Esther Duflo : « J’ai découvert que les économistes avaient un pouvoir dangereux »
Propos recueillis par Ivanne Trippenbach
Temps de Lecture 8 min.
Entretien« Je ne serais pas arrivée là si… » Chaque semaine, « Le Monde » interroge une personnalité sur un moment décisif de son existence. La chercheuse franco-américaine lauréate du prix Nobel d’économie en 2019 revient sur la découverte de sa vocation, à Moscou, et sur sa rencontre décisive avec l’économiste Daniel Cohen, mort en 2023.
A 52 ans, Esther Duflo, Prix Nobel d’économie en 2019 pour ses travaux sur la lutte contre la pauvreté, préside désormais la prestigieuse Paris School of Economics – là où elle a commencé l’économie –, à la suite de Daniel Cohen. De son bureau du Massachusetts Institute of Technology (MIT), près de Boston, la Franco-Américaine décrit les rencontres qui l’ont menée à l’économie du développement. Membre de la National Academy of Sciences des Etats-Unis, elle a reçu de nombreux prix et distinctions après avoir coécrit Repenser la pauvreté (avec Abhijit Banerjee, Seuil, 2012), traduit en dix-sept langues, ainsi qu’une dizaine de livres pour enfants.
Je ne serais pas arrivée là si…
… Si je ne m’étais pas trouvée à Moscou en septembre 1993… parce que j’avais décidé d’arrêter l’économie ! J’avais 21 ans, j’étudiais à l’Ecole normale supérieure [ENS] et j’étais partie en Russie pour travailler sur l’histoire soviétique. Je voulais quitter ma zone de confort ; le Moscou des années 1990, c’était parfait pour ça. Je vivais dans des conditions spartiates, il y avait de la violence et des kalachnikovs dans les rues. Un jour, j’étais à l’aéroport pour essayer d’aider une amie qui avait fait escale à Moscou sans visa, et, soudain, j’ai vu l’économiste Daniel Cohen, qui descendait l’escalier roulant. J’avais commencé l’économie avec lui l’année précédente, à l’ENS, et je n’avais pas accroché.
L’économie me semblait idéologiquement suspecte. Les modèles de base disent qu’il faut éviter le salaire minimal, que la redistribution conduit à des inefficacités… Elle m’apparaissait comme une discipline absurde, un langage pour justifier le statu quo et ne rien faire pour améliorer la vie des gens. C’était évidemment un jugement à l’emporte-pièce. Quand j’ai aperçu Daniel Cohen ce jour-là à Moscou, j’ai foncé vers lui pour lui demander son aide. Il n’a rien pu faire pour mon amie, mais il m’a dit : « C’est bien gentil de faire de l’histoire, sauf qu’avec l’économie vous pouvez être aux premières loges de ce qui se passe vraiment. Passez me voir demain. »
Et vous avez choisi de vous installer aux premières loges…
Je suis allée le voir, le lendemain. La séduction a opéré. Il m’a recrutée comme assistante et je me suis retrouvée au cœur de ces équipes d’économistes qui travaillaient sur la transition en Russie. Ils étaient tout-puissants et un peu apprentis sorciers. Certains étaient en contact direct avec la Banque centrale. D’autres travaillaient sur la privatisation par bons, une idée catastrophique qui fut probablement le ferment de l’oligarchie en Russie. J’ai découvert que les économistes avaient un pouvoir dangereux, que leurs idées produisaient des effets dans la vie réelle. C’était terrifiant et fascinant à la fois.
Pourquoi vous êtes-vous particulièrement intéressée à la Russie ?
Encore un hasard… J’avais appris le russe parce qu’il y avait une bonne professeure, au collège public Albert-Camus à Bois-Colombes [Hauts-de-Seine], qui cherchait des élèves. Grâce à elle, Mme Bernard, j’ai lu les grands auteurs russes, Dostoïevski, Tolstoï, Tourgueniev, Boulgakov… Et je commençais à m’intéresser aux affaires du monde, à Mikhaïl Gorbatchev, le premier secrétaire dont on disait qu’il avait la carte de l’Afghanistan imprimée sur le front. J’ai eu une correspondante là-bas, en Russie.
J’y étais en août 1991, quand Gorbatchev s’est fait renverser. Un matin, on a entendu à la radio qu’il y avait un coup d’Etat, on est allées voir ce qui se passait devant la « Maison Blanche », la résidence du gouvernement russe. J’étais debout sur un bus, en tee-shirt rose, devant les caméras, avec une pancarte. Certains ont dit depuis que c’était une révolution manipulée, mais j’étais dedans, je ne le voyais pas. Voilà pourquoi, quelque temps après, j’ai voulu étudier l’histoire soviétique.
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Est-ce donc par hasard qu’une jeune littéraire, élevée entre les scouts et la paroisse de Bois-Colombes, devient une économiste mondialement reconnue, professeure au MIT à 32 ans et couronnée du prix Nobel ?
Plutôt une série de circonstances positives ! Il y a énormément de coïncidences qui jouent dans la réussite de chaque individu. Disons que j’ai canalisé ces chances par l’ambition d’être utile. Au début des années 1990 toujours, la copine de l’ENS avec qui je partageais un poste de conférencière se trouvait être la petite amie de Thomas Piketty, qui était alors assistant professeur au MIT. Je ne serais pas arrivée là s’il ne m’avait pas convaincue qu’aux Etats-Unis l’économie était différente, très appliquée. Une fois rentrée en France, j’ai fait un master et postulé au MIT. Sans cette série de hasards en Russie, je ne serais jamais venue vivre dans le Massachusetts.
Dans quel environnement familial avez-vous grandi ?
Ma mère, Violaine, était médecin pédiatre, elle était engagée dans une ONG protestante qui aidait les enfants victimes de la guerre. Elle travaillait beaucoup, voyageait au Sahara, au Salvador, au Rwanda, à Madagascar. Et, quand elle rentrait, elle nous montrait des photos de ce qu’elle avait vu. Toute petite, j’avais conscience que certains enfants avaient des vies extrêmement différentes de la mienne et qu’un jour je ferai quelque chose. Adolescente, je disais : « Je veux faire de vraies choses. » Pas seulement mettre un pas devant l’autre.
Etudier l’histoire, était-ce faire de « vraies choses » ?
Pas vraiment… Mais je viens d’une famille où l’on vénère la rigueur académique, mon père est mathématicien à l’université, mon frère philosophe à l’université. J’aurais pu aussi passer l’agrégation et être prof d’histoire à l’université ! Je m’intéressais à l’histoire depuis ces gros illustrés rouges que je lisais enfant [la collection d’Hachette], « La Vie privée des hommes ». Je me suis passionnée pour les rois, surtout Louis XIV. Ma famille, protestante, s’indignait : « Louis XIV a révoqué l’édit de Nantes, c’est l’ennemi ! » Cette période me fascinait, même si je n’aurais pas voulu vivre en tant que fille à cette époque…
Comment viviez-vous le fait d’être une fille ?
Je voulais absolument être un garçon, avoir des copains garçons. Cela avait à voir avec les attentes sociales à l’égard des petites filles ou des petits garçons. Je n’aimais pas les occupations des filles, les robes et les Barbie. Mes parents me disaient : « Tu peux faire tout ce que tu veux. » Mais c’est en grandissant que je m’en suis convaincue.
Vous aspiriez, dites-vous, à changer le monde…
Vouloir changer le monde, c’était très naïf. Il fallait avancer étape par étape, faire les choses une à une. Si on se dit : il faut trouver une solution pour éliminer la pauvreté ou vaincre le cancer, la question est mal posée. Le problème est bien posé quand on le découpe en équations plus petites, et qu’on les résout une par une, de la même manière que mon approche de la pauvreté consiste à la scinder en problèmes plus faciles à comprendre.
A l’Ecole normale, j’étudiais dans le confort, j’avais une vie extraordinairement protégée et ce confort a commencé à me peser. J’avais toujours ce rêve grandiloquent d’améliorer la vie des gens, mais je n’avais encore rien fait pour avancer ! A 20 ans, on ne peut pas se satisfaire du monde tel qu’il est. Il manquait quelque chose, je voulais compléter l’histoire, mais je ne savais pas par quoi. Je cherchais le domaine qui me correspondait le mieux et j’avais plus de talent en mathématiques qu’en grec ancien.
Après la Russie, vous postulez donc au MIT, en 1995. Un certain Abhijit Banerjee, votre futur compagnon, vous place sur la pile des dossiers rejetés…
Les Français qui venaient en thèse au MIT étaient tous passés par Polytechnique, comme le Prix Nobel Jean Tirole. Abhijit trouvait que, pour une Française, j’avais abandonné les mathématiques trop tôt, que j’avais un profil trop littéraire pour réussir au MIT. C’est Thomas Piketty qui l’a persuadé que j’avais un niveau suffisant en maths. J’ai eu beaucoup de chance d’y entrer. C’est un lieu exceptionnel pour faire sa thèse, un environnement favorable pour prendre des risques. Je me sentais soutenue par mon institution et, à partir de là, il n’y a plus eu de hasard.
Votre chemin croise donc celui d’Abhijit Banerjee…
Il a été la chance la plus incroyable de ma vie. Abhijit Banerjee m’a ouvert le domaine de l’économie du développement, qu’il était en train de réinventer avec l’économiste Michael Kremer. Tout d’un coup, je me suis dit : « Ah, mais c’est ça que je veux faire ! » Je pensais que j’allais faire de la macroéconomie, ou continuer à étudier la transition du communisme vers l’économie de marché et, au premier cours, je me suis dit : « C’est ça qui me plaît ! Je vais pouvoir réaliser mon ambition d’enfant. Mener des recherches sur le terrain, en Inde et en Afrique. » Tous ceux qui étaient dans cette classe sont devenus des économistes du développement reconnus, le cœur d’une génération.
Vous parlez beaucoup des rencontres qui ont modelé votre trajectoire. Quelle est votre plus grande fierté personnelle ?
Dans le monde académique, en classe préparatoire, les profs sont dévoués aux élèves pour qu’ils donnent le meilleur d’eux-mêmes. Comme une vache sacrée du Tibet que tout le monde essaie de pousser pour aller loin… Là où je suis fière de moi, c’est que j’aurais pu continuer dans cette logique, à miser sur mon intellect, écrire mes propres articles, et j’aurais sans doute réussi. Mais il y a un moment dans ma carrière où j’ai décidé que j’allais consacrer beaucoup de mon énergie à créer quelque chose qui n’existait pas, une structure qui allait changer toute une manière de travailler en économie.
C’est notre plus grande réussite, le laboratoire d’action J-PAL, qui a des centaines d’employés dans le monde entier et permet à 2 000 chercheurs de réaliser leurs projets. Je suis fière de ça, d’avoir mis les choses en place pour que d’autres s’en emparent. Ce pivot-là a été crucial, il est arrivé quand j’avais 30 ans.
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Avez-vous consenti à des sacrifices pour en arriver là ?
La vie est faite de choix. J’ai toujours beaucoup travaillé, tout le temps, même si j’essaie d’expliquer aux étudiants que la vie est un marathon, pas un sprint. Même en prépa, je ne faisais pas de nuit blanche. Ma chance, c’est que j’ai toujours aimé ce que je fais et j’ai fait ce pour quoi j’avais du talent. Donc je peux passer beaucoup de temps à travailler sans avoir le sentiment de rien sacrifier.
Vous recevez le prix Nobel, la consécration de votre carrière, avec votre mari…
On travaille ensemble, on vit ensemble, on fait un peu tout ensemble, le contraire aurait été très bizarre ! On était vraiment surpris, ce n’est pas de la fausse modestie. Mais comme ça s’est produit, il n’était pas étonnant que le prix nous soit attribué à nous trois, Michael Kremer, Abihijit et moi. Nous étions très jeunes pour un prix Nobel. Le prix Nobel d’économie récompense un travail qui a changé un coin de la recherche en économie ; c’est pour ça qu’en général il est remis tard, car une idée prend du temps pour essaimer.
Nous, nous avons essayé de créer un réseau, un mouvement. Nous nous sommes dit que c’était la seule manière d’atteindre une échelle suffisante pour faire la différence, pour que n’importe qui souhaitant mener un projet de développement puisse le faire, avec de l’argent, une logistique, un travail de terrain.
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Pourquoi avoir choisi de prendre la nationalité américaine ?
Quand Barack Obama est devenu président en 2009, je me sentais enracinée dans ce pays, ça faisait sens d’en devenir citoyenne. Si j’avais dû abandonner ma citoyenneté française, je ne l’aurais pas fait. Avoir les deux nationalités, cela correspond à mon état d’esprit.
Etes-vous devenue l’une de ces économistes « apprentis sorciers » ?
J’espère bien que non. L’idée de J-PAL et de mon travail, c’est justement qu’il faut être très humble sur ce que nous savons et ce que nous ne savons pas, et que souvent les intuitions sont fausses, celles des économistes comme celles des politiques. Les faits ne correspondent pas au monde purifié des modèles. Il faut donc expérimenter et évaluer avant d’adopter des politiques ou des programmes à grande échelle. Cela dit, ce n’est plus une posture révolutionnaire : ce que je fais est tout à fait conventionnel et accepté. La profession elle-même s’est diversifiée, l’économie est de plus en plus empirique. J’espère que mon travail a pu contribuer à montrer un autre visage de l’économie.
*Esther Duflo, Prix Nobel d’économie : « Il faut offrir une compensation aux citoyens les plus pauvres du monde et les aider à s’adapter au changement climatique »
Tribune
Esther DufloPrix Nobel d’économie
L’économiste propose, dans une tribune au « Monde », la création de deux taxes mondiales, dont la collecte permettrait aux pays pauvres de faire face aux conséquences du réchauffement.
Publié le 17 avril 2024 à 18h00 Temps de Lecture 4 min. https://www.lemonde.fr/idees/article/2024/04/17/esther-duflo-prix-nobel-d-economie-il-faut-offrir-une-compensation-aux-citoyens-les-plus-pauvres-du-monde-et-les-aider-a-s-adapter-au-changement-climatique_6228381_3232.html
Les douze derniers mois ont été les plus chauds jamais enregistrés sur la planète. Cette réalité fait du changement climatique, non pas seulement une menace pour l’avenir, mais une part de plus en plus importante de notre présent. Mais il ne s’agit pas d’un présent, ni d’un futur, partagé de manière équitable.
Les pays pauvres sont souvent dans des climats déjà chauds. A mesure que la planète se réchauffe, ils subissent donc davantage un plus grand nombre de jours où les températures sont difficilement compatibles avec la vie humaine (au-delà de 35 degrés). De plus, la pauvreté est un obstacle de taille à l’adaptation : quand il fait 35 degrés au Texas, un employé de bureau peut passer de l’air frais de sa maison à l’air frais de son bureau en voyageant dans sa voiture fraîche ; quand il fait 35 degrés au Pakistan, les habitants des régions rurales ont chaud chez eux, où il n’y a pas l’air conditionné, et doivent souvent réaliser des travaux physiques à l’extérieur.
Le résultat de la combinaison de ces deux forces ne pourrait pas être plus dangereux : les chercheurs du Global Impact Lab prédisent que, d’ici à 2100, si la trajectoire d’émission n’est pas modifiée, l’élévation des températures causera six millions de morts en plus par an, ce qui représente davantage que toutes les morts dues aux maladies infectieuses combinées aujourd’hui. Or cette augmentation de la mortalité aura lieu exclusivement dans les pays les plus pauvres.
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La responsabilité de cet état de choses est tout aussi inéquitable. Plus une personne est riche, plus elle consomme, et plus elle consomme, plus elle contribue aux émissions de CO2. Le carbone peut avoir été émis dans une usine en Chine ou sur une autoroute en France, mais le résultat est le même. D’après les calculs de Lucas Chancel, économiste français enseignant à Sciences Po, si nous considérons l’empreinte carbone totale de chaque personne, les 10 % des émetteurs les plus gros sont responsables de 50 % des émissions. L’empreinte carbone d’un habitant relativement riche des Etats-Unis est 120 fois plus importante que celle d’un habitant pauvre de l’Afrique.
Mettre un coût sur une vie humaine
Pour cette raison, à l’invitation du Brésil, je présente, mercredi 17 avril, à la réunion des ministres des finances du G20, une proposition pour mobiliser, de manière pérenne, des fonds afin de dédommager les citoyens les plus pauvres du monde et les aider à s’adapter au changement climatique.
Les émissions totales de CO2 des Etats-Unis et de l’Europe, combinées, s’élèvent à environ 14 milliards de tonnes par an. Chaque tonne contribue au réchauffement de notre planète et cause des morts. Peut-on mettre un chiffre sur le coût que ces émissions imposent aux pays les plus pauvres ? Cela oblige à mettre un coût sur une vie humaine – un exercice utilisé dans les administrations pour calculer, par exemple, la valeur d’une bretelle d’autoroute qui réduirait les accidents. Ainsi, l’Environmental Protection Agency américaine utilise aujourd’hui une valeur de 7 millions de dollars (6,6 millions d’euros). En combinant une estimation du coût d’une année de vie perdue, l’effet attendu d’une tonne de CO2 sur les températures et l’effet des températures sur le climat, les chercheurs ont calculé la valeur monétaire de l’effet de chaque tonne de carbone sur la mortalité future : 37 dollars.
Chaque année, les émissions de l’Europe et des Etats-Unis imposent donc un coût de 485 milliards d’euros, rien qu’en vies perdues, aux pays les plus pauvres. Cela est notre dette morale. Le principe d’un fonds « pertes et dommages » pour proposer une compensation aux pays pauvres a été adopté à la COP28. Mais le fonds n’a attiré jusqu’ici que quelques centaines de millions d’euros. Nous sommes loin du compte.
Comment lever une telle somme ? Les engagements volontaires pris jusqu’ici n’ont jamais été respectés. Ma proposition est donc de lever de nouvelles sources de financement, et de les flécher sur cet usage. Il y a deux pistes très concrètes : la première est la taxe minimale sur les grandes multinationales, sur laquelle les pays se sont déjà mis d’accord à un taux de 15 %, et qui pourrait être relevée de deux ou trois points.
Taxes justes, progressives et populaires
La deuxième est la proposition du centre de recherche EU Tax Observatory sur une taxation annuelle de 2 % sur les 3 000 milliardaires les plus riches du monde, qui a été reprise au G20 comme une proposition centrale de la présidence brésilienne. Ensemble, ces deux pistes permettraient de lever plus de 450 milliards d’euros.
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Ces taxes ont le mérite d’être justes, progressives et populaires. Une étude récente menée par Adrien Fabre, chercheur au Centre international de recherche sur l’environnement et le développement, et les économistes Thomas Douenne et Linus Mattauch montre que 69 % des Américains et 84 % des Européens seraient favorables à une taxe sur les millionnaires pour financer les pays pauvres.
Si cet argent pouvait être levé, comment faudrait-il le dépenser ? Son meilleur usage serait d’offrir une compensation aux victimes de fortes chaleurs ou de catastrophes climatiques, ce qui leur permettrait de se protéger et de survivre. Je propose des transferts automatiques, déclenchés par les circonstances climatiques : cela garantit transparence et justice.
Au niveau individuel, de nombreux travaux de recherche nous ont montré que les familles font un très bon usage de transferts financiers directs. Il est aujourd’hui possible de construire une infrastructure financière qui connecte chaque famille dans le monde à un transfert financier. Les différents pays pourraient se mettre d’accord sur des règles automatiques de transferts financiers aux personnes vivant dans une microrégion affectée par un choc de température ou un événement lié au climat – une sécheresse ou une inondation –, dans les pays les plus pauvres.
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Les communautés sont en première ligne pour protéger leurs citoyens : les mairies construisent des digues, mettent en place des bâtiments réfrigérés, facilitent l’accueil de populations déplacées. Des transferts financiers fléchés sur les gouvernements locaux leur permettraient de mettre ces mesures en place.
Enfin, les gouvernements des pays pauvres prennent en charge une grosse partie du soutien à leurs populations en cas de crise, mais ne peuvent pas se payer le luxe du « quoi qu’il en coûte » : personne n’est là pour leur prêter. Le fonds pourrait les aider à le faire en finançant la réassurance dont ils ont besoin. Nous savons à combien s’élève la facture, comment lever l’argent, et comment le dépenser. Il ne reste plus qu’à se mettre d’accord.
Esther Duflo, prix Nobel d’économie (2019), est professeure au Collège de France et au Massachusetts Institute of Technology.
Esther Duflo (Prix Nobel d’économie)
**Esther Duflo : « Plus on aide les gens, plus ils sont aptes à sortir de la trappe à pauvreté »
La lauréate du prix Nobel d’économie 2019 explique, dans un entretien au « Monde », comment la méthode expérimentale qu’elle et ses colauréats pratiquent depuis quinze ans a révolutionné la façon de faire de l’économie.
Temps de Lecture 12 min.

Esther Duflo, chercheuse au Massachusets Institute of Technology (MIT), a reçu le 14 octobre 2019 le prix de la Banque de Suède en sciences économiques en l’honneur d’Alfred Nobel. Elle est ainsi la plus jeune (46 ans), l’une des deux seules femmes (après Elinor Ostrom en 2009) et le quatrième lauréat français (contre 62 Américains) de ce prix. C’est l’originalité de ses travaux sur la pauvreté dans les pays en développement que le jury du prix Nobel d’économie a voulu récompenser.
De quelle façon votre travail renouvelle-t-il la façon de faire de l’économie du développement ?
Je travaille sur la vie économique des plus pauvres dans le monde. Notre démarche au sein du Laboratoire d’action contre la pauvreté (Abdul Latif Jameel Poverty Action Lab, J-PAL) a consisté à cesser de se poser de grandes questions pas très définies, comme « quel type de croissance faut-il promouvoir dans les pays en développement ? » ou « quelles sont les “bonnes” politiques de développement ? » ou « quelles sont les causes de la pauvreté ? », pour aller vers des questions beaucoup plus précises avec, du coup, la possibilité d’y apporter des réponses plus précises et donc plus utiles. Il s’agit d’une rupture méthodologique par rapport à ce qui se pratique communément dans ce domaine.
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Par exemple, l’un des premiers sujets sur lesquels nous avons travaillé est l’éducation, car nous savons que les pays où le capital humain est important croissent plus vite. Mais l’économiste ne peut pas se contenter de dire à un gouvernement qu’il doit éduquer sa population. Il doit répondre à des questions plus précises : comment faire pour que les enfants aillent à l’école ? Mais cela ne suffit pas non plus : comment faire pour qu’ils y apprennent quelque chose ? Quelle organisation, quels moyens permettent d’y parvenir ? Et, plus précisément encore, faut-il diminuer le nombre d’élèves par classe ? Faut-il plus de livres, de tables, de cahiers ? Il se trouve que sur ces deux sujets les expériences que nous avons menées ont contredit les croyances.
Nous avons pris des échantillons significatifs d’écoles, que nous avons réparties en deux groupes. Dans les unes, on a fortement réduit la taille des classes, mais pas dans les autres. C’est comme pour les essais cliniques de médicaments, où le groupe test bénéficie d’un traitement, mais pas le groupe témoin. On peut ainsi comparer les résultats, au bout d’une certaine période. Ces groupes sont composés de manière aléatoire sur des échantillons suffisamment grands pour qu’il soit possible d’en tirer des conclusions. Certes, on laisse au passage beaucoup d’autres questions qui ne sont pas traitées, mais on récolte au moins deux informations utiles : 1) est-ce que réduire la taille des classes améliore ou pas les résultats scolaires ? 2) est-ce que les difficultés scolaires viennent d’autres difficultés que la taille des classes ?
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Nos recherches permettent ainsi de comprendre ce qui marche et ce qui ne marche pas, mais aussi d’accumuler brique après brique des éléments de connaissance. Quand on accumule des dizaines, des centaines d’expériences, on commence à dessiner une image plus globale de la façon dont ça fonctionne, et de ce qu’il faudrait changer. C’est beaucoup plus efficace que d’élaborer une politique à partir de grands principes.
Et, en l’occurrence, qu’ont donné vos expériences sur la taille des classes et les moyens supplémentaires ?
Que ça n’avait aucun effet sur la performance moyenne des élèves… Idem sur la distribution de manuels. Dans les deux cas, ce sont les bons élèves qui en profitent le plus. Nous avons constaté que le problème venait plutôt de la pédagogie. Dans les pays qui ont été colonisés, les programmes scolaires sont demeurés très élitistes du fait de l’héritage de systèmes dont le but était de former une minorité de personnes pour faire fonctionner l’administration. Cette situation, qui conduit par exemple en Inde à maintenir des manuels scolaires en anglais, alors que ce n’est que la troisième langue du pays, est très excluante et peut expliquer que beaucoup d’enfants décrochent.
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Des programmes d’enseignement ciblé sur les élèves en difficulté, pendant une partie de la journée ou de l’année, à l’école ou hors du cadre scolaire, permettent de corriger cette situation – en anglais : teaching at the right level. Nous l’avons constaté en Inde, où ces programmes de soutien, d’abord lancés en coopération avec l’ONG Pratham, sont maintenant généralisés dans plusieurs Etats et concernent près de 5 millions d’élèves. Notre projet est d’étendre cette approche en Afrique. Une première expérience a déjà été menée au Ghana.
Le plus difficile est d’identifier les moyens qui permettent au corps enseignant et à toutes les personnes qui doivent contribuer à la mise en œuvre des programmes de s’approprier ce qui leur est proposé. On ne peut dire simplement : « C’est comme cela qu’il faut faire. » Il faut une implication du haut de la hiérarchie. Il n’y a d’effets massifs que s’il y a un relais institutionnel, une implication du gouvernement, mais celle-ci doit descendre jusqu’à son incarnation locale : les vraies décisions sont locales. C’est à ce niveau que nous travaillons.
Certaines idées reçues continuent de façonner les politiques de lutte contre la pauvreté, quelle est la plus dommageable selon vous ?
L’une des plus répandues est qu’aider les gens les rendrait paresseux et les encouragerait à profiter du système. Tous les dispositifs d’aide aux plus pauvres, que ce soit dans les pays riches ou dans les pays en développement, sont construits sur cette croyance et possèdent de ce fait une dimension punitive. Or nos expériences montrent que c’est le contraire qui est vrai : plus on aide les gens, plus ils sont capables de repartir d’eux-mêmes, plus ils sont aptes à sortir de la trappe à pauvreté dans laquelle ils étaient enfermés.
Le programme mené au Bangladesh par l’ONG Bangladesh Rural Advancement Committee (BRAC), qui a consisté à allouer aux plus pauvres un capital sous la forme de quelques animaux ou d’un pécule permettant de commencer un petit business tout en les accompagnant pendant dix-huit mois, en a fait la démonstration. Il a été répliqué et évalué dans six autres pays et cela a conduit aux mêmes conclusions. Une proportion importante de bénéficiaires sont sortis durablement de la pauvreté ; ils sont en moyenne 30 % plus riches, en meilleure santé, mieux éduqués ; en pouvant nourrir leur famille, ils ont aussi reconquis une position de dignité dans leur communauté. Aujourd’hui, une quarantaine de pays ont institutionnalisé ce mode de transferts, en réunissant des consortiums de donneurs privés.
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Une autre expérience, au Ghana, proposait à deux groupes de travailler à la fabrication de pièces textiles, mais seul un des deux groupes recevait en plus une aide financière. Ce sont eux qui se sont avérés plus productifs et plus efficaces, car le pécule les mettait à l’abri des autres préoccupations que devait affronter le groupe témoin : se soigner, payer l’éducation des enfants, etc.
Pour lutter contre l’extrême pauvreté, il faudrait donc d’abord changer d’attitude à l’égard des populations concernées ?
Oui, il faut cesser de se méfier des pauvres. Avec Abhijit Banerjee, nous proposons la création dans les pays pauvres d’un revenu universel « ultra basique » qui permette d’assurer à toute personne un seuil de revenus au-dessous duquel il ne pourra pas tomber, permettant de se nourrir, de se loger. Et cela sans contrepartie.
Et pourquoi pas dans les pays riches ?
Cela coûterait très cher, car la définition d’une « vie digne » n’est pas qu’une question d’argent, mais de place dans la société. Un tel revenu de base ne peut pas être universel, mais ciblé en fonction d’un objectif, permettre à chacun de jouer son rôle dans la société.
L’aide internationale au développement devrait-elle financer ce revenu universel ?
Dans les pays fragiles ou en conflit, cela me paraîtrait assez justifié que l’aide soit en partie utilisée pour cela. Il faudrait commencer par mettre en place des infrastructures qui permettent de transmettre facilement de l’argent aux personnes. Les nouvelles technologies – par le biais des téléphones mobiles par exemple – rendent cela possible dans de nombreux pays. Ces dispositifs pourraient s’avérer très utiles dans les cas de crise ou de précrise (sécuritaire, agricole, climatique…) pour éviter que la situation de se détériore davantage pour les plus démunis. La prévention des conflits doit être une priorité de l’aide ; elle doit donc être en mesure d’apporter des réponses dans l’urgence.
Quelle autre priorité attribuez-vous à l’aide ?
Il me semble que l’aide devrait accompagner les gouvernements dans la recherche d’innovations sociales qui permettent de faire réellement la différence en matière de développement dans la durée. Saucissonner le financement entre des projets successifs adoptés au coup par coup ne sert pas à grand-chose. Construire trente écoles ne rime à rien s’il n’y a pas derrière une vision plus globale de l’éducation.
Le prix Nobel a été jusqu’ici le plus souvent attribué à des économistes américains âgés, et plutôt pour la « beauté » de leurs modèles théoriques macroéconomiques. Que signifie pour vous l’attribution du Nobel 2019 à une femme, jeune, française, adepte d’une approche expérimentale et microéconomique ?
Ce prix Nobel reflète l’évolution très rapide du travail en économie du développement, qui est de fait devenu de plus en plus expérimental. Mais cette évolution ne s’est pas faite de façon isolée de l’avancée d’idées économiques plus globales.
Le prix est collectif, il a été décerné à trois personnes, toutes membres du Poverty Lab : Michael Kremer, le premier qui a pensé et démontré que l’on pouvait faire des expérimentations de terrain robustes peu coûteuses et rapides ; Abhijit Banerjee, fondateur du laboratoire, a montré que ces méthodes d’expérimentation permettaient non seulement d’évaluer les politiques publiques, mais aussi de changer la façon même de faire de l’économie. Lorsqu’on ne peut pas mener d’expériences, construire et adapter les modèles économiques devient la principale activité des économistes. Nous avons créé un outil qui permet de tester toutes les hypothèses, de formuler de nouveaux modèles à partir des résultats de l’expérience.
Nous ne nous contentons pas de mener des micro-expériences dont les résultats ne seraient valables que dans le temps et le lieu où elles se sont déroulées : ils sont généralisables. En pratique, si on trouvait des résultats différents à chaque expérience, je comprendrais la critique. Mais ce n’est pas le cas ! Nos expériences de lutte contre l’ultrapauvreté montrent toutes que cette aide est efficace ; de même toutes nos expériences sur le microcrédit montrent que ça ne marche pas… Cela ne veut pas dire que le microcrédit ne marchera pas un jour, quelque part, mais pour l’instant nos expériences ne le montrent pas.
Le Poverty Lab a mené et mène des milliers d’expérimentations dans le monde. Nous sommes 200 chercheurs à y travailler, plus 200 fellow travellers, c’est-à-dire des collègues associés dans d’autres laboratoires qui appliquent nos méthodes sur le terrain. Nous travaillons, bien plus collectivement que la plupart des économistes. En cela, le Nobel récompense et encourage, au-delà de nos trois personnes, un véritable mouvement, sans lequel cette science ne pourrait pas se construire.
Si on ne pouvait pas tirer de conclusions générales de toutes ces expériences cumulées, il n’y aurait pas de politique possible ! Si je pensais cela, je ne pourrais pas me lever le matin…
Pour vous, l’économie est une science, une science expérimentale ou une science sociale ?
L’économie est le travail que font les économistes, ce débat me semble inutile. Il y a toujours eu, en économie comme ailleurs, des allers-retours entre la recherche de principes et la vérification empirique de ces principes. L’idée que la science économique puisse se passer de vérifications a pu exister chez certains économistes. Mais les hypothèses sur lesquelles sont construits leurs modèles sont de moins en moins robustes au fil du temps.
Les économistes ont sans cesse tenté de les interroger par des méthodes diverses : l’économétrie d’abord, les expériences naturelles ensuite. L’étape suivante est celle que nous pratiquons, appelée dans notre jargon « évaluation par échantillonnage aléatoire » (randomized controlled trials, RCT), où l’on « crée » des expériences naturelles, qui sont ainsi plus faciles à contrôler. C’est cela qui change radicalement la façon de faire de l’économie.
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A quoi servent les économistes ?
Certainement pas à prévoir quoi que ce soit… Ils sont utiles comme des plombiers, pour analyser des problèmes spécifiques et proposer des solutions qui marchent. J’ai fait de l’économie parce que je voulais être utile pour la cité, en m’impliquant dans le détail de la vie en société.
Certains économistes vous reprochent, en vous contentant de ces micro-expériences, de perdre de vue la « Big Picture », de négliger le rôle essentiel des institutions et de leur réforme indispensable pour rendre les politiques efficaces. Que leur répondez-vous ?
Je ne pense pas qu’il faut faire la révolution pour pouvoir changer les choses. Il y a beaucoup de solutions qui marchent sans avoir à changer les institutions. On ne peut pas faire grand-chose pour empêcher et prévoir les coups d’Etat, les conflits armés, mais on peut quand même faire quelque chose pour améliorer la vie des gens. Autrement, c’est se laisser aller à la politique du pire. Je ne dis pas qu’il n’y a pas de difficultés pratiques à mener de telles interventions (la corruption, les blocages institutionnels, les rivalités politiques) mais ma philosophie est qu’il faut agir quand même. J’ai de l’espoir, et il y a des raisons d’être optimiste.
Tout empire dans le monde, surtout en ce moment, mais pas la pauvreté. Le nombre d’ultrapauvres a été divisé par deux, la mortalité infantile aussi. C’est l’effet de facteurs que l’on ne contrôle pas (la mondialisation des échanges, les prix de marché des ressources naturelles) mais aussi d’une approche plus pragmatique des questions de santé, d’éducation, des programmes sociaux : la pauvreté a enfin été considérée comme un problème à résoudre, et pas seulement comme une conséquence.
Par exemple, on a réduit de 450 000 le nombre de cas de paludisme dans le monde en distribuant gratuitement des moustiquaires, grâce aux expériences randomisées de ma collègue Pascaline Dupas [prix du meilleur jeune économiste 2015] qui ont montré que la gratuité était plus efficace que « le juste prix » préconisé par de nombreux économistes.
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Le débat suscité par les travaux de Thomas Piketty, d’Emmanuel Saez, de Camille Landais et de Gabriel Zucman sur les inégalités aux Etats-Unis, où ils enseignent dans les plus prestigieuses universités, leur influence sur le programme de la candidate démocrate Elizabeth Warren, et maintenant votre prix Nobel… Diriez-vous qu’il y a une « école française » d’économistes aux Etats-Unis ?
Les travaux de Thomas Piketty et de ceux qu’il a inspirés ont été publiés au moment où la gauche américaine s’interrogeait : à quel moment avons-nous raté le coche du décrochage des classes moyennes qui nous soutenaient ? Ces travaux d’économistes engagés à gauche apportent une réponse. Leur succès public est dû au fait qu’il y a une manière bien française de faire de l’économie : contrairement à mes collègues américains, qui ne publient pas ou peu de livres, le plus souvent à la fin de leur carrière, les économistes français publient volontiers des livres accessibles au public.
Antoine Reverchon et Laurence Caramel
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« La Pauvreté expliquée par Esther ***Duflo » : éveiller les petits aux enjeux du monde
La Prix Nobel d’économie 2019 et la dessinatrice Cheyenne Olivier ont réalisé une série d’albums pour les enfants.
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Livre. Leur prénom est Bibir, Afia, ou Nilou… Ce sont des enfants du monde entier, à la fois de partout et de nulle part, car ils ne sont pas – et c’est volontaire de la part des autrices – géographiquement situés. En revanche, l’histoire qui est racontée à travers chacun de ces personnages fictifs traite d’un thème économique précis qui est relié à la pauvreté, que ce soit l’entraide entre les générations, l’éducation, la santé, etc.
Sur une idée qui tenait particulièrement à cœur à Esther Duflo, économiste du développement et Prix Nobel en 2019 avec ses collègues Abhijit Banerjee et Michael Kremer pour leurs travaux sur la lutte contre la pauvreté, l’illustratrice Cheyenne Olivier a su parfaitement adapter ces sujets sérieux à l’imaginaire enfantin, notamment grâce à des dessins géométriques très visuels et à l’utilisation de couleurs vives et joyeuses.
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Ces albums s’adressent d’abord aux enfants, dès l’âge de 5 ou 6 ans, mais surtout à leurs parents, aux enseignants, aux bibliothécaires et autres interlocuteurs des jeunes filles et des jeunes garçons, au moment de leur apprentissage de la lecture. Pour Esther Duflo, ces albums – il y en aura dix sur deux saisons, cinq parus depuis septembre et cinq autres à l’automne 2023 – doivent servir de support à des échanges et à des discussions. « A cet âge, les enfants sont ouverts, ils n’ont pas encore de préjugés et sont capables d’entendre parler de tout », précise-t-elle.
Avant la pandémie de Covid-19, qui, de la Chine, a gagné, à partir de 2020, tous les continents, la Banque mondiale avait recensé 356 millions d’enfants qui vivaient dans la grande pauvreté, c’est-à-dire dans des familles qui disposent de moins de 1,60 euro par jour et par personne. Selon le Fonds des Nations unies pour l’enfance (Unicef), un enfant sur six vit dans l’extrême pauvreté et c’est cette réalité qu’Esther Duflo entend faire toucher du doigt.
Du concret
Son objectif n’est pas d’apprendre l’économie aux enfants, mais de partager avec eux son expérience et de les sensibiliser à un enjeu qui sera toujours présent quand ils auront atteint l’âge adulte. Car la pauvreté, ce n’est pas une simple notion, mais des réalités : avoir faim, ne pas avoir d’argent, porter des vêtements rapiécés, etc. C’est aussi un ensemble de motifs plus larges : avoir des problèmes de santé, ne pas avoir accès à une bonne école, se demander si l’on doit quitter la campagne pour la ville.
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Il s’agit en quelque sorte de décomposer le sujet de la pauvreté en une myriade de petits problèmes mieux définis que l’on peut appréhender de manière concrète : qu’est-ce qui marche ? Qu’est-ce qui manque ? On constate dès lors de très grandes similitudes entre la pratique de l’économie de la Prix Nobel, qui privilégie les expériences de terrain, et la conception de ses livres pour enfants.
En langue française, c’est Le Seuil qui porte le projet, mais les albums paraîtront aussi en anglais, grâce à un éditeur indien qui prévoit aussi des versions dans les autres langues du sous-continent. De même, un accord a été signé avec un éditeur chinois. Reste à toucher l’Amérique du Sud et surtout les Etats-Unis.

« La Pauvreté expliquée aux enfants », par Esther Duflo, dix albums illustrés par Cheyenne Olivier (Seuil Jeunesse, 48 pages, 9,90 euros, dès 6 ans).
Commentaire de Frédéric Pierru sociologue et politologue:
« »Je suis allée le voir, le lendemain. La séduction a opéré. Il m’a recrutée comme assistante et je me suis retrouvée au cœur de ces équipes d’économistes qui travaillaient sur la transition en Russie. Ils étaient tout-puissants et un peu apprentis sorciers. Certains étaient en contact direct avec la Banque centrale. D’autres travaillaient sur la privatisation par bons, une idée catastrophique qui fut probablement le ferment de l’oligarchie en Russie. J’ai découvert que les économistes avaient un pouvoir dangereux, que leurs idées produisaient des effets dans la vie réelle. C’était terrifiant et fascinant à la fois. »
Rien à ajouter. Sauf que le probablement est de trop. C’est l’Occident qui a fabriqué Poutine, avec une seconde couche en lui refusant de se rapprocher de l’Occident au début des années 2000.
C’est bien que les gens commencent à parler.
Pour ceux qui ne seraient pas convaincus, lire La fin de l’homme rouge d’Alexievitch.
On va réguler l’IA comme on a régulé la finance : que dalle. Là encore, on joue aux apprentis-sorciers.