« Il est plus difficile aux Etats-Unis qu’ailleurs de rompre avec la logique destructrice de l’environnement »
Chronique
Pierre-Cyrille HautcœurDirecteur d’études à l’EHESS
L’économiste Pierre-Cyrille Hautcœur observe, dans sa chronique, que, par sa densité humaine et la moindre richesse de son sous-sol, l’Europe a développé un modèle industriel moins extractiviste que celui outre-Manche.
Publié le 19 février 2025 à 07h00 https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/02/19/il-est-plus-difficile-aux-etats-unis-qu-ailleurs-de-rompre-avec-la-logique-destructrice-de-l-environnement_6553603_3232.html
Les provocations permanentes de Donald Trump ont ceci de bon qu’elles rendent évidentes des alternatives politiques qui restaient jusqu’alors souvent masquées par la recherche de la synthèse technocratique parfaite. Le président des Etats-Unis fait de « forer toujours davantage » un slogan politique et propose de doper ses plans pour l’intelligence artificielle à l’énergie bon marché. Il nous rappelle qu’il est plus difficile aux Etats-Unis qu’ailleurs de rompre avec une logique extractiviste et destructrice de l’environnement, car elle est ancrée de longue date dans le fonctionnement de l’économie du pays.
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Dès le XIXe siècle en effet, la mythique démocratie de petits fermiers des Pères fondateurs a cédé le pas à une industrialisation rapide. Celle-ci s’est appuyée sur une exploitation massive de ressources naturelles, surabondantes par rapport à la population. Cette abondance conduisit à des choix techniques privilégiant l’utilisation massive d’énergie : le bois d’abord, le charbon et le pétrole par la suite.
Exploiter les ressources en énergie a imposé d’extraire également en grande quantité les métaux nécessaires à cette exploitation. La logique de l’abondance se traduit en une série de « plus » : plus de produits, plus grands, plus puissants. Quand une mine ou un sol est épuisé ou quand un environnement est devenu inhabitable, il suffit d’aller plus loin et de recommencer en plus vaste.
Au même moment, l’Europe partage le même rêve d’industrialisation, mais fait face à deux difficultés. En premier lieu, une industrie y existe de longue date, avec ses savoir-faire et ses produits, et celle-ci n’a pas l’intention de se laisser évincer. En second lieu, les ressources sont moins abondantes, non seulement sur les terres, dont la densité humaine est élevée depuis le Moyen Age au moins, mais aussi dans le sous-sol. Quand le charbon abonde, comme en Angleterre, un modèle similaire se met vite en place – il y précède même, à vrai dire, celui des Etats-Unis –, et le royaume gaspille le charbon sans compter (il est si aisé à extraire), alors même que les techniques pour l’utiliser efficacement ne sont pas encore inventées.
Logique mortifère
Sur le continent, en général, importer le charbon anglais est plus cher, et les sources d’énergie antérieures résistent bien, car elles ont été améliorées peu à peu durant parfois des siècles, comme les moulins à eau ou à vent, qui sont omniprésents. L’énergie animale et humaine compte aussi beaucoup, s’appuyant sur des outils de plus en plus efficaces, qui minimisent l’effort, par exemple en réduisant les frottements.
Une partie de l’esprit inventif est tournée vers l’amélioration des procédés existants par la résistance des travailleurs en place. L’industrie continue de s’appuyer sur les processus de certification de qualité et sur les réseaux proto-industriels qui ont permis une production industrielle dispersée dans les campagnes.
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L’industrie économise les ressources et utilise systématiquement tous les résidus et déchets, tant végétaux qu’animaux ou minéraux. L’urbanisation est plus lente, l’environnement est moins affecté, les transformations sociales sont plus progressives. Ces caractéristiques, longtemps interprétées comme des retards, forment pourtant plutôt un système sociotechnique différent, que l’historiographie récente a bien restitué : un ensemble de techniques et de pratiques sociales interdépendantes qui se distingue du précédent et qui permet aussi un développement soutenu.
Bien sûr, l’Europe continentale a aussi largement puisé dans le modèle extractiviste, voire contribué à le développer, et abîmé son environnement. Mais la possibilité d’un modèle différent, plus respectueux de l’environnement comme des travailleurs, y a été démontrée et, à certains égards, l’est encore. Assez pour indiquer comment tenter de sortir de la logique mortifère de l’absence d’alternative que tente d’imposer Donald Trump. Assez pour fédérer pour sa construction toutes les intelligences de la science et du débat démocratique.
Pierre-Cyrille Hautcœur est directeur d’études à l’EHESS, Ecole d’économie de Paris.