COULISSES.
Bayrou et Bétharram : des faits anciens, une interrogation nouvelle et des mensonges en série
Samedi 15 Février 2025
Par Michaël Hajdenberg, coresponsable du pôle Enquête.
enquete@mediapart.fr

Le 2 février 2024, dans la foulée des révélations de Mediapart sur le lycée Stanislas et la ministre Amélie Oudéa-Castéra, Antton Rouget écrit un mail à une demi-douzaine de membres de la rédaction. « Je viens de lire dans Sud Ouest qu’une enquête préliminaire est ouverte au sujet de Bétharram, un établissement catho dans le Béarn. »
Depuis de nombreuses années, Antton Rouget multiplie les enquêtes sur les personnalités politiques de premier plan. Et il est particulièrement calé sur l’actualité du sud-ouest de la France. Il a grandi dans la région, y a fait ses débuts à l’AFP, a gardé un lien fort avec le Pays basque, et lit quotidiennement la presse locale.
Il poursuit ainsi sa missive : « Pour vous situer un peu : Bétharram, tout le monde connaît dans la région, quand j’étais gamin, ça revenait tout le temps. Comme si c’était l’enfer. En mode menaces dans les familles : “Si tu fais des conneries, je t’envoie à Bétharram.” Dans les années 1990, il y a déjà eu des dénonciations de violences au sein de l’établissement. Pile au moment où un certain François Bayrou était ministre de l’éduc’. François Bayrou avait alors la particularité d’avoir mis un de ses fils, Calixte Bayrou, à Bétharram. Or d’après plusieurs témoins (j’ai pas les docs), Bayrou a été alerté par écrit par plusieurs parents sur ce qu’il se passait et n’a jamais bougé le petit doigt. »
Il conclut ainsi : « Vous me dites, mais je trouve que ça vaut la peine de s’y mettre à plusieurs. »
Lors des vacances suivantes, il prend attache avec la personne qui a monté le collectif des victimes et rencontre à Biarritz un homme qui a porté plainte en 2000 pour des viols subis entre 15 et 17 ans. Le témoignage est terrible. Les conséquences des actes désastreuses. Le journaliste se dit qu’il faut enquêter sur le système de violences qui a été à l’œuvre, sur le nombre de victimes, leur profil, « mais ce n’est pas vraiment dans ma fiche de poste. Et puis pour avoir travaillé par le passé sur la pédocriminalité dans l’Église au moment de l’affaire Barbarin, je sais à quel point tout cela est chronophage. Ça ne peut pas être ma priorité ».
Ça l’est d’autant moins que les médias locaux (Sud Ouest, La République des Pyrénées, France 3 Région, France Bleu, etc.) font très bien le travail, enquêtent, racontent.
Quand François Bayrou est nommé premier ministre par Emmanuel Macron, Antton Rouget continue cependant de s’interroger sur un point. « Comment se fait-il que depuis les nouvelles plaintes de 2023 et la réouverture de l’enquête, il ne parle jamais de cette histoire ? Pourquoi l’élu le plus important des Pyrénées-Atlantiques n’a-t-il par exemple jamais rencontré le collectif des victimes ? »
Dans les articles de la presse régionale, « François Bayrou apparaît seulement en filigrane. Son nom est mentionné en raison de son fils qui y a étudié, de sa femme qui y a enseigné, mais il n’y a jamais d’angle ou de titre sur lui. Il ne s’est jamais vraiment exprimé sauf pour se justifier d’une rencontre avec un juge qui a été en charge de l’affaire à la fin des années 1990. François Bayrou fait partie du décor, mais c’est comme s’il n’était pas un acteur de l’histoire ». Alors qu’il est central.
« Il faut mesurer ce qu’est le Béarn pour François Bayrou, témoigne Antton Rouget. Ce n’est pas seulement sa terre d’origine. C’est son fief. Il dispose de tous les réseaux, de toutes les informations en temps réel, il a des gens à lui partout. Comment expliquer qu’il réagisse publiquement, par exemple, à l’affaire Pélicot mais que, là, il se taise ? »
Au sein du pôle enquête, on se dit qu’il faut tenter de percer ce mystère. David Perrotin s’associe à Antton Rouget pour revisiter toute l’histoire et fait rapidement le même constat : « Son inaction et sa passivité sont flagrantes mais elles ne sont pas interrogées, comme si son comportement était sans incidence. »
Comme parent d’élève, comme élu, comme ministre de l’éducation nationale, l’homme le plus puissant de la région aurait peut-être pu changer le cours des choses, diligenter des enquêtes, des inspections, couper les vivres de l’établissement, faire pression pour un changement de direction. Il a laissé faire, n’a donné aucun signal d’alerte aux familles de la région qui ont continué d’inscrire leurs enfants dans cet établissement « alors que dans les plaintes il est encore fait état de sévices en 2010, qu’un surveillant violent est maintenu en poste jusqu’en 2024. On ne parle pas de 1950 ! », commente David Perrotin. « À quel moment doit-on parler de complicité ? », s’interroge Antton Rouget.
Les deux journalistes se plongent dans les archives, retrouvent des bouts de phrases par-ci, un droit de réponse par-là, un billet de blog de 2009, un reportage de 1996 dans lequel il apparaît sur place après un premier scandale. « Même avec le peu qu’il a dit, il se contredit, remarque très vite David Perrotin. En 2023, il a dû s’expliquer sur sa rencontre avec le juge de 1998, mais à quelques semaines d’écart, il l’a démentie, puis a assuré qu’il ne l’avait pas rencontré pour ça, enfin qu’il n’avait jamais interféré dans l’enquête judiciaire. On s’y perd. »
Les deux journalistes rassemblent toutes les pièces du puzzle, éparpillées, et rappellent tous les protagonistes, leur font confirmer les faits, leur demandent des documents, essaient d’en savoir plus. « On a mis en cohérence des bouts de récits isolés, explique Antton Rouget. Cette histoire permet en réalité de désacraliser ce qu’est l’enquête ou l’investigation. Les gens s’imaginent toujours des rendez-vous ultra-confidentiels avec des sources très haut placées dans des lieux improbables pour se faire remettre des documents top secret. »
Tant pis pour la légende : la vérité force à dire que cette fois les deux journalistes ont surtout eu du nez et de la patience. Au bout de quelques jours, David Perrotin lève la tête de son écran et balance mi-hagard mi-incrédule : « Quand on met tout bout à bout, c’est fou. »
Fou. Mais sûrement pas aussi fou que la réaction de François Bayrou à notre premier article. Interrogé à l’Assemblée nationale, le premier ministre va nier être au courant de quoi que ce soit, prétendre ne « jamais »avoir été informé du moindre soupçon, de la moindre affirmation, annonce même une plainte en diffamation. Le premier ministre nous fait à la fois une Cahuzac et une Oudéa-Castéra.
Avant leur premier article, les deux journalistes lui ont pourtant tout envoyé, les articles, ses réactions, ils ont attendu une semaine afin qu’il puisse répondre. Silence. « S’il avait simplement apporté son soutien aux victimes et demandé qu’on regarde l’histoire en face, il aurait déjà considérablement amoindri la portée du sujet. Mais là, il dément tout, dit qu’il n’était pas au courant de choses qu’il a déjà commentées par le passé. C’est du jamais vu. »
Dans ces conditions, la façon dont des journalistes d’autres rédactions rapportent ses réponses stupéfait David Perrotin : « Ils écrivent que François Bayrou dément avoir été informé. Mais il ne dément pas. Il ment. Toutes les preuves sont là, incontestables. Ça n’a pas plus de sens que si des journalistes écrivaient que François Bayrou dément avoir été ministre de l’éducation nationale. Ou que François Bayrou dément être François Bayrou ! »
La stratégie du premier ministre est illisible : il s’est enfermé. Et en est sûrement réduit à prier pour qu’un fait d’actualité déporte l’attention sur un autre sujet.