William Dab, épidémiologiste : « Cinq ans après la pandémie de Covid-19, la France est dans un oubli qui confine au déni »
Tribune
Les autorités politiques et sanitaires n’ont pas su tirer les leçons de l’épidémie, estime, dans une tribune au « Monde », l’ancien directeur général de la santé qui dénonce la faiblesse structurelle de la santé publique.
Le 17 mars 2020, la France se confinait et nos libertés fondamentales étaient suspendues. L’instruction de la Cour de justice de la République visant trois anciens ministres (Agnès Buzyn, Edouard Philippe et Olivier Véran) ne donnera finalement pas lieu à un procès. D’une certaine façon, il s’agit d’une opportunité, car si les magistrats instructeurs avaient rassemblé les preuves que les ministres avaient enfreint la loi, l’explication du fiasco dénoncé par les plaignants serait simple : des fautes individuelles en auraient été la cause. Maintenant que le dossier est clos, il faut chercher les causes systémiques et organisationnelles ailleurs : elles renvoient à la faiblesse structurelle de la santé publique dans notre pays.
La petite musique sur le thème « la France n’a pas fait pire que ses voisins » est fausse. Une récente étude européenne à laquelle a participé Arnaud Fontanet, ancien membre du conseil scientifique Covid-19, a montré que l’excès de mortalité était d’autant plus faible que les pays avaient pris des mesures tôt. Pour la première vague, cet excès est négatif dans des pays comme le Danemark et la Norvège, mais le bilan de la France, qui a confiné tard, est moyen : trois régions étaient déjà touchées (Grand-Est, Ile-de-France et Hauts-de-France) mais les autres ont bénéficié d’un confinement que l’on peut qualifier de précoce.
Les pays avec le meilleur bilan de mortalité peuvent être qualifiés de proactifs : ils ont géré le risque épidémique, ils ont sauvé des vies et ils ont mieux préservé leur économie. Le Danemark, qui a réagi dès le 13 mars 2020, alors qu’il n’y avait, dans ce pays, que dix personnes hospitalisées, a ainsi pu alléger les restrictions dès le 15 avril. La France, en revanche, fait partie des pays qui ont attendu la saturation hospitalière pour agir.
Les erreurs initiales ont détruit la confiance
Aujourd’hui, nous sommes dans un oubli qui confine au déni : cinq ans après le début de cette pandémie, l’Hexagone n’a pas su tirer les leçons de la crise due au Covid-19. Entre 2005 et 2011, à la suite des alertes du SRAS et de la grippe H1N1, l’Etat avait construit un dispositif contre les pandémies qui n’a pas servi, ce qui a été reproché à Roselyne Bachelot, alors ministre de la santé. Le dispositif a donc été déconstruit ; comme si le risque avait disparu, comme s’il fallait arrêter de s’assurer contre l’incendie puisqu’il n’y en avait pas eu au cours des dernières années.
null
Ce que montre l’enquête de la Cour de justice de la République, c’est que la perte du stock de masques découle, non pas d’une décision traçable, mais d’une somme de microdécisions dont personne n’a, à l’époque, mesuré la portée. Ce mécanisme révèle que l’Etat, contrairement aux grandes entreprises, n’a pas de cartographie des risques : il a des institutions de sécurité sanitaire, mais pas de politique de sécurité sanitaire. Personne n’a une vision globale des menaces. Faute de doctrine éprouvée, la gestion relève donc de la casuistique : elle n’est pas lisible.
Lire aussi | Article réservé à nos abonnés « Les démocraties face au Covid » : quand la crise sanitaire restreint les libertés publiquesLire plus tard
Pour « éviter la panique » en situation d’incertitude, une erreur fréquente consiste à vouloir rassurer. On nous a ainsi dit que la probabilité que le virus chinois arrive en France était très faible et que le port du masque était non seulement inutile, mais dangereux. L’une des premières déclarations du ministre de la santé, Olivier Véran, a d’ailleurs été : « Je n’ai pas besoin de vérifier que la France est prête, elle l’est, car nous avons un système de santé extrêmement solide. » Ces erreurs initiales ont détruit la confiance : quand la situation s’aggrave, elle débouche sur une crise parce que les citoyens ont le sentiment qu’on les trompe.
Se mélangent, dans cette défaite, des facteurs conjoncturels, mais aussi des facteurs structurels liés à la place de la santé publique dans l’appareil d’Etat ainsi qu’au manque d’anticipation et de vision. Malgré les avis du conseil scientifique, qui ne s’est jamais trompé, le gouvernement a été incapable de proposer une stratégie de gestion argumentée.
Définir l’objectif avant d’agir
Quatre stratégies étaient envisageables. La première était celle du « risque zéro » passant par un confinement total et prolongé, comme en Chine. La deuxième consistait à mettre la priorité sur les personnes vulnérables (personnes âgées, atteintes de pathologies chroniques ou immunitaires). La troisième, à contrôler l’épidémie afin de ne pas saturer le système hospitalier. La quatrième, à maîtriser la circulation du virus pour la maintenir à bas niveau, avec un niveau de surveillance et de réactivité permettant de gérer très rapidement les clusters de transmission par le traçage des cas contacts et leur isolement.
Lire aussi l’analyse | Article réservé à nos abonnés Tirer les leçons de la stratégie zéro Covid avant la prochaine pandémieLire plus tard
Ces questions de stratégie et d’éthique justifiaient un débat au Parlement et à la Conférence nationale de santé dont l’existence et le rôle, prévus dans la loi, ont été occultés. Il fallait commencer par définir l’objectif avant d’agir.
Il est bien sûr toujours facile de dire rétrospectivement ce qui aurait dû être fait, mais plus l’incertitude est forte, plus le débat démocratique est important. Comment mieux se préparer à la prochaine pandémie, qui est inéluctable ? Un retour d’expérience nous permettrait d’identifier nos points forts et nos faiblesses. Des praticiens de santé publique devraient être formés afin que les décisions soient effectives et la population correctement accompagnée. La qualité de l’air dans les locaux collectifs devrait en outre être assurée, comme s’y était engagé le président de la République.
Rien d’insurmontable, en somme : nous avons besoin d’une vision et d’une volonté appuyées sur une organisation interministérielle consacrée, porteuse d’un projet politique démocratique et dotée de moyens suffisants. Les confinements ont coûté des centaines de milliards d’euros. Seulement quelques-uns de ces derniers suffiraient à construire une telle organisation.
William Dab est épidémiologiste, professeur émérite du Conservatoire national des arts et métiers, professeur associé à l’Institut catholique de Paris et directeur général de la santé de 2003 à 2005.