« J’ai raté le concours d’entrée en médecine à deux reprises, et de très peu » : la Roumanie, patrie refuge pour les étudiants en médecine
Le pays accueille plus de 2 600 étudiants français en médecine, qui ont pour la plupart échoué au concours d’entrée en France. S’ils ont souvent quitté leur pays avec le désir de revenir, à terme, y exercer, ils sont pourtant nombreux à poursuivre leur carrière à l’étranger.
Par Margherita Nasi (Cluj [Roumanie], envoyée spéciale)Publié le 04 février 2025 à 06h00, modifié le 04 février 2025 à 15h00 https://www.lemonde.fr/campus/article/2025/02/04/j-ai-rate-le-concours-d-entree-en-medecine-a-deux-reprises-et-de-tres-peu-la-roumanie-patrie-refuge-pour-les-etudiants-en-medecine_6530531_4401467.html
Temps de Lecture 7 min.

Tout juste arrivés en Roumanie, on a déjà l’impression de la quitter. En grimpant sur la colline qui abrite la faculté de médecine Iuliu Hatieganu, dans la ville de Cluj, on croirait pénétrer dans une enclave diplomatique. Ici, la langue officielle semble être le français. Les noms des rues rendent hommage tant aux scientifiques locaux comme Victor Babes, précurseur roumain de la bactériologie, qu’hexagonaux, ainsi de la strada Louis Pasteur.
Les boulangeries traditionnelles côtoient des cafés branchés, à l’instar du Coffee Factory, dont le menu – disponible en plusieurs langues – et les prix sentent bon la gentrification : 3,50 euros le « matcha latte », 5,50 euros pour le « strawberry grande frappuccino ». L’établissement est devenu l’un des repaires de la communauté de plus de 1 000 étudiants francophones, très majoritairement français, venus étudier la médecine dans la ville située en Transylvanie.
Autour d’une grande table, un groupe d’étudiantes revient sur les raisons qui les ont poussées à s’expatrier à près de 2 000 kilomètres de chez elles. « Cluj, c’est une blague devenue réalité. Ma mère me disait que si j’échouais au concours d’entrée en médecine, je n’avais qu’à aller en Roumanie. Je l’ai raté, à deux reprises, et de très peu. J’ai découvert que la faculté de Cluj avait bonne réputation », résume Ariana Provost, 23 ans, étudiante en quatrième année de médecine à l’université Iuliu Hatieganu.
Axelle Magnac, 23 ans, également étudiante en quatrième année, a fait ses bagages avec sa sœur jumelle, inscrite en médecine vétérinaire à Cluj. « C’est elle qui m’a appris l’existence d’universités roumaines dispensant des cours en français. On est en colocation. Ma famille désormais est ici : mon copain est roumain. Je compte rester. »
Irina Cojocaru ne voit pas sa vie ailleurs qu’en France : « J’ai le sentiment que je dois rentrer. » L’étudiante de 22 ans raconte avoir « subi » la réforme d’accès aux études de santé. Elle a opté pour le parcours d’accès spécifique santé, qui comprend une majeure de sciences fondamentales de la santé et une mineure dans une autre discipline. « J’ai validé la médecine, mais j’ai raté la mineure, qui n’est pourtant censée qu’être une porte de sortie. » Franco-Roumaine, Irina Cojocaru a grandi en France, et ne parle pas le roumain. Elle appréhendait son arrivée à Cluj : « J’ai été surprise par la modernité du pays. Je n’ai pas l’impression d’être à l’étranger. Les cours sont en français, mes amis viennent de France aussi. »
« Effet d’aubaine »
Depuis la création de filières d’études en français, au tournant des années 2000, la population d’étudiants francophones de Cluj n’a cessé de croître, passant, en l’espace de vingt-cinq ans, de 15 à 2 093 inscrits dans les facultés de médecine, dentaire et pharmacie. « Initialement, la filière francophone recevait des jeunes originaires du Maghreb. Mais, en 2007, avec l’entrée de la Roumanie dans l’Union européenne [UE], on a vu arriver les Français », retrace Petru Mircea, ancien doyen de la faculté de médecine de Cluj. Aujourd’hui, la section de médecine de la ville accueille à elle seule plus de 1 000 francophones, majoritairement français, venus depuis l’Hexagone par les nombreuses liaisons aériennes low cost.
Lire aussi l’enquête (2023) : Article réservé à nos abonnés Pourquoi la moitié des nouveaux chirurgiens-dentistes exerçant en France sont formés à l’étrangerLire plus tard
Cluj est l’épicentre d’un phénomène qui touche toute la Roumanie. D’après les estimations du Quotidien du médecin, le pays compterait plus de 2 600 étudiants français en médecine. Tous ont été attirés par l’admission sur dossier, les cours entièrement dispensés en français, et des tarifs compétitifs sur le marché européen des études, malgré leur augmentation constante. Actuellement, ils s’élèvent à 8 500 euros l’année.
« La Roumanie s’est saisie de l’effet d’aubaine généré par les frustrations qui suivent l’échec au concours initial », résume Olivier Saint-Lary, président du Collège national des généralistes enseignants. Pourtant, de plus en plus d’étudiants optent pour la Roumanie sans même avoir tenté le concours de médecine en France. « Près de 17 % des candidats pour l’année académique 2024-2025 sont venus s’inscrire directement en Roumanie », dénombre Anca Buzoianu, rectrice de l’université Iuliu Hateniagu, qui constate une concurrence de plus en plus forte : « Ces dernières années, on avait entre quatre et six candidats pour une place. »
Cette évolution est dénoncée par Antoine Hamel, doyen de la faculté de médecine de Nantes et membre de la Conférence des doyens des facultés de médecine, qui y voit un « contournement du concours induisant probablement des biais de recrutement par l’argent ». « Les étudiants français représentent une manne financière pour les facultés roumaines », explique-t-il. A contrario, le conseil de l’ordre des médecins soutient les étudiants exilés. « La circulation des biens, des marchandises et des diplômes est un acquis de l’Union européenne et ne pose pas de problème du moment où elle n’embolise pas les forces vives roumaines et n’entrave pas les chances de réussite au concours des étudiants français », avance Jean-Marcel Mourgues, son vice-président.
Faciliter le retour
De nombreux jeunes inscrits en Roumanie dénoncent les préjugés persistants sur la qualité de leur formation. Une polémique évacuée par M. Mourgues, pour qui elle « n’a pas lieu d’être du moment où le diplôme est reconnu au niveau européen ». Il salue la proposition de loi déposée en 2023 par Yannick Neuder – à l’époque député (Les Républicains) de l’Isère, devenu ministre de la santé en décembre 2024 – visant à faciliter le retour des étudiants exilés en leur donnant la possibilité de rejoindre un cursus de médecine, en France, au deuxième cycle (qui correspond à l’externat, entre la quatrième et la sixième année). « Quoi que l’on pense de leur départ, il ne faut pas que ces jeunes se retrouvent piégés à l’étranger ! La réforme des ECN [épreuves classantes nationales] est une source d’anxiété pour eux », rapporte M. Mourgues.
L’exigence d’une note minimale de 14/20 aux nouvelles épreuves dématérialisées nationales (EDN), qui permettent d’accéder à l’internat (en septième année) décourage de nombreux candidats issus de la filière francophone en Roumanie. « On doit jouer sur deux tableaux. Réussir nos études en Roumanie, qui sont exigeantes, et bosser le concours de notre côté », témoigne Niels Tavernier, 27 ans, en sixième année à la faculté de médecine de Cluj. Il donne rendez-vous à la bibliothèque centrale universitaire de la ville : « Je passe ma vie ici. Dès la quatrième année, j’ai monté un petit groupe de travail pour préparer les EDN. »
Lire aussi | Article réservé à nos abonnés Pour un millier d’étudiants en médecine, une entrée ratée à l’internatLire plus tard
La préparation du concours a aussi un coût financier. « Les manuels de référence ne sont pas disponibles à la bibliothèque, ici, on doit les acheter. Il y en a une trentaine et ils coûtent 40 euros chacun, précise son camarade Vincent Vidal, 24 ans. En France, les étudiants bénéficient de tutorats gratuits, pas nous. On s’inscrit donc à des prépas en ligne, qui coûtent autour de 400 euros l’année. Rien qu’avec ça, on est déjà à 2 000 euros, sans compter les frais de scolarité », calcule le jeune homme, qui a souscrit à un prêt pour pouvoir financer ses études à Cluj. « C’est dur psychologiquement aussi, car on nous répète qu’on aura les dernières places », renchérit Olivia Paris, 25 ans.
Les trois jeunes font pourtant partie des quatorze Français de la faculté de médecine de Cluj ayant réussi la première session des EDN à l’automne 2024. Ils étaient trente-six à se présenter aux examens, sur une promotion comptant quatre-vingt-dix Français, et bien plus de francophones. « La plupart de mes camarades choisissent de ne pas passer les EDN. Le concours est compliqué. Et, financièrement, la France est une option moins intéressante que d’autres pays qui nous ouvrent leurs portes, comme la Suisse, l’Allemagne et même la Roumanie, où on est certes moins bien payés en tant qu’internes, mais c’est compensé par le moindre coût de la vie », analyse Niels Tavernier.
Ariana Provost envisage de partir en Suisse pour son internat : « J’ai fait un gros emprunt pour financer mes études, j’aimerais pouvoir le rembourser rapidement afin de ne pas commencer ma vie professionnelle surendettée. En Suisse, les internes sont bien payés. » Ancienne présidente de l’Association des étudiants en médecine de Cluj, l’étudiante révèle que, en 2024, dix de ses camarades ont bénéficié d’un transfert de la Roumanie à la France, entre la troisième et la quatrième année. « C’est bien, mais c’est fait de manière très peu lisible. Pourquoi ne pas systématiser ces transferts ? »
Nouvelle expatriation
Lucas Poittevin, président de l’Association nationale des étudiants en médecine de France, souhaite aller plus loin encore : « Faire partir ces étudiants, c’est prendre le risque de ne jamais les voir revenir. Il faudrait augmenter nos capacités de formation. » Olivier Saint-Lary invite à la prudence : « Les projections de la Dress [direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques] annoncent un nombre de médecins proche de l’équilibre souhaité dans dix ans. Il ne faudrait pas qu’on se retrouve avec trop de praticiens. »
Lire aussi | Article réservé à nos abonnés Certains déserts médicaux tentent de séduire les étudiants français partis en RoumanieLire plus tard
L’exil des étudiants français de médecine cristallise de nombreux questionnements qui traversent la filière aujourd’hui. Alors, que conseiller à un bachelier tenté par l’option roumaine ? Tous les étudiants interrogés suggèrent de passer d’abord le concours d’entrée en deuxième année en France. « C’est une leçon en soi : on apprend beaucoup, y compris sur sa capacité à se concentrer entièrement sur une tâche », résume Irina Cojocaru.
Ils sont aussi nombreux à recommander l’option roumaine. « Les cours sont super, les professeurs parlent bien français et ont souvent enseigné en France », raconte Mayeul (qui souhaite rester anonyme), étudiant de 25 ans en sixième année de médecine à Cluj. La pratique est importante, dès les premières années, « avec des ateliers qu’on n’a pas en France, comme la dissection de cadavres. A partir de la quatrième année, on a l’occasion de passer par toutes les spécialités en stage à l’hôpital ».
Si Mayeul compte rentrer en France, la plupart de ses camarades envisagent une nouvelle expatriation, « en Suisse ou en Allemagne, où la sélection pour l’internat s’effectue sur dossier. Ils apprennent l’allemand à l’institut Goethe de Cluj ».En plus du roumain, dont l’apprentissage est obligatoire pour les étudiants de la faculté de médecine, pour interagir avec les patients.
Un exercice qui a ses limites, d’après Margot Le Leannec, 25 ans, étudiante en cinquième année à Cluj : « J’ai progressé, mais le roumain reste une barrière. Quand je prends en charge un patient, j’ai peur de passer à côté de quelque chose. » Elle souhaite rentrer en France, mais sait que le chemin est long et semé d’embûches : « En arrivant, la plupart des Français affirment qu’ils repartiront après six ans. Or, ils s’embarquent souvent pour dix ans, voire plus. On prend conscience des difficultés pour rentrer en France, tout comme des différents horizons possibles. » L’expatriation n’est alors plus une option, mais une solution.
Margherita Nasi (Cluj [Roumanie], envoyée spéciale)
L’espace des contributions est réservé aux abonnés.
Abonnez-vous pour accéder à cet espace d’échange et contribuer à la discussion.S’abonnerContribuer