Le grand déphasage de la politique française face aux bouleversements du monde
Analyse
Face à l’offensive idéologique américaine, la plupart des politiques français semblent désemparés, en deçà des enjeux, au risque de rester à la remorque de l’histoire.
Publié hier à 12h16, modifié hier à 14h06 https://www.lemonde.fr/politique/article/2025/02/21/le-grand-dephasage-de-la-politique-francaise-face-aux-bouleversements-du-monde_6557530_823448.html
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Jeudi 20 février, Emmanuel Macron a reçu une douzaine de chefs de parti et de groupe parlementaire pour leur exposer la situation en Ukraine, alors que Donald Trump entend lancer des pourparlers de paix avec Vladimir Poutine, marginalisant le principal intéressé, le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, qu’il a, dans un renversement sidérant, qualifié de « dictateur », et l’Europe tout entière. En sortant de l’Elysée, les responsables politiques présents – certains chefs de parti (Rassemblement national, RN, Les Républicains, LR) s’étaient fait représenter – ont insisté sur la nécessité pour la France de faire entendre sa voix dans la nouvelle configuration mondiale. Mais ils sont restés divisés sur le message à porter, ainsi que sur l’éventuel envoi de troupes en Ukraine.
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Face aux bouleversements du monde, accentués depuis l’élection de Trump, aux Etats-Unis, les politiques français apparaissent tétanisés, en deçà. Vendredi 14 février, à Munich, le vice-président américain, J. D. Vance, remet en question l’alliance transatlantique, avant de pourfendre les démocraties libérales européennes, accusées d’étouffer la « liberté d’expression ». Cette violente diatribe a été assortie d’un soutien à l’extrême droite allemande, avant les élections législatives outre-Rhin du 23 février. Un discours jugé « insupportable » par le ministre de la défense allemand, Boris Pistorius, mais assez peu commenté à Paris, compte tenu de la gravité du propos et de la rupture épistémologique qu’il induit.
Si l’extrême droite et une partie de la droite ont appelé la France à « prendre exemple » sur les Etats-Unis, à l’instar du président du RN, Jordan Bardella, les candidats déclarés ou putatifs à l’élection présidentielle de 2027, particulièrement ceux du bloc central, ont brillé par leur silence. Ni Edouard Philippe, occupé à régler le « cas Morançais » – la vice-présidente d’Horizons, Christelle Morançais, a souhaité le 16 février dans Le Figaro une nouvelle dissolution de l’Assemblée, suscitant l’agacement de l’ex-premier ministre –, ni Gabriel Attal, qui se rendra en Ukraine la semaine prochaine, n’ont évoqué ce discours fondateur, véritable déclaration de guerre idéologique à l’Europe.
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Quand les deux rivaux de LR, Laurent Wauquiez et Bruno Retailleau, tout en s’agaçant de l’ingérence américaine, ne trouvaient rien à redire sur le fond. Ils ont d’ailleurs préféré s’indigner du non-renouvellement de la fréquence de la chaîne C8 appartenant à l’industriel Vincent Bolloré, qui relève, selon eux, d’une atteinte insupportable à la liberté d’expression.
« Silence assourdissant »
« Nous sommes dans un moment de bascule historique et on se rend compte que les élites – politiques, intellectuelles… – ne sont pas au rendez-vous », observe le politiste Rémi Lefebvre, qui s’inquiète de ce « silence assourdissant ». « Ces élites apparaissent décontenancées, comme des lapins pris dans les phares d’une voiture, se cantonnant – au mieux – au registre de la déploration, quand elles ne cautionnent pas carrément ce que dit Vance [à droite de l’échiquier, en France].On a surtout le sentiment d’une forme d’impuissance. »
Depuis l’arrivée de Trump à la Maison Blanche, les sujets qui rythment l’agenda médiatico-politique accentuent ce sentiment de distorsion et de déconnexion. Comme si la politique française tournait sur elle-même, à vide, arc-boutée sur des enjeux mineurs ou décalés. Une fois passé la haie – pour le coup, cruciale – du budget, le premier ministre, François Bayrou, par ailleurs pris dans les filets de l’affaire de Bétharram, défend le bien-fondé d’une réforme du scrutin municipal à Paris, Lyon et Marseille.
Le 19 février, l’Assemblée nationale a été le théâtre d’un psychodrame à l’occasion d’une motion de censure déposée par les socialistes qui voulaient protester contre l’emploi par le chef du gouvernement du mot « submersion » migratoire, tout en ne souhaitant pas que cette motion soit votée, pour ne pas alimenter l’instabilité. Une motion « pour faire semblant », a critiqué François Bayrou, dénonçant « de médiocres, médiocrissimes intérêts, minuscules intérêts électoraux, microscopiques intérêts de courants de congrès ». De fait, le Parti socialiste et LR sont accaparés par des échéances internes (des congrès sont prévus en mai et juin), sur fond de guerre des chefs, au risque d’apparaître déconnectés de ces graves enjeux internationaux.
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Alors que l’ordre du monde change sous nos yeux, menaçant la sécurité de l’Europe, éclipsée par le nouvel axe Trump-Poutine, et que la démocratie américaine est en partie en train de s’affaisser sous les coups du boutoir du nouveau pouvoir, les politiques français semblent regarder ailleurs, ou plutôt se regardent eux-mêmes, en vase clos. L’ex-député MoDem et président de la commission des affaires étrangères de l’Assemblée, Jean-Louis Bourlanges, se dit frappé par le « caractère d’irréalité » qui entoure le débat politique, « loin de la gravité des temps ». « Nous vivons dans deux mondes : un monde réel et un monde d’apparences politiques. » Un théâtre d’ombres.
« Inquiétude des Français »
Depuis la dissolution de juin 2024, qui a émietté l’Assemblée et fait basculer le pays dans une autre dimension, les responsables politiques sont de facto pris dans un engrenage politicien. C’est comme si le temps s’était accéléré, rythmé par de multiples échéances électorales, prévues, comme les municipales de 2026 et la présidentielle de 2027, ou putatives (législatives en cas de dissolution ou éventuelle présidentielle anticipée), ce qui met les appareils sous tension. « La dissolution et la censure du gouvernement Barnier ont accentué la version électoraliste et court-termiste », avance Jérôme Fourquet, directeur du département opinion de l’IFOP. Chacun est obsédé par son propre agenda et son socle électoral qu’il essaye d’élargir sans trébucher, tentant de devancer les préoccupations des Français (pouvoir d’achat, sécurité, santé…). Ce faisant, ajoute-t-il, les responsables politiques « sous-estiment le trouble et l’inquiétude des Français face aux changements du monde », ces derniers se demandant si « la France a encore quelque chose à dire dans le concert des nations ».
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Le président américain multiplie les initiatives dans tous les sens, rendant caducs par une nouvelle polémique les débats de la veille, suscitant un effet de sidération, auquel peut se mêler un sentiment d’impuissance. « Les élus ici sont K.-O., avance l’ancien conseiller élyséen Gaspard Gantzer. Il y a ceux qui ont peur, ceux qui ne savent pas quoi dire et ceux qui sont d’accord avec J. D. Vance. A leur décharge, ce n’est pas évident de trouver la bonne réponse car il y a un grand déséquilibre des forces entre les Etats-Unis, qui dominent économiquement et militairement, et les Européens, dépendants et divisés. »
Si la réaction française à la menace trumpiste manque de clarté ou de portée, se montrant parfois embarrassée, c’est aussi que les questions posées avec brutalité par Trump et Vance (efficacité de l’action publique, souveraineté, parole performative puisque « aussitôt dit, aussitôt fait ») rencontrent un écho, voire fascinent un certain nombre de responsables. « Trump exacerbe des tendances également à l’œuvre ici », résume Rémi Lefebvre, qui observe par exemple que les questions écologiques sont en recul, en France comme aux Etats-Unis.
« Le temps des menaces stratégiques »
Dans son rôle, Emmanuel Macron a convoqué deux mini-sommets européens lundi et mercredi à l’Elysée consacrés à l’Ukraine, avant de faire de la pédagogie sur les réseaux sociaux, jeudi : « Je sonne le tocsin ce soir », a-t-il alerté. Quelques jours plus tôt, dans un entretien avec la presse régionale, il avait indiqué que « le temps des menaces stratégiques et des choix historiques » était « revenu ». Ce qui devrait, selon lui, « conduire à réactualiser une partie [de nos] débats domestiques ». Alors que le pays est plus fracturé que jamais, il a appelé au sursaut et à l’union nationale. Mais, très affaibli sur la scène intérieure, même s’il reprend quelques couleurs dans les sondages, le président français est-il encore en mesure d’imposer une vision ?
Entre ceux qui surfent sur la vague (extrême droite, droite) et ceux qui sont trop affaiblis ou divisés (bloc central, gauche…) pour lancer la contre-offensive, la politique française prend le risque de rester à la remorque de l’histoire. Un risque identifié par le politiste américano-allemand Yascha Mounk, selon lequel la révolution trumpiste « fait exploser les élites du Vieux Continent ». Dans Le Point du 18 février, le professeur à l’université Johns-Hopkins de Baltimore (Maryland) décrit des forces politiques traditionnelles « à bout de souffle », « somnambules », « reliques d’un passé aboli » : « des figurants qui continuent à débiter leur texte », réduits à subir le rythme imposé par « Trump et consorts ». En France, ils sont nombreux à s’en inquiéter, à l’instar du sénateur PS de Paris Bernard Jomier qui, constatant un « renversement vertigineux », s’interroge sur la réponse des responsables politiques : « On se dit : “est-ce qu’on est à la hauteur de ce qui est en train de nous arriver ?” »
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Début mars, un débat – suivi d’un vote – doit avoir lieu au Parlement sur l’Ukraine et « les conséquences du contexte géopolitique ». Le temps pour les parlementaires de se ressaisir et de faire entendre à cette occasion, peut-être, quelques voix fortes. L’eurodéputé (Place publique) Raphaël Glucksmann, l’un des rares à ce stade à avoir fait entendre la sienne, a appelé sur RTL le 14 février les responsables européens à « quitter ce sommeil apathique ». Face à un « tournant historique majeur », « on continue notre vie comme si de rien n’était », a-t-il déploré. Comme le faisaient les élites politiques, intellectuelles et médiatiques du film d’Adam McKay Don’t Look Up (« Ne regardez pas en l’air »), qui refusaient obstinément de voir la dangereuse comète approcher de la Terre.