Les soignants du Covid de 2020 recontactés toujours aigris

Depuis le Covid-19, la désillusion des soignants : « Nous ne sommes pas plus considérés maintenant qu’il y a cinq ans »

Propos recueillis par Rémi BarrouxSandrine BlanchardEmeline CaziStéphane FoucartChloé HoormanStéphane HorelStéphane MandardEric NunèsElisabeth PineauGilles Rof (Marseille, correspondant), Henri SeckelCamille Stromboni et Faustine Vincent

Publié 25/02/2025 à 05h55, modifié à 15h06 https://www.lemonde.fr/societe/article/2025/02/25/les-blouses-blanches-cinq-ans-apres-le-debut-du-covid_6562616_3224.html

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Témoignages

De mi-mars à mi-mai 2020, au plus fort de la pandémie, « Le Monde » a tenu un « Journal de crise des blouses blanches », une vingtaine de soignants nous faisant vivre, de l’intérieur, une crise sanitaire exceptionnelle. Cinq années plus tard, nous les avons recontactés.

Certains ont changé de fonction, de vie, ou ont quitté l’hôpital public pour le secteur privé. Quand ils se retournent sur cette période inédite, tous évoquent, parfois avec une grande émotion, le souvenir d’une « mobilisation » et d’une « solidarité » uniques entre les soignants. Mais ils constatent, avec amertume, que très peu de leçons ont été tirées de ce moment particulier. La population semble avoir oublié la nécessité de se protéger et les pouvoirs publics n’ont pas engagé une réforme du système de santé à la hauteur des besoins. Chez les blouses blanches, l’espoir d’un changement structurel s’est évanoui. Avenue de Ségur, les ministres se succèdent (on en a compté neuf depuis 2020), mais il n’y a pas eu de « monde d’après ».

« J’ai privilégié la qualité de vie plutôt qu’un système public en bout de course »

Lucas Reynaud, 34 ans, urgentiste et médecin du sport dans le privé

« A la fin de mes études de médecine, après le Covid, je me suis posé la question de continuer le sacerdoce à l’hôpital public, c’est-à-dire les contrats de quarante-huit heures, avec cinq semaines de congé par an et quelques RTT, ou d’aspirer à autre chose. J’avais signé pour la réanimation à l’hôpital de Montélimar (Drôme). Finalement, je suis parti.

Depuis trois ans, j’ai privilégié la qualité de vie plutôt qu’un système public en bout de course. J’ai passé un CAP cuisine, avec ma compagne, nous avons ouvert des chambres d’hôte dans l’Ain, et j’exerce à la clinique privée Convert, à Bourg-en-Bresse. Je suis médecin du sport les lundis et jeudis, et je prends une garde de vingt-quatre heures un autre jour de la semaine. J’assiste médicalement deux clubs sportifs professionnels, de rugby et de football. Je travaille à mon compte, comme je veux, quand je veux, et avec une reconnaissance, y compris financière. Déchargé de tout l’administratif, je privilégie le soin et vois davantage de malades.

Quand a surgi la première vague du Covid, j’étais président du Syndicat autonome des internes des hôpitaux de Lyon. Nous étions alors en grève pour dénoncer le manque de moyens à l’hôpital public. Brusquement, nos postes aux urgences ont été doublés et, en trois jours, on avait trouvé 500 volontaires. Les soignants ont donné de leur personne sans compter. Puis ça a été le couperet, tout a explosé. On est revenus à la même situation qu’avant, voire pire.

Il n’y a plus de “pool” de médecins ou d’infirmières remplaçants. J’en veux beaucoup à ceux qui ont fait des promesses, notamment sur le temps de travail des internes. Tous mes camarades, qui étaient des moteurs de l’hôpital public, sont partis dans le privé pour retrouver du sens et avoir de la reconnaissance. On trouve plus d’intérêt à travailler pour nous qu’à essayer de sauver un système qui est perdu. Après dix ans à m’être fait rouler dessus par la machine, je n’ai plus la force. »

« Aujourd’hui, je crois toujours à l’hôpital. Peut-être même plus encore qu’avant le Covid »

Aurélie Frenay, 41 ans, ancienne psychologue en réanimation à l’hôpital Saint-Joseph Saint-Luc de Lyon et au Médipôle Lyon-Villeurbanne, aujourd’hui en deuxième année de médecine

« En septembre 2024, j’ai repris des études de médecine. Cette envie a mûri peu à peu et est probablement due en partie à ce que j’ai vécu pendant la période du Covid. J’ai aimé cette intensité de travail. C’était dur, épuisant, mais très stimulant, tant dans la prise en charge et l’accompagnement des patients que dans la façon de travailler, de s’adapter en permanence, de penser collectivement nos protocoles et, finalement, de réussir à traverser ce moment tous ensemble.

Aujourd’hui, je crois toujours à l’hôpital, à son rôle et aux équipes qui y travaillent. Peut-être même plus encore qu’avant le Covid, parce que j’ai vu notre force dans cette période de crise. La structure hospitalière a gagné en souplesse et en capacité d’adaptation. S’il faut aménager une chambre dans une réserve, on sait faire. Cela donne confiance. Dans les services comme la réanimation, il y a un “avant” et un “après”-Covid. L’état de stress traumatique des soignants a mis du temps à se diluer. Je dirais qu’il en reste une espèce d’état d’hypervigilance.

La pandémie a aussi révélé l’importance de la présence des psychologues en réanimation. En avril 2022, un décret a confirmé que, parmi les personnels obligatoires en réanimation et en soins intensifs, il devait y avoir un psychologue. C’est une avancée. Cinq ans plus tard, je reste marquée par la solitude des personnes hospitalisées lors de la première vague, quand les visites ont été interdites. Cela a laissé une trace traumatique profonde chez ces patients comme dans les familles.

J’ai suivi des “patients Covid” pendant des mois. Ils revenaient pour comprendre ce qu’ils avaient vécu. Avec eux, j’ai beaucoup travaillé sur la question de la mort. Ils s’en étaient rapprochés et avaient besoin d’en parler. L’autre aspect inattendu, c’est l’utilisation du téléphone portable dans ma pratique de psychologue, pour les visiteurs qui ne pouvaient pas accéder à leurs proches. Cela a été un gain formidable. »

« On a traversé le pire, mais je crains que notre mémoire ne soit courte »

Slim Hadiji, 51 ans, médecin généraliste dans le 13e arrondissement de Marseille

« J’ai été marqué par le formidable élan de solidarité dans nos quartiers, avec ces gens qui n’avaient rien et qui me rapportaient un bidon de javel, des gants, des masques qu’ils avaient fabriqués en me disant : “Docteur, ça peut vous servir.” Par les patients qui demandaient “Je vais mourir ?” et qui s’en sont sortis. Et par ceux que je n’ai pas réussi à sauver… Par les sourires que j’ai appris à reconnaître sous les masques. On a traversé le pire, mais je crains que notre mémoire ne soit courte. Après le Covid, je pensais qu’on allait tout révolutionner dans la manière de soigner, dans la prise en charge du patient… En fait, on est retombés dans nos travers.

Nous, généralistes, avons prouvé qu’on pouvait assurer. Au début, on a mis nos vies en danger, sans protections, sans savoir à quelle maladie on avait affaire… Aujourd’hui, nous ne sommes pas plus considérés. On nous a donné 3 euros d’augmentation sur les consultations, on recommence à opposer la médecine de ville et l’hôpital. Chacun est revenu dans son cocon et travaille de façon isolée.

Le recul le plus grave, c’est la défiance que le Covid a provoquée envers la vaccination. C’est un vrai raz de marée. Le vaccin a été essentiel pour faire face à l’épidémie. Mais on aurait dû être plus transparents. Découvrir par la suite que les vaccins étaient responsables de complications cardiaques, de péricardites, de maladies inflammatoires a donné l’impression aux gens qu’on leur avait caché des choses. Un mea culpa plus clair aurait été nécessaire. Moi, je me suis excusé auprès des patients à qui j’ai injecté le vaccin AstraZeneca avant qu’il ne soit suspendu. Je leur ai expliqué que je n’avais pas le recul pour les prévenir des effets secondaires. Cela permet de continuer à croire à la parole médicale.

On a forcé les gens à se vacciner, ils ont entendu toutes les polémiques, et la propagande antivax a prospéré. Maintenant, la moindre injection est devenue une bataille. Il faut que je négocie pour faire un simple rappel de vaccins classiques comme le tétanos ou la poliomyélite. Des mamans refusent que l’on pique leurs enfants. Il faudrait que je garantisse aux patients qu’il n’y aura ni douleurs ni fièvre… »

« Mon goût du métier a été écorné »

Julie Oudet, 44 ans, urgentiste au centre hospitalier universitaire (CHU) de Toulouse, praticienne hospitalière

« La crise du Covid-19 a détruit ma vie personnelle et, en partie, ma vie professionnelle. Avant, j’étais toujours heureuse d’aller bosser quand le réveil sonnait. Ce n’est plus le cas. Mon goût du métier a été écorné. Tout d’abord, il y a l’usure liée à nos institutions et au peu d’écoute que l’on a. Sur le terrain, la fourberie continue, on se bat pour obtenir le moindre poste. Dès qu’il est inoccupé pour une raison ou une autre, on nous dit que finalement on y arrive, et donc qu’on peut faire sans !

Sur le plan personnel, le Covid a fracassé mon couple. Je me suis séparée de mon conjoint, le père de mes deux premières filles. Bien sûr, ce n’est pas dû à 100 % à la crise, mais je suis convaincue que ce ne serait pas arrivé sans cela. Pendant la première vague, jusqu’à la création du vaccinodrome, il a été seul à la maison. Tout ce temps que je n’ai pas consacré à ma famille, ça ne se rattrape pas. Je suis retombée sur mes pattes, j’ai reconstruit ma vie, j’ai le plus beau bébé du monde, tout va bien, mais il y a eu de vrais dommages collatéraux, et je le regrette pour eux.

Au niveau professionnel, j’ai fait un burn-out en 2021, j’ai dû m’arrêter quelques semaines, pour mieux repartir après, en me préservant davantage. Quand je vois la situation actuelle – de loin, puisque je suis en congé maternité –, avec la grippe et les plans blancs, j’imagine les difficultés de l’hôpital. Les équipes savent bien qu’il est possible d’avoir très peu de grippe quand on porte un masque, qu’on aère, qu’on fait attention, qu’on se vaccine. Les soignants n’en veulent jamais au patient de manière individuelle, mais à l’échelle collective ils ne supportent plus cette situation.

Quand je repense à la crise due au Covid, je revois tous ces médecins débarquer un par un, lors de la création de la cellule de crise du SAMU, en mars 2020. Et tous ces étudiants. C’est ça qui nous a permis de tenir, et ça a renforcé les liens. »

« Cette crise aura révélé à la fois le meilleur et le pire de nos sociétés »

François Cornelis, 47 ans, médecin hospitalier, radiologue, désormais en poste à New York

« Depuis la crise sanitaire, mon parcours a été marqué, comme beaucoup d’entre nous, par des décisions personnelles et professionnelles influencées par un contexte mondial en pleine mutation. En 2021, j’ai quitté le service de radiologie interventionnelle de l’hôpital Tenon, à Paris, et j’ai accepté un poste au Memorial Sloan Kettering Cancer Center [un centre très renommé de traitement et de recherche sur le cancer], à New York, et j’ai été nommé professeur de radiologie au Weill Cornell Medical College.

En tant que responsable de l’activité de neuro-oncologie interventionnelle et de robotique, cette opportunité a marqué un tournant décisif dans ma carrière. Cette transition vers les Etats-Unis a été motivée par le désir de vivre une expérience différente après celle que j’avais vécue en France, où des relations professionnelles parfois délicates et l’absence d’un dialogue constructif freinaient le développement de l’activité dont j’étais chargé. Cependant, tout n’est pas facile pour un Français arrivé sur le tard, et le rêve américain peut s’avérer n’être qu’une simple illusion. Il faut s’adapter à une culture professionnelle exigeante, à un rythme de travail intense et à une approche parfois très différente des relations humaines.

Ce qui est particulièrement marquant, depuis la crise due au Covid, c’est la distorsion temporelle qui semble avoir imprégné cette période. Le temps paraît s’être accéléré, comme si cette pandémie obéissait aux lois de la relativité. Les souvenirs sont un mélange complexe d’extrême détresse des patients et de leurs familles, de coercition liée aux confinements, de défiance vis-à-vis des politiques sanitaires et, pour certains – mais pas pour moi –, d’épanouissement personnel.

Paradoxalement, malgré l’ampleur de cette crise, rien ne semble avoir réellement changé, ni à l’hôpital ni au-delà, malgré les annonces de transformations profondes. L’humanité semble, de manière fascinante, avoir déjà occulté cette période, pour prendre un virage réactionnaire. Au final, cette crise aura révélé à la fois le meilleur et le pire de nos sociétés. Elle a vu naître des élans d’entraide et de solidarité, mais aussi des divisions politiques et sociales exacerbées. Comme l’a écrit l’historien [britannique] Arnold J. Toynbee [1889-1975], “les civilisations ne meurent pas assassinées, elles se suicident”. Le défi réside dans la capacité des sociétés à transformer les acquis d’une crise en un véritable moteur de progrès collectif. »

« On est retombés dans le monde d’avant, en pire »

Claire Guil-Paris, 54 ans, infirmière au CHU de Nantes lors de la crise liée au Covid-19, aujourd’hui infirmière en Ehpad

« La ville de Nantes déserte, l’hélicoptère de la gendarmerie qui tourne au-dessus de l’hôpital dans un bruit assourdissant, la présence de CRS, de gendarmes : je n’oublierai jamais cette image à l’allure de guerre, au premier jour du confinement. Quand les premiers patients atteints par le Covid-19 sont arrivés dans le service de médecine infectieuse et tropicale où j’étais en renfort, on se planquait littéralement, le temps qu’on les emmène dans une chambre. La consigne était : “Ne restez pas dans le couloir au passage des brancards.”

On avait placé le curseur des règles d’hygiène au maximum parce qu’on ne savait pas encore comment le virus se transmettait. Cette prise en charge était peu humaine. On passait le moins de temps possible dans les chambres. J’étais concentrée sur les gestes techniques, de façon chronométrée. Quand le diagnostic Covid tombait, les patients étaient terrorisés, on le lisait dans leurs yeux. Ce serait à refaire, on prendrait en compte cette dimension psychologique. On est aussi allés trop loin en interdisant aux professionnels soignants non vaccinés d’exercer. Au CHU, ils étaient stigmatisés dans leurs services, ça a provoqué une cassure.

La “période Covid” était une période “bénie” pour le CHU. On pouvait tout faire : créer un service de réanimation, trouver du personnel, avoir du matériel, etc. Puis on est retombés dans le monde d’avant, en pire. On a continué à fermer des lits, faute de personnel, il a fallu faire plus avec moins. Pour moi, ça a été la goutte d’eau. Fin décembre 2021, j’ai demandé une rupture conventionnelle : comme elle m’a été refusée, j’ai pris une disponibilité de cinq ans.

J’ai d’abord travaillé dans une clinique privée, avant d’obtenir une autorisation d’exercer en tant qu’infirmière remplaçante libérale. Je faisais aussi des remplacements dans des Ehpad et, de fil en aiguille, on m’a proposé un CDI. Depuis mars 2023, je travaille à 80 % dans un Ehpad associatif à Vieillevigne, en Loire-Atlantique – en parallèle, je développe mon cabinet d’hypnose. Les effectifs infirmiers sont corrects et on a de bonnes conditions de travail. Je suis d’astreinte un week-end sur cinq, contre un sur deux quand j’étais au CHU. »

« On avait le sentiment de réaliser quelque chose d’exceptionnel, d’être utiles »

Mathias Wargon, 58 ans, chef des urgences à l’hôpital Delafontaine, à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis)

« Malgré les promesses et les Ségur de la santé [un plan pour revaloriser les salaires des soignants et améliorer les conditions de travail des personnels], il n’y a pas eu de grand soir de l’hôpital. La situation s’est même dégradée. A Saint-Denis, notre activité est devenue plus importante qu’avant la pandémie. On est passé de 57 000 à 65 000 passages par an. Beaucoup de personnels sont partis, rincés par la crise sanitaire ou par choix de vie. Les applaudissements pour les soignants, les héros, les médailles… tout ça est vite retombé. Certes, les personnels sont mieux rémunérés, mais les problèmes de financement se sont aggravés pour l’hôpital, comme nos conditions de travail. Le Covid n’a pas mis fin au délitement du service public, bien au contraire.

Aux urgences, le Covid fait désormais partie de notre quotidien, comme la grippe. Ce sont souvent des personnes un peu fragiles qui décompensent d’autres pathologies cardiaques. On constate une méfiance contre la vaccination obligatoire et une défiance vis-à-vis du monde médical. Didier Raoult [médecin microbiologiste et ancien directeur de l’institut hospitalo-universitaire Méditerranée Infection de Marseille] a fait beaucoup de mal avec son hydroxychloroquine. Je suis toujours en procès pour diffamation avec le directeur de France-Soir [qui défendait son usage pour traiter le Covid-19]. C’est ça qui reste du Covid, des choses pas très agréables. Mais, au moins, je ne reçois plus de menaces de mort.

Aussi paradoxal que cela puisse paraître, à titre personnel, je ne garde pas un mauvais souvenir de cette époque. Elle m’a apporté une certaine notoriété, je ne m’en cache pas. Les urgences étaient au centre de l’hôpital. Tous les services travaillaient ensemble, dans la même direction. On avait le sentiment de réaliser quelque chose d’exceptionnel, d’être utile. C’est un peu comme le commandant du Désert des Tartares [roman de Dino Buzzati, 1940, paru aux éditions Robert Laffont en 1949] qui attend toute sa carrière que les envahisseurs arrivent. Ça fait un peu ancien combattant mais je pourrai dire à mes petits-enfants : “J’ai fait le Covid.” »

« L’embouteillage des corbillards en arrivant tous les jours à l’hôpital, personne n’oubliera ça »

Thomas Gille, 43 ans, pneumologue et physiologiste à l’hôpital Avicenne, à Bobigny

« J’ai repris mon travail d’explorations fonctionnelles – des patients qui viennent pour évaluer leurs fonctions respiratoires au repos ou à l’exercice – et je fais aussi beaucoup d’enseignement et de recherche. Pendant le Covid, mon activité classique avait été mise quasiment au repos. On s’est serré les coudes entre services et, rapidement, on a ouvert des ailes Covid avec des médecins d’autres spécialités – dermatologues, gastro-entérologues, rhumatologues, etc. – qu’on a formés sur la pneumologie infectieuse. C’étaient des conditions extraordinaires, mais il y avait un côté rassurant et gratifiant. C’était parfois plus angoissant d’être chez moi à essayer de trouver le sommeil en me demandant : quand est-ce qu’on atteindra le pic ? Est-ce qu’on aura assez de place pour tout le monde ? etc.

A posteriori, on se dit qu’on a été beaucoup trop restrictifs vis-à-vis des familles en interdisant les visites. Des personnes sont mortes seules… On ne procéderait pas de la même manière si cela arrivait aujourd’hui, ça fait partie des leçons.

L’autre image marquante, c’est l’embouteillage des corbillards en arrivant tous les jours à l’hôpital. Une manière un peu rude de démarrer ses journées… Personne n’oubliera ça. Parmi les images plus positives, il y a celle des habitants des immeubles de la cité de l’Etoile, en face d’Avicenne, qui nous remerciaient, nous encourageaient ou nous applaudissaient le soir. Cela avait une charge émotionnelle particulière parce que ça venait d’une population qui, dans sa majorité, n’avait pas de métier “télétravaillable”, était souvent logée dans des surfaces réduites, et qui cumulait beaucoup de facteurs de risques de faire un Covid-19 sévère. Avicenne, c’est “leur” hôpital.

Sur le travail de soin, cette période a encouragé la recherche collaborative, ainsi que la téléconsultation. Par contre, la perte de confiance de la population envers les pouvoirs publics pendant la crise – notamment à cause des mensonges sur les masques – est retombée en partie sur le corps médical.

Pendant la première vague, on a eu un aperçu de comment l’hôpital pouvait fonctionner de manière très fluide : les procédures étaient simplifiées, l’administration était moins verrouillée par les agences régionales de santé… On nous avait parlé de la santé “quoi qu’il en coûte”. Mais très vite, tout est redevenu compliqué. »

« Je suis une infirmière fatiguée par les épreuves, mais aussi une meilleure infirmière »

Mathilde Padilla, 26 ans, infirmière en réanimation à l’Hôpital américain depuis trois ans

« Lorsque la crise liée au Covid a frappé, je commençais ma troisième année d’études en soins infirmiers dans la région Normandie. Mon institut de formation m’a affectée dans un Ephad, puis, au cours de cette année 2020, j’ai rejoint, en renfort, un hôpital intercommunal. Faute de soignants, les apprenants ont été en première ligne.

J’ai été exposée à des choses très dures, très tôt. J’ai dû me construire en assistant, impuissante, à des décès à la chaîne, j’ai vu des familles détruites, des collègues infectés puis hospitalisés, d’autres épuisés, mais qu’il fallait remplacer. Cette expérience a forgé ma manière d’être infirmière. Je suis prête à tout et je n’attends rien. Nous avons vécu tellement de moments intenses et nous les avons traversés avec si peu de moyens que je me sens prête à gérer toutes les situations.

Aujourd’hui, le problème n’est plus seulement la formation du personnel mais comment endiguer la fuite de ce personnel. Le Covid a brisé beaucoup de soignants et nos métiers ont perdu leurs paillettes. Je suis une infirmière fatiguée par les épreuves, mais aussi une meilleure infirmière. Je ne me vois pas travailler ailleurs que dans un hôpital, je vais donc poursuivre un temps en réanimation pour prendre de la bouteille. Puis j’aimerais rejoindre la structure mobile d’urgence et de réanimation (SMUR), aller sur le terrain, au contact des gens. Devenir infirmière du SMUR, c’est entrer dans la cour des grands. »

« La crainte de revivre une telle crise existe. Je pense qu’on est mieux préparés aujourd’hui »

Yann Bubien, 52 ans, ancien directeur du CHU de Bordeaux, directeur général de l’agence régionale de santé (ARS) de Provence-Alpes-Côte d’Azur (PACA) depuis août 2024

« Le CHU de Bordeaux avait accueilli le premier patient Covid français, en janvier 2020, un dénommé… monsieur Chu. Il a survécu, on s’est revus plusieurs fois depuis. L’image qui reste gravée dans ma mémoire, c’est le soir où on m’a annoncé, par téléphone, l’arrivée de ce patient qui revenait de Wuhan [la ville chinoise où sont apparus les premiers cas de Covid-19]. J’ai marqué un temps d’arrêt, j’étais incrédule. Le lendemain matin, je suis allé le voir avec le maire de Bordeaux, et pour tout dire, je n’en menais pas large. La chambre à pression négative, le sas dans lequel on nous avait habillés avec des combinaisons complètes, les soignants qui s’interrogeaient sur ce virus qu’on ne connaissait pas… On était dans le service des maladies infectieuses, et pourtant il y avait de la peur. C’était très impressionnant.

L’autre image, c’est la cellule de crise, tous les matins pendant six mois, toujours dans la même salle, avec tous les chefs de service. Aucun ne manquait à l’appel, même le dimanche. On a eu des hauts et des bas en permanence pendant cette période. Mais l’hôpital a tenu. Cette crise a montré la force des équipes de l’hôpital public, leur capacité à réagir et à s’adapter. Le CHU de Bordeaux a accueilli des patients transférés d’autres régions, par avion ou TGV médicalisés. Ce système n’existait pas, on a réussi à le faire en quelques jours, c’était incroyable.

L’Etat nous avait accordé des budgets importants. On travaillait avec les ARS, les préfectures, les autres établissements – hôpitaux publics ou cliniques privées. Tout ça fait partie de l’héritage. Aujourd’hui, on voit des coopérations beaucoup plus fortes. Mais cet hiver, en région PACA, on a eu le taux de vaccinés de la grippe le plus faible de ces dernières années. C’est un contrecoup de la crise très difficile à vivre quand on est un homme de science.

La phase post-Covid, à partir du printemps 2021, a été dure. Dans tous les hôpitaux, il y a eu une période post-traumatique difficile, il ne faut pas le nier. On a senti beaucoup de lassitude, un ras-le-bol, une volonté de quitter le métier chez beaucoup de gens. On a eu du mal à recruter, ça a généré de très grosses difficultés pendant plus d’un an, puis il y a eu un retour progressif à la normale. La crainte de revivre une telle crise existe. Je pense qu’on est mieux préparés, mieux équipés aujourd’hui. On a constitué des stocks de masques et de surblouses. La surveillance s’est accrue. »

« La pandémie a plutôt conduit à renforcer l’individualisme »

Nathalie Leblanc, psychiatre en libéral à Paris et formatrice pour l’association Suicide Ecoute

« Je me suis inscrite dès le début de la crise à la réserve sanitaire. On avait une petite formation accélérée, en zoom et sur le terrain, mais elle ne correspondait pas à la réalité de ce qu’on allait devoir affronter. C’était pour renforcer le personnel infirmier et, bien sûr, pour moi, les services de psychiatrie. Nombre de missions que je devais faire, notamment dans un Ehpad, ont été annulées parce que rien n’était prêt. En fait, il n’y avait rien de commun entre ce que les responsables, ministère ou conseil scientifique, nous disaient et la réalité.

On a collé des rustines sur un système à bout de souffle et, depuis, rien n’a changé. On va dans le mur, avec toujours un manque de personnel, de médecins, un service public saturé. Et la population considère qu’il est difficile de se faire soigner au quotidien. Les plateformes téléphoniques ont pris le dessus sur le présentiel. Ce qui était un outil est devenu une fin en soi, la norme.

L’après-Covid a fragilisé beaucoup de personnes, sur les plans professionnel, familial, relationnel. La pandémie a plutôt conduit à renforcer l’individualisme. Pour certains, cette période est oubliée, ils sont passés à autre chose, mais, pour d’autres, cela reste un marqueur fort. Je me suis fait vacciner pour pouvoir travailler. Je me retrouve, aujourd’hui encore, avec des marqueurs de thrombose forts dont on ne trouve pas les causes. Cinq ans après, que sait-on du Covid, des séquelles, des conséquences des vaccins ? »

« Il faut laisser la science aux scientifiques »

Laurent Carlini, 38 ans, praticien hospitalier aux urgences d’Ajaccio et médecin généraliste dans un cabinet semi-rural en périphérie

« Je garde en mémoire l’image du bateau militaire Tonnerre, mobilisé pour acheminer des malades en réanimation depuis la Corse jusqu’à Marseille, afin de tenir compte de notre capacité de lits. C’était presque une image de guerre sanitaire.

Le Covid nous a appris à appréhender les épidémies hivernales avec moins de stress. En Corse, l’hiver est une période sensible, car nous avons beaucoup de personnes âgées et fragiles. Il y a deux ans, un nouveau centre hospitalier a été inauguré à Ajaccio, où il n’y a presque que des chambres seules, alors que le précédent comptait essentiellement des chambres doubles. En cas de grippe, par exemple, cela facilite la gestion du parcours du patient, et évite les contaminations en cascade.

L’une des leçons à retenir de cette période, c’est qu’il faut laisser la science aux scientifiques. A l’époque, des partis extrêmes avaient orienté des arguments scientifiques. La science n’est ni une opinion ni une croyance. Il ne faut pas que les politiques s’en mêlent, sinon ça fait du mal à la santé et aux patients. »

« Aujourd’hui, personne ne veut travailler comme on l’a fait. »

Damien Pollet, 62 ans, médecin généraliste à Salins-les-Bains (Jura).

« Vivre une période comme le Covid dans une carrière de médecin fut passionnant et enrichissant. Mais, depuis deux ans, j’ai levé le pied car j’étais épuisé par ma charge de travail. J’ai arrêté mes consultations aux thermes de Salins et divisé par deux mon activité, désormais recentrée sur une médecine générale de famille. J’ai un rythme de vie plus apaisé et je fais des consultations plus longues. Mais je n’ai pas de successeur. Personne ne veut travailler comme on l’a fait. Une maison médicale doit être créée cette année, c’est la seule solution. Quant au système de santé, tout est redevenu comme avant. Il suffit de voir l’épidémie de grippe actuelle et le manque de gestes barrières.

En revanche, beaucoup de patients ont été profondément marqués et perturbés par le confinement et m’en parlent encore. Mon épouse, infirmière scolaire, constate à quel point cela a été un traumatisme pour les jeunes. Personnellement, cette crise du Covid m’aura appris une chose : je ne supporte pas la télémédecine. Ce n’est pas de la médecine. J’ai fondamentalement besoin de contact pour exercer mon métier. »

« Après le Covid, j’ai fait un burn-out. L’hôpital m’a bien foutu en l’air »

Nicolas Van Grunderbeeck, 49 ans, réanimateur à Lens (Pas-de-Calais)

« Nous sommes revenus à une situation normalement anormale. L’hôpital ne va pas mieux. Pas mal de soignants ont arrêté ou changé de métier. Dans notre service de réanimation, qui compte quinze lits, nous avons perdu une quinzaine d’infirmières et d’infirmiers. Reste un point positif : la rémunération des gardes des médecins a été revalorisée avec la pérennisation de la “prime Covid”. On le doit à Aurélien Rousseau, pendant son bref passage au ministère de la santé [juillet-décembre 2023].

Après le Covid, j’ai fait un burn-out. J’ai été arrêté un mois. L’hôpital m’a bien foutu en l’air. Un collègue de réa à Béthune, chef de service, est mort subitement. Je ne sais pas à quel point ce métier nous tue. Plus ça va, plus les lendemains sont durs. Même sans montre connectée pour surveiller sa santé – j’en ai une maintenant, un cadeau de mon épouse, peut-être pour que je fasse plus attention à moi ? –, on le voit bien. On fait sans doute attention trop tard à notre hygiène de vie, à notre sommeil. Depuis le Covid, la santé mentale des soignants est davantage prise en compte.

On est revenu aux travers d’avant, avec une utilisation parfois discutable de la réanimation. On admet parfois, voire souvent, des patients pour lesquels il n’y a pas vraiment de projet. Dans ces cas-là, on a l’impression de faire plus de choses délétères que bénéfiques. Paradoxalement, pour ce qui est du sens du métier, certains soignants préféraient la façon dont cela se passait pendant le Covid. Avec la priorisation des patients, nous étions obligés de réfléchir au sens de ce que nous faisions pour chacun d’eux. Un patient Covid-19 de la deuxième vague, en consultation post-réa, après avoir survécu à un syndrome de détresse respiratoire aiguë sous ECMO [acronyme anglais de “extracorporeal membrane oxygenation”, un circuit de circulation extracorporelle pour oxygéner le sang], nous a dit : “Je suis allé au fond de l’enfer, et je suis revenu.” »

« On a vraiment été roulés dans la farine »

Véronique Manceron, 53 ans, interniste et infectiologue à l’hôpital de Nanterre

« C’est impossible de choisir un souvenir particulier, tout était si intense. Chaque semaine, il fallait apprendre, remettre en cause ce qu’on croyait savoir, inventer de nouvelles façons de prendre en charge les patients. Il y avait aussi un état d’esprit nouveau, dans l’hôpital public, entre les directions d’établissement et les soignants. J’étais convaincue qu’il y aurait des changements profonds après cette crise. L’un de mes collègues me disait au contraire : “Tu verras, tout reprendra comme avant, une fois qu’on sera sorti de là.” Je ne pouvais pas le croire, mais il est clair qu’il a eu raison. Le sentiment d’effondrement de l’hôpital public s’est même accentué. A titre personnel, j’ai décidé d’y rester par idéalisme mais j’ai aussi fait le choix de me préserver un peu plus, en réduisant mon temps de travail.

Aujourd’hui, la crise de la démographie médicale dans l’hôpital public est telle que tout le système ne tient que grâce aux médecins étrangers. C’est ce qu’il y a de plus choquant. Ce sont des gens sous-payés, qui travaillent soixante heures par semaine et à qui les préfectures refusent parfois le renouvellement de leurs titres de séjour. Quand on se souvient des grandes déclarations d’Emmanuel Macron sur les gens qui étaient en première ligne dans la gestion de la crise, on se dit qu’on a vraiment été roulés dans la farine. »Rémi BarrouxSandrine BlanchardEmeline CaziStéphane FoucartChloé HoormanStéphane HorelStéphane MandardEric NunèsElisabeth PineauGilles Rof Marseille, correspondantHenri SeckelCamille StromboniFaustine Vincent

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Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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