Nos universités menacées

Photo: Getty Images/iStockphoto «La commercialisation conduit inévitablement au nivellement par le bas dans une guerre de prix visant à attirer et à satisfaire la clientèle», écrit l’auteur.
Robert Poupart
L’auteur est universitaire de coeur et d’esprit.
Publié le 24 février https://www.ledevoir.com/opinion/idees/847636/universites-menacees?
Nos universités sont menacées avant tout non pas par leur sous-financement, mais plutôt par des tendances internes fortes.
Tendance 1 : la commercialisation
La formule de financement basée sur le nombre d’étudiants en équivalence au temps plein (EETP) a lancé les universités dans une course aux inscriptions.
En conséquence les étudiants sont maintenant considérés comme des clients à satisfaire. Pour satisfaire ses nouveaux clients, l’université a adopté des techniques industrielles bien connues en milieu manufacturier sous l’expression parts bin manufacturing. Il s’agit de produire des produits différents avec des pièces semblables. Le même groupe propulseur se retrouve dans une voiture compacte, une camionnette, un VUS ou une voiture de luxe. Idem pour les phares, les tissus, les tableaux de bord, etc. Ces produits, semblables et différents à la fois, sont rebaptisés, rebranded, pour attirer des clients aux goûts différents.
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Pour l’université, il s’agit de produire des programmes différents s’adressant à des clientèles cibles différentes. Ces programmes différents sont construits à partir des mêmes contenus de cours rebaptisés et retitrés, donnés par les mêmes professeurs. Ils s’adressent à des clientèles attirées par des programmes apparemment sur mesure.
La commercialisation ne s’arrête pas là. Dans le monde commercial, les produits doivent être abordables pour être vendus et achetés. Dans le monde universitaire, l’abordabilité se traduit par la sacro-sainte accessibilité. L’accessibilité a donné les débats connus sur les droits de scolarité. Plus pernicieusement, l’accessibilité se traduit par une baisse des exigenceset une dévalorisation de l’évaluation. Les étudiants étant maintenant des clients, ils ont droit à leur note puisqu’ils paient leurs droits de scolarité. Il est rare qu’un commerce refuse un client à l’entrée, refuse de lui vendre un produit et refuse qu’il parte avec le produit acheté et payé. Le client a toujours raison, même quand c’est un étudiant.
Les clients sont d’ailleurs sondés après leur achat. Le vendeur a-t-il été poli ? Connaissait-il bien les produits offerts ? A-t-il répondu à vos questions ? Avez-vous facilement trouvé ce que vous cherchiez ? Quelle est la probabilité que vous reveniez ? Quelle est la probabilité que vous recommandiez notre magasin ?
Même chose pour les universités. Les étudiants-clients sont invités à évaluer leurs professeurs-vendeurs, la qualité de leur prestation, la qualité des cours, la qualité des programmes. Les professeurs-vendeurs ont vite appris qu’il fallait satisfaire les demandes des clients. La vente et la liquidation sont de bonnes façons de satisfaire les clients et de gagner leur fidélité. Il faut donc baisser les prix. Pour cela, il faut faciliter le magasinage et l’achat des programmes, mais aussi faire grimper les notes.
Comme les programmes sur mesure sont en fait des assemblages de morceaux semblables, la « personnalisation des acquis » suivra le même chemin que la « customisation » des produits standards en vogue partout et surtout dans les marchés de l’automobile et des motos.
La personnalisation est la responsabilité du client. Il ajoute au produit standard d’autres produits, qui en font un produit unique.
Idem dans les universités, où les étudiants-clients sont invités à commenter le transfert de leurs acquis dans « leur milieu » pour ensuite en faire état dans leurs travaux appliqués servant à illustrer leur créativité et leur leadership, prélude à l’implantation de « pratiques novatrices ». Ces activités de transfert sont souvent libellées comme des cours dits « d’intégration » et évaluées sur la base de travaux de groupe, qui donnent lieu à une note de groupe, évidemment la même pour tous les membres du groupe.
L’université diplôme donc des individus et des groupes. La belle affaire !
La commercialisation conduit inévitablement au nivellement par le bas dans une guerre de prix visant à attirer et à satisfaire la clientèle.
Tendance 2 : la banalisation des sciences humaines
Ajoutez à la commercialisation une pincée de relativisme facile, une goutte de phénoménologie superficielle et pourquoi pas une cuillère de postmodernisme qui ne sait plus faire la différence entre la croyance et le savoir. Vous obtenez la recette parfaite de banalisation des sciences humaines. Tout étant relatif, n’est-ce pas, et dépendant des expériences personnelles, tout devient matière à opinion. Exit la rationalité et l’objectivité. Toutes les opinions, on le sait, se valent. Le savoir devient donc matière d’opinion.
La perception est donc que les universités diplôment des opinions ! Ou des idéologies, au choix.
Tendance 3 : la déshumanisation des disciplines personnelles
Pour leur part, les sciences dites professionnelles (administration, médecine, ingénierie, etc.) affranchies des sciences humaines dévalorisées deviennent de plus en plus déshumanisées.
Elles produisent des administrateurs qui pensent pouvoir tout administrer sans expertise de contenu par l’intermédiaire de tableaux de bord, de diagrammes de cheminements critiques, de définitions des tâches et des responsabilités parcellarisées dans des organigrammes incompréhensibles.
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Elles produisent des médecins qui réduisent leur temps de travail au prorata exact de l’augmentation de leur rémunération princière et oublient leur serment d’Hippocrate.
Elles produisent des ingénieurs qui conçoivent des REM qui ne supportent ni la chaleur de l’été ni le froid de l’hiver, des ponts qui s’effondrent avec l’acier desquels ils produisent leurs fameuses bagues auriculaires.
Tendance 4 : la polarisation
Ces trois tendances combinées risquent à terme de polariser les universités. Il y aurait les universités de sciences humaines, d’une part, et les universités scientifiques, d’autre part. Évidemment, elles pourraient coexister sous les mêmes toits tout en étant séparées par les océans qui séparent les opinions variables et les idéologies fixes, imperméables à la discussion et à la confrontation, des savoirs en évolution constante sous l’effet de la critique implacable des faits.
Tendance 5 : la professionnalisation
À la polarisation s’ajoutera la tendance à la professionnalisation des disciplines conséquente surtout de la commercialisation qui appelle évidemment des formations « pratiques applicables dans mon milieu ». La professionnalisation nourrira à son tour la multiplication des « programmes sur mesure ». L’université ne formera plus des citoyens. Elle formera des travailleurs et des travailleuses bien adaptés à nos modes de production de produits et services consommables et jetables.
Le général de Gaulle disait avoir une « certaine idée de la France ». Il y a peut-être une certaine idée de l’université qui est en train de mourir. La phase terminale pourrait s’étirer, mais conduire à la même fin.