osé parler de virage ambulatoire. On dirait que c’est passé de mode dans le registre lexical de la novlangue hospitalière.
En revanche, cela s’appelle tout simplement : de la langue de bois. Pas classe, l’année de la Grande cause nationale santé mentale.