Personnes malades, handicapées, âgées : le vrai coût de leur santé
Alors que le budget de la Sécurité sociale a été définitivement adopté, l’enjeu du coût de la santé pour les patients reste entier. Les plus malades paient plus, et les plus pauvres font le plus gros sacrifice. Mediapart a fait les comptes avec Tayeb, Aurélie, Marion, Geneviève…
22 février 2025 à 18h41
Sans conteste, la solidarité nationale existe : en France, 82 % des dépenses de santé sont mutualisées par l’assurance-maladie, un taux sans équivalent dans le monde. Le projet de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFSS), qui régit les dépenses de santé pour cette année, a d’ailleurs été définitivement adopté le 17 février par le Sénat.
Les 18 % de dépenses restantes, appelées le « reste à charge », sont divisées en deux parts égales :
9 % sont formées des franchises, du ticket modérateur lors des consultations, ou encore du forfait hospitalier ;
9 % sont essentiellement des dépassements d’honoraires de médecins. Cet équilibre est stable, depuis des années. 18 %, cela peut sembler peu, comme s’en targuent très souvent les ministres de la santé. Mais ces sommes qui échappent à la solidarité nationale ne cessent d’augmenter, en même temps que l’ensemble des dépenses de santé.
Surtout, cette part non mutualisée, qui inclut le coût de la complémentaire santé, pèse sur les Français·es de manière très inégalitaire. 3 euros par an : c’est le montant à la charge des 10 % des patient·es qui paient le moins, selon les chiffres de la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (Drees). Les 10 % qui paient le plus ont au contraire à leur charge 2 937 euros par an.
Les patient·es les plus malades sont normalement protégé·es par le dispositif des affections de longue durée (ALD) : ils et elles sont remboursé·es à 100 %, mais seulement sur leur principale maladie, hors dépassements d’honoraires. Parmi ces personnes, les 10 % qui ont le plus à leur charge paient 4 153 euros par an. Et selon l’âge, ce sont bien sûr les personnes âgées qui paient le plus de leur poche : plus de 1 000 euros par an en moyenne pour les 80-89 ans, contre 251 euros pour les 20-29 ans.

Un seul dispositif public limite très fortement ces inégalités : c’est la complémentaire santé solidaire, une complémentaire santé publique réservée aux plus modestes. Selon leurs revenus, elle est gratuite, ou ils déboursent une participation qui s’élève au maximum à 30 euros par mois. Mais le plafond de revenus qui donne droit à cette couverture publique est très bas, en dessous du seuil de pauvreté : il ne faut pas gagner plus de 13 724 euros brut par an et par personne, ou 28 820 euros par an par une famille de deux adultes et deux enfants. Et ce droit est peu connu, complexe à faire valoir : environ la moitié des personnes qui y ont droit n’y ont pas recours.
Au-delà de ces plafonds, les factures tombent, parfois très lourdes. Et les inégalités sont aussi territoriales : par endroits, les seuls médecins spécialistes accessibles sont en secteur 2, avec dépassements d’honoraires.
Mais rien ne vaut quelques exemples: -Marion, 32 ans : « Si ma mère ne m’aidait pas… »
Marion, 32 ans, souffre d’endométriose. Cette maladie, qui la laisse percluse de douleurs, a de multiples répercussions physiques et psychologiques. « C’est une maladie qui ne se soigne pas », rappelle-t-elle. Comme de très nombreuses femmes qui en sont atteintes, Marion a été victime de violences gynécologiques de la part de médecins ignorants de sa pathologie.
La jeune femme sélectionne désormais avec soin les très nombreux spécialistes qu’elle doit consulter. À Paris, où elle vit, les quelques médecins spécialisés dans cette pathologie pratiquent d’improbables dépassements d’honoraires. Elle liste ce qu’il lui reste à payer de sa poche, après le remboursement par l’assurance-maladie et sa complémentaire : « 40 euros chez la gynécologue, 150 euros pour une IRM chez le radiologue, 40 euros l’échographie pelvienne dans un cabinet spécialisé dans l’endométriose, 45 euros chez le médecin de la douleur. » Elle voit aussi des paramédicaux : « Un psychologue qui n’est pas remboursé du tout, un kinésithérapeute pour faire de la rééducation périnéale, qui me coûte 11 euros par séance. »
Pour diminuer tous ces frais, elle a dû renoncer à la complémentaire de son entreprise, qui ne prenait pas en charge les dépassements d’honoraires. Elle paie désormais un contrat 50 euros par mois, entièrement à ses frais.
Pour prendre en charge ses nombreuses douleurs, elle consulte des ostéopathes ou des naturopathes. Elle a aussi décidé d’arrêter les antidouleurs qui lui étaient prescrits : « De l’Acupan, du Tramadol [un morphinique – ndlr]. On est défoncé et ça ne marche pas. Je pouvais multiplier les ordonnances avec mon médecin généraliste, mon médecin de la douleur. J’ai eu peur de devenir accro. » Elle s’est donc tournée vers le CBD : « Il fonctionne vraiment bien sur moi. Je le prends sous forme d’huile, la plus dosée. La fiole de 10 ml, qui dure un mois et demi, me coûte 60 à 70 euros. »
Marion gagne entre 2 000 et 2 200 euros net par mois. « Si ma mère ne m’aidait pas, je ne pourrais pas me soigner », dit-elle.
-Aurélie, 48 ans : « J’ai dû faire un prêt »
En 2020, Aurélie, 48 ans, a été diagnostiquée d’un cancer du sein qui a exigé une mastectomie du sein droit. Pour cette opération, comme pour la chimiothérapie, elle n’a rien déboursé, car un cancer est une affection longue durée prise en charge à 100 % par l’assurance-maladie.
Mais les conséquences pour le corps, autant de signes visibles de la maladie, sont souvent considérées comme relevant de soins de confort, peu ou pas pris en charge. Sous l’effet de la chimio, les ongles sont brûlés par la lumière : pour les protéger, « il faut un vernis spécial, non remboursé », rapporte Aurélie. Elle a perdu ses cheveux, mais « la perruque prise en charge par l’assurance-maladie est très basique, j’ai mis la main à la poche ».
La complémentaire santé s’est très vite révélée indispensable : « Je suis salariée, j’ai une mutuelle par mon entreprise. J’ai dû prendre la plus chère, elle me coûte 96 euros après la participation de mon entreprise. Et elle ne couvre même pas correctement les dépassements d’honoraires. »

À la suite de l’ablation du sein, un œdème s’est développé au bras. Mais le manchon de compression qui la soulage est « très cher, autour de 500 euros, et très peu remboursé ; [elle a] eu 150 euros à [s]a charge ». Une prothèse mammaire est remboursée tous les vingt-quatre mois, pas assez souvent pour Aurélie, car elle travaille dans la protection de l’enfance : « Je porte tous les jours des enfants, au bout de dix-huit mois la prothèse ne ressemblait plus à rien. » Et parce qu’elle accompagne les enfants à la piscine, elle a dû payer de sa poche une prothèse adaptée à l’eau, « pour 150 euros ».
Puis est venu le temps de la reconstruction mammaire, « une réparation de la féminité », dit Aurélie. Elle est normalement prise en charge par la solidarité nationale. Mais « la mastectomie [l]’avait beaucoup abîmée. Dans [s]on département, le Territoire de Belfort, aucun chirurgien n’a voulu [l]’opérer ». Elle a dû se tourner vers une clinique où sont pratiqués des dépassements d’honoraires. L’assurance-maladie et sa complémentaire n’ont remboursé qu’un peu plus de la moitié des deux opérations, d’un montant total de près de 6 800 euros. « J’en ai eu pour 3 500 euros à ma charge, j’ai dû faire un prêt. »
-Tayeb, 74 ans : « Je vais devoir taper dans mon livret A »
Arrivé à l’âge de la retraite, Tayeb Belbouab a déménagé de Paris à Nice pour chercher le soleil. Sa carrière a été riche : métallurgie, douane, coopérative bio, et pour finir directeur d’un groupement d’employeurs. « J’ai commencé à travailler à 17 ans, je suis parti en retraite à 67 ans, c’était mon choix. » Montant de sa retraite : 1 500 euros. « Je suis non imposable », précise-t-il.
Sur la Côte d’Azur, les médecins sont très nombreux, mais un nombre de plus en plus grand de spécialistes pratiquent de lourds dépassements d’honoraires. Si Tayeb, 74 ans, peut vivre au bord de la mer Méditerranée, c’est grâce à sa compagne : « Elle est propriétaire. » Elle le couvre aussi avec sa complémentaire santé de la MGEN, dont elle bénéficie en tant qu’ancienne enseignante.

« Elle nous coûte 241,66 euros par mois, c’est énorme. Elle a augmenté de 8,7 % en 2025. C’est l’équivalent d’une mensualité, calcule-t-il. On est bien couverts pour les frais dentaires, l’optique. On a un forfait pour les médecines douces. Mais les dépassements d’honoraires sont remboursés de manière insignifiante. »
Atteint d’une anémie, une affection longue durée prise en charge à 100 %, il est suivi au CHU de Nice, sans coût. Mais en ville, il a des dépassements d’honoraires. Ils lui ont coûté, de sa poche, « 269,8 euros en 2024 : 98,48 euros pour l’ophtalmologue, 79,10 euros pour le dermatologue, 92,22 euros pour l’ORL », précise-t-il.
Il a petit carcinome sur la peau, sans gravité s’il est opéré rapidement. Il a dû se tourner vers une clinique, car « à l’hôpital public, il y a plusieurs mois d’attente ». L’anesthésiste va lui coûter 100 euros de sa poche, le chirurgien 350. « Je vais devoir taper dans mon livret A », prévoit Tayeb.
–Geneviève, retraitée : « Quand nous ne serons plus là, comment feront nos enfants ? »
Un jour, Marion, 31 ans, a ainsi interrogé ses parents : « Est-ce que vous recevez de l’argent pour moi ? » Ils ont ri, et répondu : « Non, tu nous en coûtes plutôt. » Ses parents, Geneviève et Bernard L., ont adopté Marion quand elle avait 6 ans et demi. La petite fille « pesait 17 kilos », « elle ne parlait pas, ne jouait pas, ne mangeait pas, elle n’allait pas aux toilettes, elle s’automutilait, elle avait peur des hommes », se souvient Geneviève. « On s’est vite rendu compte qu’elle avait été victime de mauvais traitements. »
Pendant des années, dit-elle, les soins nécessaires à Marion ont coûté « 800 euros par mois : les couches, les séances chez la psychologue, car c’est très difficile de trouver un psychiatre là où [ils vivent], à Niort ». Sans compter « la machine à laver qu’il faut changer tous les trois ans ».
Aujourd’hui âgée de 31 ans, Marion vit dans une famille d’accueil et rentre le week-end chez ses parents. « Cela lui coûte 1 600 euros par mois. Elle perçoit l’AAH [l’allocation aux adultes handicapés, de 1 000 euros environ – ndlr] et la PCH [la prestation de compensation du handicap – ndlr], environ 900 euros. Il ne lui reste que 300 euros pour vivre : s’habiller, sortir, partir en vacances, payer ses frais de santé. » Car si Marion est en ALD, elle n’est prise en charge à 100 % que sur les soins qui relèvent strictement de sa pathologie. « Elle doit toujours voir un psychiatre, mais aussi un dermatologue, car elle se gratte énormément. Elle doit payer le ticket modérateur. Heureusement, on a eu la chance de trouver des médecins sans dépassements d’honoraires. »

Vincent est le fils biologique de Geneviève et Bernard. À la naissance, il a manqué d’oxygène. Il est aujourd’hui handicapé, comme sa sœur, à 80 %. Il est frappé par des crises d’épilepsie, « jusqu’à soixante-deux par jour », précise sa mère.
Vincent a aujourd’hui 46 ans et supporte des restes à charge pour ses soins « au-delà de ce qui est légal », estime Geneviève. Le nez dans les papiers, elle compte, sans s’y retrouver ni s’expliquer toutes ces sommes : « Les franchises à la pharmacie, les actes de biologie qui ne sont pas pris en charge à 100 %, les rappels de la Sécurité sociale… Pour le dernier trimestre 2024, il a dû débourser 57 euros de sa poche, alors que le reste à charge est normalement limité à 50 euros par an. » Comme sa sœur, Vincent a 300 euros par mois pour vivre après le règlement du coût de son foyer de vie.
Certains frais sont remboursés par la complémentaire de Geneviève et de son mari, qui leur coûte 762 euros par an. Tous deux ont « des petites retraites, de 1 000 et 1 800 euros par mois » : « On essaie de constituer un petit pécule pour nos enfants, quand nous ne serons plus là. Ça pèse, on ne part pas en vacances. » Mais ce qui pèse plus encore, c’est l’incertitude quant à l’avenir : « Quand nous ne serons plus là, comment feront-ils ? Qui paiera pour leur santé ? »