En médecine, les prépas privées creusent toujours les inégalités
Près de la moitié des étudiants s’inscrivent dans une prépa privée pour réussir leur première année d’études de santé et accéder ainsi à la deuxième année. Un système remis en question par certaines universités, qui favorisent le tutorat de leurs étudiants.
Par Dahvia OuadiaPublié hier à 14h00 https://www.lemonde.fr/campus/article/2025/02/07/en-medecine-les-prepas-privees-creusent-toujours-les-inegalites_6536025_4401467.html
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Mettre toutes les chances de son côté. C’est la principale raison qui pousse de nombreux étudiants en parcours d’accès spécifique santé (PASS) ou en licence accès santé (L.AS), les deux voies d’accès à la deuxième année d’études de santé, à suivre une prépa privée en plus de leurs études à l’université.
Selon un sondage réalisé dans le cadre d’une enquête de la Cour des comptes sur l’accès aux études de santé, publié le 11 décembre 2024, « 48 % des étudiants interrogés sont inscrits ou se sont inscrits dans une préparation privée ». Ce taux monte à 55 % pour les étudiants passés par un PASS.
C’est le choix qu’a fait Enguerran (il n’a donné que son prénom, comme d’autres étudiants interrogés), aujourd’hui en troisième année de médecine à l’université Paris-Est-Créteil (UPEC). Pour son année de PASS, en 2022, il s’était inscrit dans l’une des prépas privées les plus connues, Médisup. « D’anciens élèves m’avaient informé que la majorité des étudiants suivaient une préparation privée en première année. J’ai beaucoup réfléchi, à cause du coût de 7 000 euros l’année, mais je voulais mettre toutes les chances de mon côté. J’ai donc décidé d’en suivre une, mais j’ai dû faire un prêt bancaire pour la financer », précise-t-il.
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Clémence, elle, est aujourd’hui en deuxième année de médecine à l’université de Dijon. Pour réussir, elle a choisi de suivre une prépa dès sa terminale au Cours Galien, un organisme privé qui prépare dès le lycée aux examens d’entrée aux études de santé. « J’ai pu avoir les cours du premier semestre de PASS quand j’étais en terminale. Cela m’a permis de savoir si c’était vraiment ce que je voulais faire et surtout de prendre de l’avance pendant les vacances d’été pour attaquer la fac le plus sereinement possible. »
Pour l’étudiante, suivre une prépa en PASS a aussi « limité les sources anxiogènes ». « Je connaissais le format des cours et la prépa m’a aidée à gérer mon stress et à m’organiser. C’était un avantage d’avoir des supports de cours bien structurés et surtout de faire des QCM tout au long de l’année », observe la jeune femme, qui estime en avoir fait plus de 5 000 dans sa préparation privée.
« La réussite se joue à peu »
Un encadrement souvent perçu comme un gage de réussite. Aujourd’hui en deuxième année de L.AS sciences pour la santé à l’UPEC, Titouan a tenté d’intégrer médecine sans prépa lors de sa première année d’études, « pour ne pas faire payer [ses] parents pour rien ». Malgré l’aide du tutorat et un bon classement, il n’obtient pas le sésame.
Pour sa seconde tentative, les étudiants n’ayant que deux possibilités d’entrer en deuxième année de santé, le jeune homme s’inscrit à l’organisme privé L.AS Epsilon. « Je savais que, sans prépa, la réussite se jouait à peu. Il y a un vrai accompagnement, les cours sont construits par des professeurs experts de leurs matières, ils sont donc plus poussés. Et puis, on a accès à plus de sessions de révisions intensives. Je vois la différence », affirme-t-il.
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Pour Vincent Dubée, directeur du département médecine de la faculté de santé à l’université d’Angers, la présence de ces prépas est souvent perçue comme obligatoire, parce que « la première année d’études de santé est difficile ». « Lors des journées portes ouvertes ou des salons d’orientation, on rencontre des familles et des lycéens qui pensent que la prépa est indispensable pour réussir le concours. D’autant que ces organismes privés affichent souvent des taux de réussite très élevés, qui ne reflètent pas toujours la réalité », estime-t-il.
« Les prépas surfent sur l’anxiété des jeunes et de leurs familles, confirme Benoît Veber, président de la Conférence des doyens d’université. Quand il y a un concours, un système mercantile se met souvent en place pour prendre en main les étudiants qui sortent tout juste du bac et les faire bachoter. »
Avec le risque de rompre l’égalité entre les étudiants. Selon Réjane Paumelle-Lestrelin, professeure en biologie cellulaire et responsable PASS-L.AS à l’université de Lille, les inégalités commencent dès le lycée, « quand certains élèves n’osent pas s’inscrire en PASS ou en L.AS car ils n’ont pas les ressources financières pour payer une prépa privée », analyse-t-elle.
« Discrimination par l’argent »
Et pour cause, avec un coût s’élevant en moyenne à plus de 5 800 euros en L.AS et à plus de 7 500 euros en PASS par an, selon l’Association nationale des étudiants en médecine de France (ANEMF), tous les étudiants ne peuvent pas y recourir. « Ce système favorise clairement les élèves qui ont les moyens de suivre ces prépas », considère Vincent Dubée.
« C’est problématique, pour les doyens, de générer une discrimination par l’argent. Les prépas représentent des milliers d’euros par an, souvent payés en début d’année, avant même l’inscription à la fac. Il est essentiel de sortir de ce système et de faire en sorte que tous les étudiants puissent réussir, quelles que soient leurs ressources. C’est pourquoi nous développons le tutorat pour mieux les préparer aux concours », confirme Benoît Veber.
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Un constat que partage aussi la Cour des comptes dans son rapport. « L’inscription dans un établissement d’enseignement privé ne peut devenir une condition nécessaire à l’accès aux filières MMOP [médecine, maïeutique, odontologie et pharmacie] », écrivent les rapporteurs, qui demandent, « au titre de l’égalité des chances, une professionnalisation des tutorats, (…) par exemple en intégrant le tutorat dans le parcours académique ».
Une dynamique déjà lancée dans de nombreuses facultés qui soutiennent les actions menées par les étudiants dans l’une des filières MMOP au sein des trente-huit tutorats. « Nous avons trouvé des financements pour rémunérer les tuteurs, pour mettre en place des infrastructures techniques et impliquer des enseignants qui relisent les cours et les QCM réalisés par les étudiants tuteurs », affirme Benoît Veber.
« Depuis cinq ou six ans, les tutorats se professionnalisent pour éviter aux étudiants de se tourner vers une prépa privée, confirme Kathleen Balaguer, vice-présidente chargée des tutorats au sein de l’ANEMF. On offre les mêmes services qu’une prépa privée pour un coût accessible. »
Tutorats ouverts à tous
A l’UFR3S (sciences de santé et du sport) de l’université de Lille, le tutorat propose, ainsi, chaque semaine, des séances de révisions et des examens blancs dans deux ou trois matières, un fonctionnement proche de celui des prépas. « Par ailleurs, la faculté a développé une plateforme de QCM en ligne, qui en compte plus de 5 000, que tous les étudiants tutorés peuvent faire », résume Valentin, étudiant en sixième année de médecine et président du tutorat.
Cette évolution est d’ailleurs scrutée par les prépas privées. « Nous constatons que les tutorats prennent de l’ampleur depuis ces deux dernières années. Les universités se rendent compte du besoin d’accompagnement et se mettent au niveau de ce que nous proposons », estime Nicolas Pernodet, référent pédagogique à la prépa médicale du Cours Galien.
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Pour autant, les inégalités ne risquent pas de disparaître. Les tutorats étant ouverts à tous, une grande partie des étudiants qui suivent une prépa privée sont aussi inscrits aux actions du tutorat. « J’ai suivi les deux, la prépa et le tutorat. J’étais davantage présent aux actions du tutorat, dont la méthodologie me correspondait mieux, mais la prépa m’a apporté des révisions et des exercices supplémentaires », confirme ainsi Bastien, aujourd’hui en troisième année de médecine à l’université d’Angers.
Une situation que déplore Benoît Veber, qui estime que les étudiants doivent faire un choix entre la prépa et le tutorat. « Notre objectif, c’est de permettre aux jeunes qui ne peuvent pas bénéficier d’un appui d’être pris en charge par l’université à travers le tutorat. »
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