« Faut-il traiter les Etats-Unis non plus comme un concurrent, mais comme un adversaire ? La question est vertigineuse pour l’Europe »
Chronique
Sylvie Kauffmann Editorialiste au « Monde »
Les dirigeants européens voient dans les provocations de Donald Trump à leur égard un « paradoxe cruel » au moment où ils doivent faire face aux attaques de la Russie et à l’expansion chinoise, relève, dans sa chronique, Sylvie Kauffmann, éditorialiste au « Monde ».
Publié le 05 février 2025 à 04h45, modifié le 05 février 2025 à 17h56 https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/02/05/faut-il-traiter-les-etats-unis-non-plus-comme-un-concurrent-mais-comme-un-adversaire-la-question-est-vertigineuse-pour-l-europe_6532116_3232.html
La scène se passe à Washington en mars 2024, pendant la dernière année de l’administration Biden. Un petit groupe d’experts européens rencontre les hauts responsables de la politique extérieure américaine. Une question porte sur les modalités d’éventuelles négociations sur le sort de l’Ukraine. Qui serait autour de la table des pourparlers ? Les Américains évoquent quelques scénarios : il y aurait des Russes, des Américains, des Ukrainiens, des Chinois peut-être… Dans aucune hypothèse il n’est fait mention d’une présence d’Européens à ces négociations, qui les concernent pourtant au premier chef. Pire : les responsables américains ne semblent même pas se rendre compte que cet oubli pourrait choquer leurs interlocuteurs européens – qui, dociles, n’en laissent rien paraître.
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Car on est « entre amis ». Le démocrate Joe Biden n’est-il pas célébré comme le président « le plus européen » que les Etats-Unis nous aient donné depuis longtemps ? Incontestablement, il est d’un commerce plus agréable que son prédécesseur Donald Trump. Et, sans l’aide américaine massive, dès 2022, l’Ukraine aurait été avalée par la Russie.
Du coup, l’Europe avale, elle, les multiples couleuvres que lui inflige l’administration Biden : le partenariat de défense Aukus, signé avec l’Australie et le Royaume-Uni, coup de poignard dans le dos de la France ; le retrait d’Afghanistan décidé sans la moindre concertation avec les forces européennes sur place ; l’Inflation Reduction Act, un gigantesque plan protectionniste qui aboutit à aspirer l’industrie européenne aux Etats-Unis ; la stratégie hésitante en Ukraine à laquelle il faut se plier alors qu’elle prolonge la guerre.
Les Européens ne sont d’ailleurs pas les seuls alliés à subir cette désinvolture. Le Japon en fait aussi l’expérience lorsque Joe Biden, juste avant de quitter la Maison Blanche, début janvier, s’oppose à l’acquisition du géant américain de l’acier US Steel par son homologue japonais, Nippon Steel, au nom de « la sécurité nationale ».
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Et voilà que Donald Trump revient. Plus fort, plus fou, plus entouré. Il prend le pouvoir dès le lendemain de son élection, au mépris des règles de la transition. Déjà le monde se plie à son mode opératoire – essentiellement la loi du plus fort.
Le Proche-Orient bouge, Kiev se dit prêt à négocier la fin de la guerre. En Europe, on se frotte les yeux devant le défilé triomphal de la nouvelle oligarchie des « tech bros » tout en se disant que non, le président n’est pas assez fou pour s’emparer du Groenland. Le canal du Panama à la rigueur, mais s’en prendre à un fidèle allié de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN)? Pourtant, la réalité finit par s’imposer, après une conversation téléphonique orageuse entre le leader américain et la première ministre danoise, Mette Frederiksen : « Yes he can ! » Le déni n’est plus permis.
Bascule dans un autre monde
« Hubris américaine, désespoir européen », résume le journaliste américain Fareed Zakaria en quittant le sommet de Davos, rendez-vous annuel des puissants, fin janvier, en Suisse. Il faut sortir de la posture du lapin pris dans les phares : oui, on a basculé dans un autre monde. Alors, où aller ?
Lundi 3 février, les dirigeants des Vingt-Sept se sont réunis pour en discuter. Les quelques déclarations faites à l’arrivée et à la sortie de leur « retraite » bruxelloise trahissent leur désarroi à l’égard de ce grand allié qui n’en est pas un et qui casse tous les codes. Ceux, d’abord, d’une alliance de défense de 75 ans, l’OTAN, où la puissance dominante est censée aider à protéger les autres Etats membres, pas les attaquer – surtout au moment où ils font face à une guerre dévastatrice sur leur propre continent.
Invité de la chaire Grands enjeux stratégiques contemporains à la Sorbonne, lundi, Olivier Schmitt, professeur au Centre des études de la guerre à l’université du Danemark du Sud, a posé la question un peu brutalement : « L’OTAN est-elle en train de devenir le pacte de Varsovie », une alliance militaire de la guerre froide au sein de laquelle l’URSS imposait sa volonté par la force aux autres membres ? « La puissance principale de l’OTAN, jusqu’ici partenaire bienveillant, est-elle en train de changer de nature pour devenir l’expression pure du rapport de force ? C’est la question majeure qui se pose aujourd’hui. Peut-être faut-il traiter les Etats-Unis non plus comme un concurrent, mais comme un adversaire ? »
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Cette question vertigineuse, lourde de sens vue de Pékin ou de Moscou, peu de dirigeants européens sont disposés à l’intégrer, ne serait-ce que mentalement, surtout ceux dont le pays a un attachement viscéral aux Etats-Unis, leur libérateur du pacte de Varsovie. C’est le cas de la Pologne, dont le premier ministre, Donald Tusk, a reconnu, lundi, qu’il s’agissait là du « premier test de notre solidarité, dans un contexte très étrange, car c’est la première fois que nous sommes confrontés à un tel problème entre alliés ». En ces temps d’agression russe et d’expansion chinoise, a-t-il ajouté, quel « paradoxe cruel » qu’un confit entre alliés !
En attendant que Donald Trump s’occupe d’eux après le Mexique et le Canada, les Européens tentent de sauver les meubles. Ils veulent donner l’impression de serrer les rangs, s’engagent à accroître leur effort de défense et à explorer commercialement un monde plus vaste que les Etats-Unis. Ils renouent avec le Royaume-Uni, enfin lucide sur les effets du Brexit.
Londres pourtant ne fait certainement pas son deuil d’une « relation spéciale » fantasmée avec l’Amérique : toute honte bue, Lord Peter Mandelson, ex-ministre de Tony Blair et prochain ambassadeur à Washington, a regretté, le 29 janvier, sur la chaîne américaine conservatrice Fox News, d’avoir, en 2019, traité Donald Trump de « brute » et de « danger public ». C’était, a-t-il dit, « une erreur de jugement », à laquelle il s’était laissé entraîner par un journaliste italien… Aujourd’hui, il pense que « le président est quelqu’un de bien, quelqu’un de juste », peut-être « l’un des plus importants » de tous les présidents américains. Donald Tusk a raison : Donald Trump est un vrai test de solidarité. Le sort qu’il réserve à l’Ukraine le sera encore plus.
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