La progression, depuis 2022, des discours xénophobes dans les médias et partis de droite s’est concrétisée par un essor spectaculaire du vote RN sur les terres traditionnelles de la droite.

Du vote Fillon au vote Bardella : comment le RN a grignoté l’espace électoral de la droite

« De la droite au RN, la grande bascule (1/5) ». La progression, depuis 2022, des discours xénophobes dans les médias et partis de droite s’est concrétisée par un essor spectaculaire du vote RN sur les terres traditionnelles de la droite. Avec son discours mordant sur celui de l’extrême droite, Bruno Retailleau espère inverser la tendance. 

Par Clément GuillouPublié le 16 février 2025 à 21h00, modifié à 12h35 https://www.lemonde.fr/politique/article/2025/02/16/du-vote-fillon-au-vote-bardella-comment-le-rn-a-grignote-l-espace-electoral-de-la-droite_6550011_823448.html

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« Avec les électeurs de droite, je partage l’essentiel. » Dans le magazine Valeurs actuelles du 11 février, Jordan Bardella déroule les poncifs de la droite sur les impôts, le poids de l’Etat, « l’assistanat » et le « péril mortel » de la gauche. La poursuite d’une entreprise de drague soutenue des derniers fidèles du parti gaulliste et des déçus d’Emmanuel Macron, accélérée depuis son élection à la présidence du Rassemblement national (RN), en 2022. Son obsession : reconstituer l’électorat qui avait porté Nicolas Sarkozy au pouvoir en 2007, la France des ouvriers et employés, des retraités et de l’élite économique. Les élections européennes, puis le premier tour des législatives en 2024 ont montré la fidélité des actifs au parti d’extrême droite, le ralliement des seniors, et l’ébauche d’une neutralité du monde économique à leur égard. Le second tour des législatives a, dans le sens inverse, montré les réticences d’une partie du peuple de droite à confier les clés du pays à un parti ostracisé de la vie politique française depuis cinquante ans.

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Reste que la progression, depuis 2022, des discours xénophobes dans les médias et partis de droite s’est concrétisée par un essor spectaculaire du vote RN sur des terres qui lui étaient jusqu’alors interdites. L’ascension politique de Marine Le Pen a reposé sur le renforcement des zones déjà défrichées par son père, dans le Nord, le Pas-de-Calais, l’ancienne région Champagne-Ardennes et l’arc méditerranéen. Elle y a ajouté, en 2022, des scores conséquents dans le Sud-Ouest agricole, historiquement de centre gauche. En 2024, le RN a pris le leadership sur des terres traditionnelles de la droite : zones frontalières à l’Est ; départements ruraux de l’Orne, de la Saône-et-Loire, du Cantal ou de la Haute-Loire ; terres catholiques de Sarthe et de Vendée. C’est là que François Fillon, incarnation d’une droite libérale conservatrice, obtenait ses meilleurs résultats en 2017.

Devant une carte des scores comparés de Jordan Bardella aux élections européennes de 2019 et de 2024, Jérôme Fourquet, directeur de l’institut de sondages IFOP, entoure au stylo les zones de plus forte progression, toutes marquées par l’activité agricole, qu’il s’agisse d’élevage, comme dans le Haut-Doubs ou la Haute-Loire, ou de grandes cultures, comme la Beauce ou la Seine-et-Marne. « La composante agricole et rurale se fait aspirer, sous l’effet du discours de Jordan Bardella sur la bagnole et les normes. Il ne reste à la droite que les retraités, un peu de cadres et des professions indépendantes. »

Les « libéraux » dans la ligne de mire de Bardella

Longtemps, explique l’essayiste, le RN a été empêché par des freins institutionnels : « Dans le bocage normand ou les zones rurales catholiques, l’Eglise, [le syndicat agricole de] la FNSEA et les notables locaux tenaient les ouailles à droite. Mais les effectifs agricoles ont fondu, le taux d’assistance à la messe a décliné, et le pouvoir de prescription de ces organisations s’étiole. Par ailleurs, le vote catholique s’éclate de plus en plus et ses préoccupations changent. Les catholiques pratiquants sont plus travaillés par l’effacement des racines chrétiennes de la France ou le sort des chrétiens d’Orient que par les questions de bioéthique. »

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A cette expansion géographique correspond une diversification des électorats de l’extrême droite, dans une seule direction : la clientèle habituelle de la droite. L’institut de sondages Cluster17, qui segmente la population en « clusters » composés selon un panel de réponses à des propositions économiques, régaliennes ou culturelles, constate que « le RN progresse sur l’ancien espace sarkozyste ». En 2024, l’extrême droite a emporté l’adhésion du cluster des « apolitiques » et des « conservateurs », encore séduits par Emmanuel Macron deux ans plus tôt. Le politiste Jean-Yves Dormagen, fondateur de Cluster17, décrit ces derniers comme une « droite pas très politisée, rurale, hostile aux migrants, défiante de l’Europe sans être radicale ».

Dans la ligne de mire de Jordan Bardella se trouve le cluster des « libéraux », cœur électoral de la droite française : « patrimoine élevé, fortement catholique, politisé, lecteur du Figaro, conservateur sociétalement et soucieux de la compétence. Son évolution reflète l’évolution de la droite politique », observe Jean-Yves Dormagen, qui a vu ce groupe d’électeurs passer de Fillon à Macron, être tenté par Eric Zemmour en 2022, puis voter RN autant que la moyenne nationale en 2024. « Le cœur de la droite se défiait du RN car trop antisystème et trop à gauche économiquement ; mais l’affaiblissement de LR [Les Républicains] et l’émergence d’Eric Zemmour, qui les a habitués à voter autrement, les font se déplacer vers le RN. » De sorte que le vote RN commence à ressembler à l’alchimie gagnante du néoconservatisme, réalisée par Donald Trump aux Etats-Unis et Javier Milei en Argentine : les anciens « gilets jaunes » alliés à la bourgeoisie traditionaliste, réunis par la polarisation du débat politique sur les questions identitaires et culturelles.

Ce glissement est le fruit, estiment les caciques lepénistes, du travail de représentation de leurs députés élus en 2022, de la « stratégie de la cravate » observée à l’Assemblée nationale, et du discours classiquement de droite tenu par Jordan Bardella. Elle correspond aussi au changement de priorités de l’électorat filloniste, tenté par le rejet de l’étranger et de l’islam depuis les attentats de 2015. A l’Institut de formation politique, une école privée qui tente de promouvoir l’« union des droites » et son futur personnel, on constate la fusion des univers mentaux et le mépris de la jeunesse de droite pour LR. L’étiquette est presque vécue comme infamante, et la priorité des « auditeurs » n’est plus le libéralisme économique mais le combat identitaire.

La droite divisée

« Notre offre a commencé par prendre dans les milieux populaires car ils furent les premiers confrontés à la mondialisation et l’immigration, situe Sébastien Chenu, transfuge du parti gaulliste il y a dix ans et vice-président du RN.Mais aujourd’hui, les cadres sont confrontés aux mêmes questions de pouvoir d’achat et d’insécurité. » Autre explication, avancée par Philippe Olivier, conseiller de Marine Le Pen : « Le curé, qui nous faisait barrage, a de moins en moins de prise sur l’électorat. Et dans la Sarthe [où tente de s’implanter sa femme, Marie-Caroline Le Pen], la réalité s’impose : l’immigration explose au Mans, le réseau de distribution de drogue s’étend à la campagne, cela crée un terreau favorable au vote RN. » L’explication est un peu courte, car le RN s’installe aussi dans des circonscriptions bien portantes, où l’insécurité est presque inexistante.

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De l’autre côté du fragile cordon sanitaire, on impute à la droite elle-même sa disparition progressive. Le pillage des forces vives de LR par Emmanuel Macron, en 2017, et l’incarnation d’une politique pro-business par le chef de l’Etat, a remis en question l’utilité du parti gaulliste. Et depuis 2022, la droite, tiraillée sur son rapport aux macronistes, s’est divisée sur la réforme des retraites et a vu son président, Eric Ciotti, rejoindre le RN en juin 2024. Lorsqu’elle a brièvement renoué avec le pouvoir avec la nomination de Michel Barnier comme premier ministre en septembre 2024, la droite a été contrainte de proposer un budget de rigueur.

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Ces tiraillements internes et propositions impopulaires ne sont pas de nature à dissuader son électorat d’aller voir ailleurs, déplore Xavier Bertrand, qui juge son camp paralysé par l’existence du RN. « Qui, à droite, est encore capable de dire “ni LFI [La France insoumise] ni RN”, à part moi ?, lance le président de la région Hauts-de-France. Le RN fait peur à beaucoup de gens dans la classe politique. Personne à droite n’ose les affronter, pour ne pas fâcher les électeurs. » Il soutient pourtant Bruno Retailleau, candidat à la présidence du parti, et son discours plagiant celui de l’extrême droite.

Dans l’entourage du ministre de l’intérieur, on se convainc que le Vendéen est celui qui inversera une tendance en marche depuis l’ère sarkozyste : « La droite n’a jamais eu l’occasion depuis François Fillon de reconstruire un discours pour embarquer les gens et raconter l’après. Il a manqué une parole unifiée et une incarnation. La percée du RN sur nos terres est fragile : avec une bonne campagne, on change le paysage politique pour dix ans. » Dix ans, c’est aussi le temps écoulé depuis les derniers succès électoraux de la droite.

Clément Guillou

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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