« GreenFakes » : comment les multinationales blanchissent leurs écocides
Une série d’enquêtes de Mediapart, basée sur des documents confidentiels, révèle comment les multinationales obtiennent des « permis de détruire » la biodiversité dans les pays du Sud, grâce à la complaisance de bureaux d’études et des institutions financières internationales.
Mickaël Correia et Yann Philippin
Extraire du pétrole en Ouganda dans un parc naturel peuplé d’éléphants et de lions ; raser une forêt tropicale en Guinée pour créer des mines de fer et de bauxite ; ou encore ériger un barrage en Côte d’Ivoire en ravageant un écrin de biodiversité : à l’heure où la planète brûle sous l’effet du dérèglement climatique, et alors qu’entre 7,5 et 13 % des espèces végétales et animales ont déjà disparu à cause de l’activité humaine, ces pratiques destructrices ne devraient plus être tolérées. Elles sont d’ailleurs, en théorie, proscrites.
Écoutez Mickaël Correia résumer l’enquête
Et pourtant. Pour développer leurs mégaprojets dans les pays du Sud, les grands groupes industriels français et étrangers continuent de saccager les écosystèmes naturels, grâce à des « permis de détruire » que leur rédigent des bureaux d’études en environnement, et grâce à l’hypocrisie des grands bailleurs de fonds internationaux, comme la Banque mondiale.

C’est ce que révèle la série d’enquêtes « GreenFakes », menée par Mediapart avec les médias Mongabay et Africa Uncensored, et basée sur des documents internes à Biotope, leader français de l’audit écologique, obtenus par l’ONG Climate Whistleblowers.
Des fleurons industriels hexagonaux comme TotalEnergies ont fait appel à cette société de conseil pour élaborer des « plans d’action biodiversité », conformément aux standards internationaux. Sauf qu’il s’agit en réalité d’opérations d’écoblanchiment, ou greenwashing, destinées à donner un vernis écologique à la destruction du vivant.
Éviter, réduire, compenser
Pour comprendre, il faut revenir en 2012, lorsque la Société financière internationale (SFI), filiale de financement privé de la Banque mondiale, a créé sa « norme de performance 6 » (PS6) sur la « conservation de la biodiversité ». Sur le papier, l’objectif est ambitieux : les projets industriels et d’infrastructures financés par la Banque mondiale ne doivent désormais entraîner « aucune perte nette de biodiversité », et doivent même produire un « gain net » pour les « habitats critiques » où vivent des espèces protégées.
Cette norme PS6 a été adoptée par la plupart des bailleurs de fonds internationaux, comme la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (Berd) et la Banque africaine de développement (BAD), mais aussi par de nombreuses banques étatiques et privées. Vu le poids de ces institutions financières, il est donc, en théorie, devenu extrêmement difficile de lancer des projets qui détruisent la nature dans les pays du Sud.
Pour obtenir des prêts, les multinationales doivent désormais démontrer, en amont, qu’elles respectent la norme PS6, en élaborant des « plans d’action sur la biodiversité » basés sur un protocole baptisé ERC, pour « éviter, réduire, compenser ». En clair, il s’agit de minimiser autant que possible l’impact sur l’environnement, puis de réparer les dommages jugés inévitables, par exemple en replantant des arbres ailleurs ou en finançant des programmes de protection des espèces en voie d’extinction dont l’habitat a été détruit.

Notre enquête montre que cette démarche est un échec, parce que cette norme est non seulement viciée dès le départ, mais aussi très mal appliquée.
Pour draper de vert leurs mégaprojets, les industriels rémunèrent des cabinets d’expertise environnementale, qui élaborent ces « plans d’action sur la biodiversité » censés prouver que la norme PS6 est respectée.
Des bureaux d’études complices
Les groupes français font particulièrement appel à Biotope, un des leaders européens du secteur, basé à Mèze, dans l’Hérault. Cette société est connue en France pour avoir, en 2012, été chargée de l’étude écologique faune et flore sur le site qui devait accueillir l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes (Loire-Atlantique). Le cabinet d’études a aussi été missionné pour réaliser l’état des lieux environnemental avant les travaux de l’autoroute A69, entre Castres et Toulouse.
Biotope se définit comme « l’entreprise de l’écologie ». Elle affiche sur son site web des experts naturalistes chassant le papillon, et promeut ses études d’impact pour des projets de production d’énergies renouvelables ou des aménagements routiers.
Mais le bureau d’études n’indique nulle part dans sa communication qu’il travaille régulièrement pour des projets destructeurs portés par des multinationales. Des factures analysées par Mediapart montrent pourtant qu’entre 2015 et 2022, TotalEnergies a commandé à Biotope au moins 36 prestations, notamment liées à ses mégaprojets pétrogaziers à travers le globe, à hauteur de 898 000 euros.
La priorité de Biotope ne semble pas être la protection de la biodiversité, mais la satisfaction de ses clients.
« Les grands bureaux d’études comme Biotope sont connus pour rédiger des rapports sans grande qualité écologique, mais avec une qualité réglementaire telle que l’entreprise sera quasiment sûre d’avoir son projet validé par les autorités et les bailleurs de fonds,réagit Stéphanie Barral, sociologue de l’économie à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae), qui conduit une recherche sur le marché de l’évaluation environnementale. En faisant autant appel à Biotope, le but de TotalEnergies est de s’acheter une légitimité verte. »
Cette chercheuse souligne que l’indépendance des expertises est viciée par « un conflit d’intérêts patent, puisque le bureau d’études est rémunéré par son client pour évaluer les impacts environnementaux du projet porté par ce dernier. Plus il ira dans le sens du client, plus il aura de contrats ».
Un document interne de décembre 2019, consacré aux « retours d’expérience », révèle ainsi que la priorité de Biotope ne semble pas être la protection de la biodiversité, mais la satisfaction de ses clients. Après la rédaction en 2015 du plan d’action biodiversité du terminal pétrolier de Djeno, en République du Congo, de « nombreuses autres missions ont suivi » avec TotalEnergies, se félicite Biotope. Même scénario avec une mission en 2016 au sujet d’une mine en Nouvelle-Calédonie, exploitée par la multinationale brésilienne Vale : « Contrats avec eux ont suivi. »
Biotope souligne même que ses plans d’action sur la biodiversité ne sont pas de « simples documents » à rendre aux clients : « C’est un processus d’accompagnement avec du conseil de haut niveau à valoriser (financièrement). »

Ce même document fait état, pour plusieurs projets, de « pressions » exercées par les clients, par exemple pour des barrages à Madagascar et en Côte d’Ivoire. « Client difficile quand annonce de présence d’espèces critiques », note Biotope au sujet de la construction d’un port au Maroc par la société publique marocaine Nador West Med.
Selon un compte rendu d’une réunion de 2022, le cabinet semble même valider à l’avance les conclusions souhaitées par l’équipementier automobile français Forvia (ex-Faurecia) : « Faut démontrer que leur site n’a pas d’impact sur la biodiversité ni l’eau. »
Répondre aux desiderata des multinationales paie. Dans plusieurs comptes rendus de réunion, Biotope se félicite de la « très forte croissance de l’activité », du « bilan commercial excellent » et de « résultats très bons sur toute l’année ». En 2023, le bureau d’études tricolore a réalisé plus de 38 millions d’euros de chiffre d’affaires et près de 6 millions d’euros de résultat net.
Des impacts écologiques euphémisés
Cette souplesse vis-à-vis des industriels semble avoir des conséquences concrètes sur le contenu des « plans d’action » censés protéger la biodiversité. Par exemple, les documents de travail relatifs à celui du terminal pétrolier de Djeno, en République du Congo, indiquent que « le cadre d’analyse utilisé pour l’élaboration du plan sera présenté et discuté lors de la mission, afin qu’il réponde bien aux attentes de Total ». Un autre document indique même que le contenu du plan d’action devra être validé à la fin par la multinationale pétrolière.

« Ce n’est pas propre à Biotope, mais nous avons souvent vu des clients modifier ou sabrer nos études d’impact à la dernière minute, confirme auprès de Mediapart un ancien employé du cabinet. Ce qui arrive aussi régulièrement avec nos projets dans les pays du Sud, c’est que le client a déjà démarré le chantier avant même que nous ayons pu commencer nos études sur le terrain. »
La chercheuse Stéphanie Barral, qui travaille sur le secteur de l’évaluation, n’est pas surprise : « Nos travaux montrent que cette relation marchande entre grands groupes et bureaux d’études est propice à l’exercice de pressions pour influencer les résultats de l’évaluation environnementale dans le sens d’une euphémisation des impacts des projets. »
Sollicité par Mediapart, Biotope n’a pas répondu.
Nos enquêtes « GreenFakes » vont révéler, dans les prochains jours, cinq cas concrets d’écoblanchiment de projets écocidaires, portés par des multinationales comme TotalEnergies et le géant du BTP Eiffage, avec la complicité de bailleurs de fonds comme la Banque mondiale ou la Banque africaine de développement.
Remplacer une forêt par une autre est en soi un non-sens puisque chacune est unique.
Vincent Devictor, chercheur
Ces bailleurs se montrent eux aussi très souples au sujet de la norme PS6 qu’ils ont pourtant promis de faire respecter, en prêtant de l’argent à des multinationales sur la base de « plans d’action » bancals, qui ne garantissent en rien l’absence de « perte nette » de biodiversité.
Le principe même de la norme pose question. « La norme de performance 6 de la SFI a été créée pour accompagner la destruction du vivant, indique Vincent Devictor, directeur de recherche au CNRS et à l’Institut des sciences de l’évolution de Montpellier. Cette machinerie écotechnique suppose que ce qui a été détruit peut être substitué. Mais les identités vivantes, de la cellule à l’écosystème, se caractérisent par leur unicité. Remplacer une forêt par une autre est en soi un non-sens puisque chacune est unique. »
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« Ce type de standard repose sur une logique purement comptable. On n’arrive jamais à retrouver la qualité écologique de ce qui a été saccagé. La démarche “éviter, réduire, compenser” est surtout une façon de perpétuer le business », confirme Virginie Maris, chercheuse au CNRS et spécialiste de la biodiversité.
Dans un rapport sur le sujet, l’ONG Les Amis de la Terre souligne que la norme PS6 de la SFI comporte de nombreuses lacunes, transformant « ce qui est présenté comme un outil de protection de la biodiversité en un écran de fumée qui permet de financer la destruction d’habitats critiques par des entreprises ».
La norme, complétée par une note d’orientation, fourmille de termes flous ou dérogatoires. Les entreprises doivent par exemple ne pas dégrader « de manière significative »les habitats naturels ou s’assurer qu’il n’y a aucune perte nette de biodiversité « lorsque cela est faisable ». La norme PS6 interdit aussi tout projet dans les zones d’habitat critiques, mais une dérogation est prévue si certains critères sont respectés.
L’une des failles béantes de la norme, c’est qu’elle autorise la compensation dite par « pertes évitées ». Grâce à cette méthode très controversée, les industriels n’ont pas besoin de replanter les forêts qu’ils ont détruites. Il leur suffit de financer des mesures de protection de zones menacées de déforestation ailleurs.
Brian Padilla, écologue au Muséum national d’histoire naturelle (MNHN), souligne que l’application de la norme, et en particulier la compensation, n’est pas à la hauteur des enjeux : « Il existe un décalage complet entre ce qui est affiché dans les plans d’action biodiversité et notre capacité à protéger et restaurer ces écosystèmes. C’est de la poudre aux yeux. »
Contactée par Mediapart, la SFI a répondu que les projets ne doivent pas forcément « complètement respecter » la norme PS6 au moment où elle accorde le financement, mais que la conformité doit être atteinte « après une période raisonnable de temps ».
La filiale de la Banque mondiale a précisé que des audits de suivi sont menés chaque année par des « consultants indépendants » : « Quand le client rencontre des difficultés à respecter ses engagements sociaux et environnementaux décrits dans les contrats, la démarche de la SFI consiste généralement à travailler avec le client pour l’amener vers la conformité. »
Mickaël Correia et Yann Philippin
TotalEnergies saccage un parc naturel en Ouganda grâce à des « permis de détruire » rédigés par des cabinets d’audit
Des documents confidentiels écrits par des bureaux d’études inféodés à TotalEnergies dévoilent l’insuffisance des actions du groupe pour limiter les dommages de son mégaprojet pétrolier Tilenga, dans une zone à la biodiversité exceptionnelle. Éléphants, lions et hippopotames seront fortement impactés.
17 février 2025 à 12h41 https://www.mediapart.fr/journal/ecologie/170225/totalenergies-saccage-un-parc-naturel-en-ouganda-grace-des-permis-de-detruire-rediges-par-des-cabinets-d
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- TotalEnergies fore en Ouganda 400 puits de pétrole, dont un tiers sont situés dans le parc national Murchison Falls.
- Deux rapports confidentiels réalisés pour TotalEnergies par des cabinets d’audit environnemental, le français Biotope et le britannique The Biodiversity Consultancy, dévoilent que les mesures prises par le pétrolier ne suffisent pas à protéger la faune dans ce territoire écologiquement ultrasensible.
- Censés travailler en toute indépendance, Biotope et The Biodiversity Consultancy sont en réalité subordonnés à TotalEnergies, qui dispose d’un droit de « validation » des actions à mener pour la biodiversité.
- Le document rédigé par Biotope montre que le projet a un impact délétère sur la faune, notamment les éléphants et les hippopotames. Celui écrit par The Biodiversity Consultancy est parsemé de commentaires d’un cadre de Total Ouganda qui édulcore l’ambition des mesures environnementales.
- Ni Biotope, ni The Biodiversity Consultancy n’ont répondu à nos sollicitations. TotalEnergies affirme que les mesures mises en place sont validées par les autorités compétentes.
UneUne aberration écologique. Depuis l’été 2023, TotalEnergies fore en Ouganda, à proximité du lac Albert, plus de 400 puits de pétrole, dont un tiers sont situés dans le parc national Murchison Falls, la plus grande réserve naturelle protégée du pays. Mondialement connu pour sa biodiversité exceptionnelle, le parc abrite plus de 140 espèces de mammifères sauvages (antilopes, lions, éléphants, hippopotames, girafes…), dont certaines sont menacées de disparition.
Le géant français des hydrocarbures affirme que le chantier de construction puis l’extraction de 200 000 barils de pétrole par jour ne causeront aucun dommage à l’environnement. Cette énorme infrastructure, baptisée Tilenga et discrètement soutenue par le président Emmanuel Macron, aura même « un impact positif net sur la biodiversité », promet TotalEnergies.

Mais deux rapports confidentiels, réalisés pour TotalEnergies par des cabinets d’audit environnemental – le français Biotope et le britannique The Biodiversity Consultancy –, montrent au contraire que les mesures prises par le pétrolier tricolore ne suffisent pas à protéger la nature dans ce territoire écologiquement ultrasensible. Et pour cause : alors que les deux bureaux d’études sont censés travailler en toute indépendance, ils sont en réalité inféodés à TotalEnergies, qui dispose d’un droit de « validation » des actions à mener pour conserver la biodiversité et n’hésite pas à édulcorer la portée écologique de ces mesures.
C’est ce que révèle notre deuxième enquête de la série « GreenFakes », basée sur des documents confidentiels obtenus par l’ONG Climate Whistleblowers.
Contactés par Mediapart, Biotope et The Biodiversity Consultancy n’ont pas donné suite. TotalEnergies a refusé de répondre à nos questions sur les faits, mais a fait notamment valoir que les infrastructures de Tilenga « couvrent moins de 0,03 % de la surface du parc Murchison Falls » (lire l’intégralité de la réponse dans les annexes de cet article).
Des mesures écologiques gardées secrètes
Le groupe français et ses partenaires (la compagnie pétrolière nationale ougandaise et la Chinoise CNOOC) ont promis de respecter les normes de performance environnementales et sociales édictées par la Société financière internationale (SFI), filiale de la Banque mondiale, dont la très controversée norme « PS6 » (lire le premier volet de notre série « GreenFakes »). Elle prévoit que le projet ne doit provoquer aucune « perte nette » de biodiversité végétale et animale, et même un « gain net » des « habitats critiques » qui abritent des espèces menacées.
Afin de démontrer la conformité de Tilenga avec cette norme, TotalEnergies a fait réaliser une évaluation de l’impact environnemental et social (ESIA) publiée début 2019. L’objectif : identifier les impacts négatifs, puis y répondre en suivant une démarche baptisée ERC, pour « éviter, réduire, compenser ». En résumé, il s’agit de minimiser les atteintes à l’environnement, puis de compenser ailleurs les dommages qui ne peuvent être évités.
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Le manque d’ambition et les « graves lacunes » de cette ESIA ont été critiqués par un rapport de l’ONG E-Tech International, ainsi que par la Commission néerlandaise pour l’évaluation environnementale. Cet organisme indépendant a qualifié les mesures de protection de l’environnement de « liste d’intentions ». Ce qui est exact : l’ESIA indique que les mesures concrètes sont détaillées dans d’autres plans d’action, que TotalEnergies a décidé de garder secrets.
Mediapart s’est procuré deux de ces documents confidentiels. Le premier est une version non définitive du Biodiversity and Ecosystem Services Management Plan (BESMP), daté de juillet 2019. Ce plan de gestion de la biodiversité et des services écosystémiques a été réalisé par le cabinet français Biotope, et facturé 130 000 euros à TotalEnergies.
Les mesures prévues pour tenter de préserver la faune sauvage de Tilenga sont jugées trop générales et insuffisantes par plusieurs experts que nous avons interrogés. Le rapport indique qu’il faut, avant le début des travaux, « faciliter le départ des animaux » comme les hyènes ou les amphibiens. S’ils tombent sur des « terriers de mammifères de taille moyenne (par exemple d’oryctéropes ou de viverridés) », les ouvriers doivent « encourager les individus à quitter la zone en utilisant un répulsif ».
« Ce type de document est un copier-coller des mesures types de réduction et d’accompagnement préconisées pour ce genre de chantier. On n’y trouve quasi aucune donnée précise », commente un écologue qui a travaillé chez Biotope. Il souligne que le déplacement d’animaux est « de la poudre aux yeux », car ils « vont aller dans un autre habitat où il y a déjà d’autres individus de leur espèce, ce qui a des impacts en termes de compétition pour les ressources, de reproduction ». Quant à l’utilisation de répulsifs, il affirme que cette mesure n’est jamais prescrite en France.
Un chantier dangereux pour la faune sauvage
Lorsque des travaux sont entrepris à proximité de territoires peuplés d’hippopotames, le plan de gestion de la biodiversité de Biotope pose des questions mais n’apporte aucune réponse : « Peut-on continuer les activités ou doit-on attendre que les hippopotames s’en aillent ? Quelles sont les mesures à prendre ? »

Il est pourtant du devoir de TotalEnergies de gérer cette espèce vulnérable dont le parc national Murchison Falls est l’un des derniers refuges en Ouganda. « Ce sont des animaux très dangereux, et la cohabitation avec les humains est compliquée, explique le spécialiste des hippopotames Nicolas Mathevon, chercheur à l’université Jean-Monnet Saint-Étienne (Loire). Les hippopotames sortent de l’eau la nuit pour aller se nourrir dans des prairies, parfois situées à plusieurs kilomètres. Si les activités humaines empiètent sur cet habitat, ils seront probablement fortement perturbés. »
Biotope, censé travailler en toute indépendance, a en réalité prêté allégeance à TotalEnergies.
Preuve que le projet a un impact délétère sur la faune, une armada de clôtures, rampes et tranchées doivent être érigées autour du chantier pour éviter l’intrusion d’animaux. Pour contrer les éléphants d’Afrique – une espèce classée « en danger » – le plan de gestion de la biodiversité prescrit l’installation de clôtures « de 7 000 volts, d’environ 1,5 mètre de haut ».
Selon Graham Kerley, directeur de recherche à l’université Nelson Mandela (Afrique du Sud), il s’agit d’infrastructures électrifiées standard pour contrôler les éléphants, mais il précise que ces clôtures « peuvent les exclure de ressources et d’habitats essentiels, ce qui accroît la pression et le stress sur la population d’éléphants ». Et l’ONG E-Tech International a souligné dans son rapport que les dix plateformes de forage situées dans le parc national Murchison Falls « pourraient constituer une barrière infranchissable pour les éléphants qui cherchent à éviter le bruit et l’activité sur les sites des plateformes ».

Biotope préconise aussi de « mettre en place des structures de franchissement pour les animaux, telles que des ponts, des ponceaux, des passages souterrains plus importants et des passages supérieurs si nécessaire ». Toutefois, le rapport reconnaît que cela ne suffit pas, puisque les ouvriers doivent « inspecter les tranchées et les excavations tous les matins pour sauver la faune piégée ». « Ces mesures ont finalement toujours un faible impact, c’est du “blabla’’ pour faire oublier que ce type de projet est synonyme de destruction de la biodiversité », confirme à Mediapart l’ancien écologue de Biotope.
Interrogé à ce sujet, TotalEnergies affirme que « les mesures mises en place sont validées par les autorités compétentes et font l’objet d’un suivi indépendant pour en assurer l’efficacité ».

Le groupe français peut en tout cas se féliciter du travail de Biotope : en cas d’incidence sur la biodiversité durant le chantier, le rapport ne mentionne que rarement la suspension des travaux. Ce n’est pas vraiment un hasard. Biotope, censé travailler en toute indépendance, a en réalité prêté allégeance à TotalEnergies. Dans sa proposition commerciale que s’est procurée Mediapart, le cabinet a promis de « travailler étroitement avec Total ». « À la fin de chaque étape » de l’élaboration du rapport, « l’intégration des commentaires du client et sa validation sont attendues ». Dans la rubrique « Éthique de nos rapports », il n’y a pas un mot sur l’indépendance, seulement une obligation de « confidentialité ».
Un cabinet d’audit subordonné à TotalEnergies
L’influence de TotalEnergies sur les consultants qu’il emploie est confirmée par un second document confidentiel : la version de travail du rapport sur les « meilleures pratiques en matière de gestion de l’environnement » (Best Environmental Management Practice) du projet Tilenga, réalisé en novembre 2019 par le cabinet britannique The Biodiversity Consultancy (TBC).
Le document est constellé de commentaires de David Ochanda, chargé des questions de biodiversité pour la filiale ougandaise de TotalEnergies, qui s’emploie à édulcorer le rapport.
Les consultants de TBC écrivent par exemple que les données environnementales collectées lors de l’ESIA, l’étude d’impact rendue publique, comportent des « lacunes » et doivent être « plus ciblées et actualisées ». Les données sont « suffisantes », commente sèchement David Ochanda. Il martèle aussi, à trois reprises, que le suivi des écosystèmes impactés par le projet doit être « réaliste ».
Au sujet de la protection des lions, l’expert biodiversité de TotalEnergies Ouganda va jusqu’à supprimer, dans le texte en cours de rédaction, le fait qu’il faut solliciter un spécialiste de l’espèce (voir notre document ci-dessous). « Le fait qu’un spécialiste jouissant d’une réputation internationale ou régionale ait approuvé l’approche de suivi réduirait considérablement les risques pour Total », plaide, en réponse, un consultant de TBC.

Le cabinet avait aussi suggéré de réaliser tous les deux ans, grâce à un dispositif de surveillance aérienne, un inventaire des populations d’éléphants, de girafes et de deux espèces d’antilopes. David Ochanga, l’homme de TotalEnergies, propose que ce soit seulement tous les trois ans. TBC accepte aussitôt d’amender sa copie.
En somme, le cabinet semble plus préoccupé par le fait de satisfaire son client que par la protection de la nature. C’est particulièrement visible dans la rubrique consacrée à la compensation des dégâts causés par Tilenga. TBC souligne qu’il faut définir le « nombre d’hectares » de zones humides ou de forêts que TotalEnergies doit protéger en dehors de la zone du projet, mais il n’y a aucun détail concret.
Les mesures de compensation de l’impact négatif sur les chimpanzés semblent particulièrement peu ambitieuses. La norme PS6 que TotalEnergies a promis de respecter impose un « gain net » pour cette espèce protégée. Or, le rapport de TBC préconise la conservation de « plus de 400 chimpanzés » dans la réserve de Budongo, alors même qu’elle abrite, selon les estimations actuelles, entre 400 et 800 individus (voir notre document). « Cela ressemble à de la malhonnêteté, commente l’ancien consultant de Biotope interrogé par Mediapart. Pour atteindre un “gain net”, l’objectif devrait correspondre au milieu de la fourchette statistique, soit 600 individus. »

TotalEnergies n’a pas répondu à nos questions précises sur ce document, mais indique avoir mis en place « un programme de conservation [qui] suit activement les populations de lions, d’éléphants et de chimpanzés, avec pour objectif une augmentation de 25 % des populations d’ici à 2045 ».
Une enquête de terrain, réalisée par l’ONG ougandaise Afiego avec l’appui des Amis de la Terre France, a en tout cas diagnostiqué les premiers impacts négatifs sur l’environnement des activités pétrolières de TotalEnergies dans le parc Murchison Falls.
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Ce rapport, publié en septembre 2024, indique que les éléphants, perturbés par les vibrations et les bruits du chantier, « détruisent les terres cultivées » et auraient tué cinq personnes entre juin 2023 et avril 2024. Tandis que lapollution lumineuse de la plateforme de forage, visible jusqu’à 14 kilomètres, aurait des impacts négatifs sur les prédateurs nocturnes tels que les léopards, les lions ou les hyènes.
Qu’importent ces alertes, TotalEnergies se veut rassurant. Lors du début du projet en juillet 2023, l’impressionnante plateforme de forage qui siphonne le pétrole dans le parc Murchison Falls a été peinte en couleur beige « pour se fondre avec les prairies de la savane environnante ». Un coup de peinture qui dissimule mal le blanchiment des dommages écologiques de la firme pétrolière grâce à des cabinets de conseil sous son influence.
Au Mozambique, les fausses promesses environnementales du mégaprojet de TotalEnergies
Des documents confidentiels révèlent que le projet gazier Mozambique LNG, déjà contesté pour son impact sur le climat et à cause des massacres commis sur place, va aussi avoir un impact négatif sur l’environnement et la biodiversité, malgré les promesses de TotalEnergies.
18 février 2025 à 13h02 https://www.mediapart.fr/journal/ecologie/180225/au-mozambique-les-fausses-promesses-environnementales-du-megaprojet-de-totalenergies
C’est une bombe climatique que TotalEnergies veut exploiter à tout prix, malgré les massacres et les poursuites judiciaires. Le 22 janvier, 126 ONG ont appelé les banques à cesser leur soutien financier à Mozambique LNG, le mégaprojet de gaz naturel liquéfié à 20 milliards de dollars opéré par le géant français des hydrocarbures au nord du Mozambique, dans la région du Cabo Delgado, ravagée par une guerre entre le régime autoritaire au pouvoir à Maputo et un groupe armé ultraviolent affilié à l’État islamique.
Les travaux de l’usine de liquéfaction, que TotalEnergies espérait redémarrer l’an dernier, sont toujours gelés, à la suite du massacre de plus de mille personnes commis en mars 2021 par les islamistes. La multinationale est accusée d’avoir manqué à son devoir de protection des employés de ses sous-traitants, dont plusieurs sont morts. Suite à une plainte de survivants et de familles de victimes, une enquête préliminaire pour « homicide involontaire » et « non-assistance à personne en danger » a été ouverte en mai 2024 par le parquet de Nanterre. TotalEnergies dément ces accusations.

Le média Politico a par ailleurs révélé qu’une centaine de villageois ont été massacrés à l’intérieur du site gazier, cette fois par les militaires mozambicains payés par TotalEnergies pour protéger ses installations. Selon Le Monde, l’entreprise avait été informée dès 2021 d’autres exactions commises par ces mêmes militaires.
Norme non respectée
Mozambique LNG est aussi une catastrophe pour le climat : l’exploitation et la consommation du gaz issu de cet énorme gisement offshore vont émettre jusqu’à 4,4 milliards de tonnes de CO2, davantage que les émissions annuelles de l’Union européenne.
Mais ce n’est pas tout. Le projet va aussi nuire à l’environnement et à la faune sauvage, aussi bien en mer que sur terre. Alors même que TotalEnergies avait promis le contraire. C’est ce que révèle Mediapart avec cette nouvelle enquête de la série « GreenFakes », fondée sur des documents confidentiels obtenus par l’ONG Climate Whistleblowers.
Lorsqu’il a racheté 26 % du projet en 2019 à la compagnie pétrolière américaine Anadarko, le groupe TotalEnergies avait promis de respecter la norme PS6 élaborée par la Société financière internationale (SFI), filiale de la Banque mondiale. Elle prévoit que le projet ne devra provoquer aucune « perte nette » de biodiversité, et même un « gain net » pour les « habitats critiques » abritant des espèces menacées (lire le premier volet de notre enquête).
Mais le « plan d’action biodiversité » élaboré en 2019 par Anadarko juste avant le rachat, et que TotalEnergies a gardé secret, montre que la norme PS6 n’a pas été respectée. Contactée par Mediapart, l’entreprise a démenti, mais a refusé de répondre aux points précis que nous lui avons soumis (lire l’intégralité de la réponse dans les annexes de cet article).

TotalEnergies doit éviter autant que possible les dommages à l’environnement, et compenser ceux qui sont jugés inévitables. Mais les mesures proposées sont si floues que le plan d’action biodiversité « ne respecte pas les normes européennes », selon un expert qui a évalué le document pour Mediapart. TotalEnergies n’a pas souhaité commenter, mais souligne que son plan a été validé par les autorités mozambicaines.
La zone concédée à TotalEnergies abrite plus de 150 plantes qui existent seulement dans la région, dont dix en danger d’extinction.
Le plan d’action biodiversité de 2019 souligne tout d’abord qu’en raison de la « pauvreté des données disponibles » sur la faune et la flore dans « cette région isolée du Mozambique », des études complémentaires sont nécessaires pour « quantifier et gérer les impacts du projet ». En clair, TotalEnergies était incapable de savoir s’il respecte la norme PS6, faute d’instruments de mesure. L’entreprise dit avoir mené des « évaluations supplémentaires », mais a refusé de nous les communiquer.
Le plan d’action biodiversité de 2019 souligne que la péninsule d’Afungi, la zone de 3 500 hectares concédée à TotalEnergies, abrite une « diversité d’espèces élevée », avec plus de 150 plantes qui existent seulement dans la région, dont dix en danger d’extinction. Mais aussi plusieurs espèces animales vulnérables ou menacées, dont le héron de Madagascar et le chien sauvage africain. La destruction de ces « habitats critiques », dont les forêts et les zones humides, risque de constituer l’impact « le plus important ». Il est même qualifié de « majeur » pour les mammifères.

Afin de limiter les dégâts, TotalEnergies avait accepté en 2020 de diminuer de 645 hectares la surface utilisée pour les constructions. Mais une analyse d’images satellitaires que nous avons réalisée montre que l’entreprise a déjà détruit, à ce stade du chantier, 320 hectares dans les « zones rouges » les plus sensibles écologiquement, dont 110 hectares dans les endroits que TotalEnergies avait pourtant promis de préserver.
Espèces invasives
Le projet, qui comprend le forage de puits offshore en mer, de gazoducs et d’un port, va aussi endommager les milieux côtiers et marins. Le plan d’action biodiversité confidentiel de 2019 souligne que la zone abrite de nombreuses zones marines très riches en biodiversité, parmi les mieux conservées du Mozambique. Dont une barrière de corail « d’une diversité unique », des prairies d’herbes marines (posidonie) et des mangroves, ces forêts les pieds dans l’eau. Là encore, le projet menace plusieurs espèces protégées, dont des poissons et des tortues. Le rapport souligne également l’impact négatif que vont provoquer le forage des puits et le trafic maritime sur les dauphins et les baleines.
Dans son étude d’impact environnemental, réalisée un an plus tard et publiée en 2020, TotalEnergies a promis d’atténuer les dégâts, par exemple en détruisant, pour construire son gazoduc, les coraux et les prairies marines sur 100 mètres de large au lieu des 300 mètres prévus. Mais notre analyse des images satellitaires montre que l’entreprise a déjà endommagé les fonds marins proches de la plage sur une longueur de 1 400 mètres afin de construire le port.

TotalEnergies a aussi promis en 2020 de mettre en place une série de mesures d’atténuation, afin d’aboutir au bout du compte à un impact « mineur » ou « négligeable » pour la plupart des problèmes environnementaux soulignés. Mais ces mesures ne sont pas toujours décrites précisément et devaient être détaillées dans d’autres documents à réaliser ultérieurement, que TotalEnergies n’a pas publiés.
TotalEnergies Mozambique a versé 6 150 euros à Biotope pour l’aider à élaborer un « package de communication sur la biodiversité ».
L’étude d’impact reconnaît toutefois que malgré les efforts envisagés, l’impact négatif du dragage, c’est-à-dire le fait de racler et donc de détruire les fonds marins, restera « majeur », car le dépôt de sédiments et la pollution de l’eau par « les particules en suspension » seront « inévitables ». TotalEnergies se dit aussi incapable de limiter le développement d’espèces invasives et les dommages de son projet sur les mangroves, avec un impact qui restera « modéré ».
Bref, entre la destruction de centaines d’hectares d’espaces naturels à terre et les dommages sur les fonds marins, TotalEnergies reconnaît que le projet Mozambique LNG va nuire à l’environnement. Pour respecter la norme PS6, c’est-à-dire ne provoquer aucune « perte nette » de biodiversité et un « gain net » pour les espèces menacées, la firme pétrolière doit donc compenser les dégâts.

Mais les mesures proposées dans le plan d’action biodiversité de 2019 ne sont pas à la hauteur. Le document propose seulement d’« identifier », avec l’aide du gouvernement mozambicain et d’ONG, des projets susceptibles « d’éviter des pertes de biodiversité ou de restaurer la biodiversité ailleurs » (notre document ci-dessus). En clair, il n’y a rien de concret. Le rapport ajoute qu’il faudra un « groupe de travail solide » et des « données scientifiques robustes » pour parvenir à mettre au point ces projets.
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En février 2021, TotalEnergies a justement commandé au cabinet de conseil français Biotope une étude sur « les impacts résiduels du projet sur la biodiversité » et la « recherche de projets de compensation ». Selon un document interne, la mission a été facturée seulement 3 150 euros, un montant extrêmement faible pour un projet d’une telle ampleur. Biotope et TotalEnergies n’ont pas souhaité nous dire si des paiements complémentaires ont été effectués.
Toujours en février 2021, TotalEnergies Mozambique a versé 6 150 euros à Biotope pour l’aider à élaborer un« package de communication sur la biodiversité ». En clair, le géant pétrolier a dépensé deux fois plus pour verdir sa communication que pour étudier la meilleure façon de réparer les dommages qu’il a causés à l’environnement. Ce qui ressemble fort à de l’écoblanchiment. Contactés à ce sujet, Biotope et TotalEnergies n’ont pas répondu.
En tout cas, quatre ans après avoir été commandé à Biotope, le rapport n’a toujours pas été publié. Et aucun projet de compensation écologique n’a été annoncé par TotalEnergies. L’entreprise nous a assuré que son « plan de gestion environnemental »comprend des « mesures de prévention et de compensation », mais a refusé de nous indiquer en quoi elles consistent.
L’entreprise a encore le temps de se pencher sur la question. Selon un article publié le 22 janvier par le Financial Times, TotalEnergies a été contraint de reporter, une nouvelle fois, la reprise des travaux, à cause la situation sécuritaire dans la région.
En Guinée, un cabinet et des banques françaises au service de l’écocide minier
Malgré les promesses, des mines financées par des banques françaises et une filiale de la Banque mondiale ravagent l’environnement en Guinée. Cette opération d’écoblanchiment a fait la fortune du cabinet français Biotope, qui conseille à la fois le gouvernement et les sociétés minières.
19 février 2025 à 12h25 https://www.mediapart.fr/journal/ecologie/190225/en-guinee-un-cabinet-et-des-banques-francaises-au-service-de-l-ecocide-minier
Le nord-ouest de la Guinée est devenu un enfer rouge. Rouge comme la bauxite, le minerai de base de l’aluminium, lequel sert à fabriquer nos voitures, nos avions et nos canettes de soda. Pour extraire la bauxite, il faut raser la végétation et faire exploser le sol à la dynamite. Il ne reste, à la fin, qu’un désert caillouteux et stérile. Les poussières rouges libérées lors de l’extraction et du transport s’infiltrent et se déposent partout, polluent l’air, l’eau et ce qui reste de végétation alentour.
La situation ne cesse d’empirer depuis 2015, lorsque la Malaisie et l’Indonésie ont réduit leurs exportations de bauxite à cause des dégâts environnementaux provoqués par les mines. La Guinée, qui figure parmi les quinze pays les plus pauvres du monde, a pris le relais et quadruplé sa production. Avec des conséquences dramatiques pour la population locale, comme l’ont documenté les ONG Human Rights Watch, Cecide et Fian. Mais aussi pour les animaux qui vivaient dans la zone, notamment les chimpanzés d’Afrique de l’Ouest, une espèce en danger critique d’extinction.

Officiellement, pourtant, ces mines de bauxite n’ont aucun impact négatif sur la biodiversité. C’est ce que prétendent la Banque mondiale et les grandes banques françaises qui les ont financées. Un cabinet d’expertise français, Biotope, a joué un rôle majeur dans cette opération d’écoblanchiment, en multipliant les lucratives missions de conseil à la fois auprès du gouvernement guinéen et des sociétés minières, malgré les conflits d’intérêts.
C’est ce que révèle notre nouvelle enquête de la série « GreenFakes », basée sur des documents confidentiels de Biotope, obtenus par l’ONG Climate Whistleblowers.
Des centaines d’hectares d’espaces naturels détruits
La zone située entre les villes de Boké et de Sangarédi est l’épicentre du boom de la bauxite, après les extensions, accordées en 2016 et 2019, à deux mines géantes. Celle de la Compagnie des bauxites de Guinée (CBG), contrôlée à 51 % par le gouvernement guinéen et par trois multinationales (Rio Tinto, Alcoa et Dadco). Et celle de la Guinea Alumina Corporation (GAC), détenue par un producteur d’aluminium des Émirats arabes unis.
Ces deux mégaprojets ont été financés par des prêts de plus de 1,5 milliard de dollars, dont plus de 300 millions fournis par la Société financière internationale (SFI), filiale de la Banque mondiale, et des centaines de millions accordés par des banques privées, dont les françaises BNP Paribas, Société générale, Crédit agricole et Natixis.
Combo est surtout, pour Biotope, un outil idéal pour doper son business, en partie grâce à de l’argent public français.
La prestigieuse SFI, qui a mené l’évaluation environnementale, s’est portée garante du fait que les mines seront « vertes ». La SFI a inclus dans les contrats de financement le respect d’une norme qu’elle a elle-même inventée, baptisée PS6. Elle impose, en théorie, aux compagnies minières de ne provoquer aucune « perte nette » de biodiversité, et même un « gain net » pour les « habitats critiques » où vivent des espèces protégées.
À première vue, ce n’est pas gagné : la mine de CBG va à elle seule détruire 3 200 hectares d’espaces naturels, sans compter les routes et le chemin de fer associés, selon le rapport d’évaluation officiel. Pour respecter la norme PS6, il va donc falloir compenser ces dégâts, par exemple en replantant des forêts ailleurs.

C’est alors que Biotope entre en scène. Ce cabinet français, spécialiste des études en matière de biodiversité, a créé en 2016 l’initiative Combo (conservation, minimisation des impacts, et compensation au titre de la biodiversité, en Afrique), qui vise justement à aider, dans quatre pays africains, les gouvernements à mettre en place la « compensation biodiversité », mais aussi à aider les entreprises à respecter la norme PS6.
Combo est un projet à but non lucratif, cofinancé notamment par Biotope, le gouvernement français (via l’Agence française de développement), des ONG… et le géant anglo-australien des mines Rio Tinto, actionnaire de la société minière guinéenne CBG. Combo est surtout, pour Biotope, un outil idéal pour doper son business, en partie grâce à de l’argent public français.
En octobre 2016, le projet est lancé en Guinée sous le patronage de la SFI, la filiale de la Banque mondiale qui a orchestré deux mois plus tôt le financement de la mine de CBG. Pour la Guinée, c’est une aubaine, puisque dans le cadre de Combo, les conseils de Biotope sont gratuits.
Création d’un parc national
C’est ainsi que le gouvernement guinéen a confié au cabinet français un rôle clé dans le comité chargé d’élaborer la stratégie nationale de compensation des impacts des mines sur la biodiversité. Sauf que Biotope a un gros conflit d’intérêts : il conseille en parallèle le Réseau Environnement Bauxite, un organisme créé par plusieurs sociétés minières censées financer la compensation, dont la CBG et la GAC.
Les réflexions sur la stratégie nationale accouchent de deux projets, qui ont vocation à se rejoindre. Le premier, c’est la création du parc national du Moyen-Bafing, dans le nord du pays. En 2017, la CBG et la GAC ont accepté de le financer à hauteur de 48 millions de dollars, afin de compenser l’impact négatif de leurs mines sur les chimpanzés.

En janvier 2019, lors d’un séminaire à l’hôtel Petit Bateau de Conakry, Biotope propose une seconde idée : un Fonds fiduciaire pour la conservation, alimenté notamment par les entreprises, qui financerait les zones naturelles protégées.
Fin 2020, le ministère de l’environnement lance une mission de conseil à 100 000 euros, financée par la Banque mondiale, afin de réaliser une « étude de faisabilité » de ce fonds. L’appel d’offres est remporté par… Biotope.
Cette attribution est susceptible d’enfreindre les règles de passation de marchés de la Banque mondiale, qui proscrivent tout « avantage compétitif inéquitable », et plus précisément le fait que les consultants profitent des « services passés » liés à la mission qu’ils ont obtenue. Contactés à ce sujet, la Banque mondiale et le gouvernement guinéen indiquent que les procédures ont été respectées.
Objectif minimaliste
En septembre 2021, un coup d’État militaire renverse le président guinéen Alpha Condé. La mission de Biotope est interrompue. Elle a repris en 2022, à la suite d’un avenant signé par le nouveau gouvernement, désormais contrôlé par la junte militaire du colonel Mamadi Doumbouya, qui s’est autoproclamé « président de transition ».
En décembre 2024, Biotope a décroché auprès du gouvernement guinéen, sans appel d’offres, une nouvelle mission, cette fois pour créer le Fonds fiduciaire pour la conservation, rémunérée 518 800 euros, et toujours payée par la Banque mondiale.
En clair, ce fonds, censé être l’une des mesures phares de la politique nationale guinéenne de compensation de l’impact des mines de bauxite, n’est toujours pas opérationnel après quatre ans d’études.
Le parc national, censé être un sanctuaire, est menacé par des concessions minières et par un projet de barrage, qui risque d’engloutir une bonne partie de la forêt.
La Banque mondiale indique que, Biotope ayant réalisé la première étude, il était normal de choisir le cabinet français sans appel d’offres pour la seconde, afin d’« assurer une continuité du service ». La banque précise que la création du fonds est prévue pour novembre 2025.
Le second projet, le parc national du Moyen-Bafing, a été créé en mai 2021, juste avant le coup d’État. Mais il est insuffisant. Il n’a pas été calibré pour réparer l’ensemble de la destruction des espaces naturels par CBG et GAC, mais seulement pour compenser l’impact de leurs mines sur les chimpanzés en voie de disparition.
Cet objectif minimaliste n’est même pas atteint, selon un rapport publié en octobre 2021 par l’ONG Re:wild et le groupe d’experts sur les chimpanzés de l’Union internationale de conservation de la nature (UICN).
Le rapport souligne qu’il est « improbable que CBG et GAC parviennent à obtenir un gain net de la population de chimpanzés sur vingt ans », pour plusieurs raisons. La première, c’est que le parc national, censé être un sanctuaire, est menacé par des concessions minières et par un projet de barrage, qui risque d’engloutir une bonne partie de la forêt. Interrogé à ce sujet, le ministère des mines assure que ce barrage « n’affectera qu’une superficie relativement faible de la zone de protection intégrale du parc ».

Le rapport de Re:wild et de l’UICN estime « probable » que les deux sociétés aient « sous-estimé » la perte de chimpanzés provoquée par leurs mines (chiffrée à 143 individus maximum), et donc le volume de compensation à effectuer. Les experts ajoutent que l’enveloppe financière promise n’est pas suffisante pour financer le parc national à long terme.
Pire encore, la CBG et la GAC rechignent à débloquer les premiers versements, malgré les « demandes répétées » qui leur ont été adressées. Les 48 millions de dollars sur vingt ans qu’elles avaient promis de payer représentent pourtant moins de 0,1 % de leurs revenus sur la période, selon une estimation de Mediapart.
Le rapport critique aussi la SFI, la filiale de la Banque mondiale qui a orchestré le financement des mines de bauxite. Dans les accords de prêts, la SFI a fait promettre aux compagnies qu’un « gain net » de biodiversité devait être atteint pour les espèces protégées, mais sans inclure « l’obligation pour CBG et GAC de réaliser des paiements immédiats et réguliers en matière de compensation ».
Le ministère des mines répond que le problème a été résolu, et que les deux compagnies ont versé à ce jour 24,3 millions de dollars. Le ministère affirme que le parc parviendra à compenser l’impact des mines sur les chimpanzés, et contribuera à la « préservation de milliers d’espèces biologiques ».
La plus grande mine de fer du monde
Contactées par Mediapart, la CBG et la GAC n’ont pas répondu. La SFI indique que les sociétés ne sont pas tenues de respecter immédiatement la norme PS6 sur l’absence de perte de biodiversité, mais seulement « après une période de temps raisonnable » (lire l’intégralité de la réponse dans les annexes de cet article). Mais ce n’est toujours pas le cas aujourd’hui. Le dernier rapport d’évaluation de la GAC indique même que la compagnie minière est dans une situation de « non-conformité à long terme », avec quatorze entorses aux règles identifiées. La CBG essaie pour sa part de réhabiliter les zones qu’elle a fini d’exploiter, mais elle a bien du mal, car il n’y pas assez de terre disponible pour recouvrir les sols.
Le non-respect des normes est également mentionné dans une plainte déposée en 2019 auprès du médiateur de la SFI, par 540 habitant·es de treize villages guinéens. Ils dénoncent « la destruction de leur environnement et de leurs moyens de subsistance »par les mines de la CBG. Une médiation a été engagée par la SFI, mais elle n’a toujours pas abouti cinq ans plus tard.

Cette situation n’émeut guère les banques françaises qui ont cofinancé les projets (lire leurs réponses complètes dans les annexes). BNP Paribas n’a pas répondu. La Société générale « a comme règle de conduite de ne pas donner d’information » sur « des opérations spécifiques ». Natixis affirme mener un « suivi approfondi » de la conformité environnementale des mines, sans en indiquer le résultat. Idem pour le Crédit agricole, qui dit recevoir « régulièrement » des « comptes rendus », mais a refusé de nous les fournir.
Biotope a pour sa part grandement bénéficié de son activisme auprès du gouvernement guinéen. À partir du printemps 2021, l’activité du cabinet dans le pays a explosé, avec plus de 2 millions d’euros de contrats en deux ans remportés auprès de nouvelles compagnies minières, selon des documents internes.
Biotope a même ouvert, fin 2021, une filiale en Guinée dotée de cinq salariés à plein temps, afin d’assurer une mission pour un client très problématique : le consortium sino-singapourien WCS, l’un des deux opérateurs, avec une société contrôlée par le géant australien des mines Rio Tinto, de la mine de Simandou, située dans l’est du pays.
Lors de son ouverture, prévue fin 2025, Simandou sera la plus grande mine de fer du monde, avec une production de 60 millions de tonnes par an. Mais cet investissement colossal, d’un montant de 20 milliards de dollars, est critiqué par des ONG regroupées dans la coalition Simandou Aware. Elles dénoncent des risques majeurs pour l’environnement, la population locale, la pollution des eaux et la faune sauvage. La mine est en effet située dans une zone de forêts jusqu’ici préservée et enclavée, qui abrite de nombreuses espèces protégées, dont les chimpanzés en danger critique d’extinction.

WCS et Rinto Tinto ont promis de respecter la norme PS6 de la SFI, c’est-à-dire de ne provoquer aucune perte nette de biodiversité. Mais les conclusions de leurs études préparatoires sont contestées par les ONG.
Des centaines d’hectares d’espaces naturels vont être détruits par les deux blocs de la mine et par la construction d’une ligne de chemin de fer de 670 kilomètres reliant Simandou à l’océan. Ce chantier ferroviaire a déjà engendré des pollutions et des impacts négatifs pour les riverains et les chimpanzés, selon l’ONG Action Mines Guinée et le groupe d’expert de l’Union internationale de conservation de la nature.
Impact sous-estimé
Dans son dernier rapport d’impact, publié en avril 2024, Rio Tinto reconnaît que malgré ses efforts, « le projet aura un impact négatif sur la biodiversité, notamment sur les chimpanzés d’Afrique de l’Ouest et les habitats critiques » abritant des espèces menacées. Afin de respecter la norme PS6, Rio Tinto promet qu’il mettra en œuvre « une stratégie de compensation », notamment en ce qui concerne les chimpanzés.
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Biotope a d’abord été embauché par WCS en mars 2021 pour réaliser l’étude d’impact biodiversité de la ligne de chemin de fer, pour 1,2 million d’euros. La mission a été étendue en 2022 à la mine, pour calculer l’ampleur de son impact écologique et chiffrer la « compensation »nécessaire. Un « travail énorme » en perspective avec « sûrement un très gros devis de plusieurs millions », se félicite Biotope lors d’une réunion interne en octobre 2022. Le cabinet français cherche activement des « sites de compensation », c’est-à-dire des zones naturelles dont les géants miniers pourraient financer la protection.
Mais les relations du cabinet français avec WCS semblent difficiles. En décembre 2022, Biotope estime qu’il faut faire « beaucoup d’études » supplémentaires « pour le recalcul des impacts sur les chimpanzés et […] pour requantifier la dette écologique du projet ». Ce qui suggère que l’impact négatif aurait été sous-estimé au départ.
Lors d’une réunion de travail à Paris organisée en 2023 sur le projet Simandou avec WCS, Rio Tinto, et l’ONG Wild Chimpanzee Foundation (WCF), la consultante de Biotope a dû procéder à une « affirmation forte de nos positions vis-à-vis des approches chimpanzés », selon un mémo interne. En clair, les groupes miniers ne semblaient pas très motivés pour protéger cette espèce menacée.
Contacté au sujet de cette réunion, WCS n’a pas répondu. Rio Tinto dément formellement, et affirme que selon son propre compte-rendu de cette réunion, Biotope « n’a pas réaffirmé sa position au sujet des chimpanzés en réaction à une réticence » des sociétés minières présentes.
Les rapports de Biotope n’ont pas été publiés. Et deux ans après la mission confiée au cabinet français, aucun projet de compensation n’a encore été annoncé.
Dans sa réponse à Mediapart, le ministère des mines de Guinée indique que WCS et Rio Tinto « ont récemment déposé les plans de compensation des pertes de biodiversité ». Rio Tinto nous a pourtant indiqué qu’il doit encore mener des études complémentaires sur le sujet, et qu’il pourra dévoiler les sites retenus pour la compensation fin 2025 ou début 2026 (lire l’intégralité des réponses dans les annexes de cet article)
Le groupe minier ajoute qu’il est « complètement aligné » avec la norme PS6. Le ministère des mines indique pour sa part que « le projet Simandou a fait l’objet d’une application rigoureuse de tous les standards environnementaux nationaux comme internationaux, y compris les normes de performance de la SFI », et que « des efforts continuent d’être déployés sur le terrain » pour en assurer le « respect strict ».