ENQUÊTE. Urgences « hors de contrôle » et mise en danger des patients : des médecins du CHU de Montpellier portent plainte

Écrit parCaroline Agullo etAngélique Le Bouter
Publié le 20/02/2025 à 12h49Mis à jour le 20/02/2025 à 18h45 https://france3-regions.francetvinfo.fr/occitanie/herault/montpellier/enquete-urgences-hors-de-controle-et-mise-en-danger-des-patients-des-medecins-du-chu-de-montpellier-portent-plainte-3110914.html#at_medium=5&at_campaign_group=1&at_campaign=occitanie&at_offre=4&at_variant=V2&at_send_date=20250220&at_recipient_id=726375-1497345337-da129e8d&at_adid=DM1070224
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INFO FRANCE 3 OCCITANIE. Des médecins du CHU de Montpellier dénoncent une politique managériale autoritaire qui porte, selon eux, préjudice aux patients. Ils ont fait des signalements au procureur de la République pour mise en danger des patients et risque létal. Une plainte contre X a été déposée pour harcèlement moral.
Ils sont professeurs de médecine à Montpellier, également appelé PU_PH, le prestigieux corps des professeurs des universités et praticiens hospitaliers. Le Professeur Sebbane était chef de service aux urgences. Le Professeur Guilpain endossait les mêmes responsabilités – chef de service – en médecine interne.
« Un harcèlement systémique et institutionnalisé »
Tous les deux ont été démis de leur fonction de chef de service. Ils évoquent une mort professionnelle programmée, une descente aux enfers, depuis que l’administration de l’hôpital les a placardisés, dans un contexte de luttes intestines au sein des services.
« Dès qu’on émet la moindre réserve parce qu’on veut faire respecter des valeurs d’excellence, on commence à déplaire et in fine, ça peut se terminer par une exclusion complète des responsabilités », explique Philippe Guilpain. « C’est la chasse aux sorcières, on vous exclut complètement de toutes les décisions », complète Sebbane.
C’est écrit noir sur blanc qu’il faut, en quelque sorte, obéir. Donc où est l’indépendance du médecin ?Pr Guilpain
Les deux médecins dénoncent une politique managériale autoritaire, un système hospitalier où la liberté de parole serait sanctionnée, avec des coupes budgétaires parfois incompatibles avec l’exercice médical. « Par rapport à des décisions administratives, où est le contrepoint médical ?, interroge Philippe Guilpain. Si des médecins considèrent que l’orientation médicale de l’institution hospitalière n’est pas la bonne, quel est leur droit à contester les orientations du CHU. Dans le texte de la nouvelle gouvernance, effectivement, c’est écrit noir sur blanc qu’il faut, en quelque sorte, obéir. Donc où est l’indépendance du médecin ? Moi je ne l’ai toujours pas trouvé là-dedans. »
« C’est un harcèlement, pour nous, systémique et institutionnalisé. Systémique parce qu’il y a de nombreux chefs de service qui sont professeurs qui ont été exclus, dénonce de son côté le Professeur Mustapha Sebbane. On sent aujourd’hui qu’au sein de l’hôpital, il n’y a plus de contre-pouvoir. »
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« On a atteint un seuil de dangerosité pour les patients »
Au CHU de Montpellier, le corps administratif a-t-il pris le pouvoir sur le corps médical ? Les deux praticiens ont procédé à des signalements auprès du procureur de la République pour mise en danger des patients et risque létal.
L’un des symboles de ces dysfonctionnements, ce sont les urgences. Sept heures d’attente, le week-end dernier. « On a beaucoup de monde, il faudra prendre son mal en patience », se voit-on répondre à l’accueil. L’an dernier, les urgences du CHU de Montpellier ont accueilli 5 600 malades de plus qu’en 2023 qui était déjà une année record.
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Des urgences ultra-saturées, manque de lits, de personnel, et selon le Professeur Sebbane, un défaut d’encadrement aussi des jeunes médecins. « On a atteint un seuil de dangerosité pour les patients. Aujourd’hui on a atteint un seuil de dangerosité par rapport au seuil de réduction des lits. Ça ressemble à une zone où on ne maîtrise rien. C’est hors contrôle. Ce sont des zones qui sont hors contrôle. »
Ce sont des zones qui sont hors contrôle.Pr Sebbane
Le Professeur Sebbane a été déplacé dans le service de régulation du 15. Le Professeur Philippe Guilpain, spécialiste des maladies rares, exerce toujours à l’hôpital. Mais il n’a plus d’équipe et plus de bureau fixe. Il s’inquiète des répercussions sur la prise en charge de ses patients comme Christelle Martinez, qu’il suit depuis six ans.
« Quand je suis allée faire ma dernière perfusion, au mois d’août, déjà j’ai ressenti, j’étais gênée, reconnaît la patiente. ‘Ah mais vous êtes la patiente du Professeur Guilpain, la prochaine fois vous n’allez pas faire votre perfusion là.’ J’ai dit ‘qu’est-ce qu’il se passe, comment ça se fait, moi je vais où ?’ Ah mais vous verrez avec lui. C’est perturbant parce que, c’est-à-dire la nuit, je pense sans arrêt à ça. Je me dis, s’il m’arrive quelque chose, qu’est-ce qu’ils vont faire ? À qui va me prendre en charge ? »
Un contexte « violent » et « humiliant »
Le médecin vient de porter plainte contre X pour harcèlement moral. Son avocat évoque une maltraitance institutionnelle au sein du CHU.
« On s’aperçoit que ce qui arrive au Professeur Guilpain est en définitive la continuation d’une triste affaire de 2015, constate Me François Franc Valluet. En décembre 2015, lorsque le Professeur Mégnien s’est défenestré de l’hôpital Georges Pompidou, c’est-à-dire qu’on rend la vie impossible jusqu’à ce que la personne se suicide. Alors, je ne veux pas dire que c’est ce qui est visé dans l’affaire du professeur Guilpain, mais quand on y regarde, on n’en est pas loin. »
« C’est violent, c’est humiliant, c’est extrêmement déstabilisant, se désole le Professeur Guilpain. C’est un retentissement sur la vie professionnelle, c’est un retentissement par ricochet sur la vie privée. Et effectivement, il y a un vrai risque psychosocial. »
Ces mises à l’écart ont également des retentissements sur l’enseignement et leurs travaux de recherche à l’université. Au sein du CHU de Montpellier, six autres professeurs de médecine seraient écartés.
Sollicitée, la direction de l’hôpital ne souhaite pas nous répondre.
[MISE À JOUR le 20.02.25 à 18h45] Suite au reportage diffusé sur France 3 Languedoc-Roussillon, le CHU de Montpellier a publié un communiqué dont voici le contenu :
Le 19 février 2025, les Professeurs GUILPAIN et SEBBANE se sont exprimés dans un reportage de France 3, pour dénoncer un management prétendument harcelant et systémique au sein du CHU de Montpellier.
Cette grave mise en cause de l’institution appelle la réponse suivante pour chacun des deux praticiens.
I.- Le Pr GUILPAIN a été soutenu et accompagné de manière constante et attentive par la direction de l’établissement ainsi que par les professionnels médicaux et non médicaux de son service, qu’il n’a pourtant pas hésité à mettre en cause.
Pour rétablir une qualité relationnelle apaisée au sein du service dont il assumait la responsabilité, le CHU a organisé une médiation régionale indépendante, d’une part, et une mission de soutien, d’appui et d’accompagnement confiée aux médiatrices nationales, d’autre part.
Malgré le temps et les efforts déployés, ces démarches n’ont pu aboutir, le Pr GUILPAIN s’obstinant à refuser les termes qui lui étaient proposés, à chaque étape de ces médiations.
Le signalement pour harcèlement moral qu’il a adressé au procureur de la République (art. 40 du code de procédure pénale) contre treize personnes (quatre membres de la direction, huit médecins et un cadre de santé), qui ont elles-mêmes sollicité le bénéfice d’une protection fonctionnelle contre ce dernier, a conduit la gouvernance à prendre ses responsabilités.
Pour préserver les conditions de travail, assurer la continuité de service et garantir la qualité et la sécurité des soins des patients, l’établissement a introduit des modalités d’exercice différenciées pour chacun.
Pour des motifs d’intérêt général approuvés par la justice administrative, le Pr SEBBANE s’est vu retirer
II.- Pour ses fonctions de chef de service par décision du précédent Directeur général. Le jugement rendu par le tribunal administratif s’est en effet borné à annuler cette décision pour des motifs de pure forme sans remettre en cause le mandat de l’actuel chef de service des Urgences.
Là encore, le CHU a organisé une médiation entre le Pr SEBBANE et son chef de service mais en vain, l’intéressé recourant au même mode opératoire, à savoir un signalement pour harcèlement contre trois directeurs et cinq médecins.
Il exerce actuellement au sein d’une des unités du service des urgences, dans un environnement distinct des professionnels qu’il a mis en cause (et qui ont eux-mêmes obtenu le bénéfice de la protection fonctionnelle) pour permettre à chacun de travailler dans des conditions apaisées.
Une enquête interne a été diligentée et les auditions vont débuter. Les difficultés observées dépassant le cadre hospitalier, l’appui du Conseil national des universités a été sollicité.
III.- Contrairement aux propos tenus, la complexité de ces situations nécessite un arbitrage équilibré et respectueux des droits de chacun. Les deux praticiens ont ainsi bénéficié d’une affectation dans des unités les séparant des professionnels mis en cause, ces derniers ayant également vocation à être protégés.
C’est sans aucun empêchement que ces deux praticiens exercent quotidiennement leurs activités médicales et universitaires, avec l’appui d’équipes compétentes et des moyens suffisants. Seul l’exercice du mandat de chef de service, qu’ils réclamaient, ne leur a pas été accordée, au regard des difficultés managériales observées.
L’institution a toujours veillé à préserver les équilibres, de manière transparente, impartiale et équitable.
L’autorité judiciaire, que les deux plaignants ont saisie par un signalement, instruira ces plaintes et les équipes médicales et administratives participeront aux enquêtes diligentées, avec toute la transparence requise et dans le respect du contradictoire.
La gouvernance du CHU de Montpellier rappelle son souci constant d’accompagner les professionnels de l’établissement dans leur mission, avec bienveillance et en mobilisant l’ensemble des dispositifs managériaux disponibles. Elle regrette cette médiatisation outrancière qui cherche à porter atteinte à l’image de l’institution et qui met injustement en cause des professionnels engagés.