Fracturer la gauche, la stratégie périlleuse de Jean-Luc Mélenchon
Analyse
Le leader de La France insoumise, désireux d’imposer sa candidature à la présidentielle de 2027, met désormais le PS, le PCF et les écologistes dans le même sac et n’hésite pas à diviser.
Publié le 14 février 2025 à 06h00 https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/02/14/fracturer-la-gauche-la-strategie-perilleuse-de-jean-luc-melenchon_6546039_3232.html
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Jean-Luc Mélenchon le professe depuis toujours. A chaque élection, gagnée ou perdue, il faut imposer un récit pour préparer la suite. Dès l’annonce du résultat de la municipale partielle de Villeneuve-Saint-Georges (Val-de-Marne) du 2 février, les « insoumis » ont fait pleuvoir les analyses clés en main. Avec un fil rouge : le candidat Louis Boyard n’a pas complètement perdu face à sa rivale des Républicains (LR), Kristell Niasme. Mieux, il a fait remonter la gauche, plombée ces dernières années par le précédent mandat du Parti communiste (PCF), du Parti socialiste (PS) et des écologistes.
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« La victoire était très difficile », a justifié le coordinateur du mouvement, Manuel Bompard, soucieux de faire oublier les déclarations imprudentes et bravaches du jeune Louis Boyard, certain de l’emporter « dès le premier tour ». Las, ce fameux « récit » n’a pas réussi à masquer la cuisante défaite sur cette terre populaire. La deuxième quelques semaines après celle de l’Isère, où un autre « insoumis », Lyes Louffok, était terrassé lors de l’élection législative partielle, par une macroniste, soutenue au second tour, le 19 janvier, par l’extrême droite.
Le revers de Villeneuve-Saint-Georges ne présage pas pour autant une bérézina aux municipales. Car, dans les centres-villes, le mouvement attire toujours une part importante d’un électorat de gauche au profil « très progressiste, très écolo, très diplômé, mais peu argenté », avance Jean-Yves Dormagen, professeur de sciences politiques à Montpellier. Un électorat plus unioniste, préférant le Nouveau Front populaire (NFP) à un PS en solitaire négociant avec François Bayrou. A condition, toutefois, de ne pas jeter aux orties l’union de la gauche. « Dans le contexte actuel, la gauche divisée est à peu près sûre de perdre », poursuit le chercheur.
La théorie du « quatrième bloc »
Or, tout en imputant la défaite à ses partenaires de gauche, c’est bien une stratégie autonome que La France insoumise (LFI) a menée dès le départ dans le Val-de-Marne. « LFI ne veut pas s’allier avec ces gens-là », a proféré Louis Boyard avant le premier tour, en direction du PCF, du PS et des écologistes, unis sur une liste rivale.
Au fond, le leader « insoumis » a-t-il réellement envie de s’implanter localement ? Certains en doutent, tant un maire bien installé échappe facilement à l’emprise de son parti. Une perte de pouvoir potentielle pour un mouvement au fonctionnement très vertical. Impossible toutefois de contourner l’élection. LFI a considérablement grossi et les militants nourrissent légitimement des ambitions auxquelles il faut répondre, au risque de les voir fuir.
Sans compter qu’avoir des élus locaux est indispensable pour espérer un jour faire élire des sénateurs. LFI ne court aucun risque : s’il ne gagne pas de mairie, le mouvement peut aussi jouer les perturbateurs dans des scrutins locaux et faire perdre des plumes aux socialistes, à un an de la présidentielle. C’est en tout cas une crainte au sein du parti à la rose.
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En attendant, c’est tout l’édifice de conquête du pouvoir des « insoumis » qui a tremblé dans le Val-de-Marne. « Il faut mobiliser la jeunesse et les quartiers populaires. Tout le reste, laissez tomber, on perd notre temps », avait résumé Jean-Luc Mélenchon à une militante, dans une phrase attrapée au vol par les caméras de l’émission « Quotidien », en septembre 2024. Depuis longtemps, l’ancien sénateur socialiste théorise l’existence d’un « quatrième bloc », celui des « 11 millions d’abstentionnistes », qui constituerait une très importante réserve de voix.
Front républicain inversé
C’est pour se faire entendre de cette population jugée très éloignée de la politique que Jean-Luc Mélenchon justifie sa stratégie du « bruit et de la fureur ». « Il faut parler cru et dru », a-t-il l’habitude de dire. « Si les plus jeunes et les plus pauvres avaient voté autant que la moyenne de la population, le NFP aurait pu gagner au second tour une majorité absolue à l’Assemblée nationale », fanfaronnait Manuel Bompard sur son blog, le 6 septembre 2024.
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« Le quatrième bloc n’existe pas. Dire que ce sont des électeurs de LFI relève du fantasme politique », tranche Jean-Yves Dormagen, spécialiste de l’abstention. D’abord, parce que la jeunesse fidèle à LFI vote plus que la moyenne des jeunes. Mais surtout parce que les abstentionnistes représentent une population hétéroclite, qui comporte aussi de gros bataillons d’électeurs du Rassemblement national (RN). A Villeneuve-Saint-Georges, la surmobilisation a profité à la candidate de droite à la faveur d’un phénomène nouveau, celui du « tout sauf LFI », sorte de front républicain inversé.
Pourquoi, dès lors, s’acharner dans une stratégie repoussoir, alors même que les quartiers populaires sont de longue date acquis à la gauche, préférant Ségolène Royal ou François Hollande à Nicolas Sarkozy ? Contrairement à Marine Le Pen, qui s’est dédiabolisée pour capter un nouvel électorat, Jean-Luc Mélenchon n’a pas souhaité élargir son socle aux sociaux-démocrates ou à une gauche plus modérée. D’où la volonté de cliver à l’intérieur de la gauche, avec en ligne de mire le PS et « ses commensaux », les écologistes et les communistes. Dans la surenchère permanente, le leader « insoumis » les met désormais tous dans le même sac, celui de la « gôche », comme il l’écrit sur son blog. Une appellation issue de l’extrême droite d’avant-guerre.
Dans la revue Regards du 6 février, l’historien et ex-membre du PCF Roger Martelli trace un parallèle entre la stratégie « insoumise » et la « ligne désastreuse » des communistes des années 1930, qui qualifiaient les socialistes de « social-traîtres ». Pour son ancien comparse Alexis Corbière, député de Seine-Saint-Denis qui siège désormais au sein du groupe Ecologiste et social, Jean-Luc Mélenchon souhaite « fracturer la gauche, frapper d’abord les autres forces du NFP, moins pour conquérir des municipalités sur la droite ou l’extrême droite que pour imposer sa candidature à la présidentielle de 2027 sur un champ de ruines ». Un dernier tour de piste redouté à gauche alors que Marine Le Pen frappe à la porte du pouvoir.