Education à la sexualité à l’école : un long chemin pour parvenir à un programme équilibré
Fruit de près de deux ans de travaux, le programme d’éducation à la vie affective, relationnelle et à la sexualité est publié jeudi 6 février. Il tente de maintenir un équilibre entre la nécessité de tels enseignements et la volonté de ne pas heurter les familles.
Par Sylvie LecherbonnierPublié le 06 février 2025 à 11h00, modifié hier à 02h32 https://www.lemonde.fr/societe/article/2025/02/06/education-a-la-sexualite-a-l-ecole-un-long-chemin-pour-parvenir-a-un-programme-equilibre_6534161_3224.html#:~:text=Le%20programme%20s’intitule%20«%20éducation,sont%20adaptées%20à%20chaque%20âge.
Temps de Lecture 5 min.Offrir l’article Lire plus tardPartager

Et le programme d’éducation à la vie affective, relationnelle et à la sexualité fut ! Après environ deux ans d’élaboration entre atermoiements politiques et polémiques, le premier programme scolaire consacré à ce sujet sensible a été publié au Bulletin officiel de l’éducation nationale, jeudi 6 février, pour une entrée en application à la rentrée 2025.
Le programme s’intitule « éducation à la vie affective et relationnelle » à l’école primaire. S’y ajoute « et à la sexualité »au collège pour marquer la progressivité des apprentissages. Les notions de consentement ou d’intimité traversent toute la scolarité, mais sont adaptées à chaque âge. A la croisée avec l’éducation à la citoyenneté, le texte se place sur le terrain des valeurs. « Cette éducation se fonde sur les principes et valeurs de la République, parmi lesquelles l’égalité, l’accès de tous à l’éducation et la laïcité », précise le préambule. La lutte contre les violences sexistes et sexuelles, la protection de l’enfance, la prévention face à la prolifération des images pornographiques font partie des raisons d’être de ce programme scolaire.
Ce texte final est l’objet d’un compromis entre la nécessité de tels enseignements et la volonté de ne pas heurter les familles, alors que l’éducation à la vie affective, relationnelle et à la sexualité est soumise à l’offensive constante des milieux conservateurs, la droite catholique et l’extrême droite jugeant que ces enseignements n’ont rien à faire à l’école.
Place des parents
Le président du Conseil supérieur des programmes – l’instance qui élabore les programmes scolaires au sein du ministère de l’éducation nationale – a visé depuis le début un objectif d’équilibre – certains diront d’équilibrisme – entre des positions a priori irréconciliables. « Notre objectif est que ce programme soit acceptable par tous, et en particulier par les familles. S’il n’est pas accepté, il ne pourra pas être appliqué », rappelait l’ancien conseiller de François Fillon, Mark Sherringham, lors de la publication du projet initial, en mars 2024.
Lire aussi | Article réservé à nos abonnés Sur l’éducation à la sexualité, les professeurs des écoles tiraillés entre urgence et réticenceLire plus tard
Le ministère de l’éducation nationale a dû trancher plusieurs points sensibles au fil des moutures. Dans le texte final, la notion d’identité de genre, qui ulcère le camp réactionnaire, reste abordée mais à partir de la 3e, sous l’angle des discriminations, et plus en classe de 5e, comme c’était le cas dans une précédente version. La puberté et les changements du corps sont évoqués à partir du CM1, les menstruations à partir du CM2, alors que les contempteurs du programme demandaient à traiter ces sujets au collège. Les différentes formes de familles peuvent être décrites dès 4 ans.
La place des parents a fait débat jusqu’à l’ultime version, les syndicats souhaitant plus que tout protéger les enseignants d’attaques éventuelles. Une position médiane a été adoptée : ces enseignements sont conduits « en complément du rôle des parents » qui sont informés de leurs « objectifs annuels ».
Résistances du camp conservateur
La publication de ce programme est le fruit d’un long processus, commencé il y a plus de deux ans. A son arrivée dans le gouvernement d’Elisabeth Borne, en 2022, Pap Ndiaye se rend compte que les trois séances annuelles d’éducation à la sexualité prévues par une loi de 2001 ne sont pas respectées. Seuls 15 % à 20 % des élèves y ont droit.
Les résistances du camp conservateur, pour qui ces enseignements n’ont pas leur place à l’école, et les polémiques autour de l’« ABCD de l’égalité », ce dispositif lancé en 2013 pour favoriser l’égalité filles-garçons, ont marqué le corps enseignant. Des associations, comme le Syndicat de la famille (ex-Manif pour tous), SOS Education et une nébuleuse d’organisations, telles que les Mamans louves ou Parents en colère, restent en embuscade. Des tracts inquiétants sur les actions proposées en milieu scolaire sont distribués aux abords des écoles. D’autres groupes, comme Parents vigilants, proche d’Eric Zemmour, affichent sur les réseaux sociaux les établissements qui travaillent autour de l’éducation à la sexualité.
Lire aussi | Article réservé à nos abonnés Education à la sexualité à l’école : les derniers arbitrages d’Elisabeth BorneLire plus tard
Convaincu que « dans l’éducation nationale, un sujet n’existe vraiment que quand il fait l’objet d’un programme », Pap Ndiaye saisit le Conseil supérieur des programmes en juin 2023. « J’ai toujours pensé que les forces les plus conservatrices étaient minoritaires dans la société française sur ces sujets », assure aujourd’hui l’ancien ministre.
La valse des ministres – six se sont succédé Rue de Grenelle depuis la réélection d’Emmanuel Macron, en 2022 – va allonger le processus et les différentes versions portent la marque des tensions entre progressisme et conservatisme. Le Conseil supérieur des programmes dévoile son projet initial en mars 2024, sous le ministère de Nicole Belloubet. L’instance, qui a mené une quarantaine d’auditions afin d’appréhender toutes les sensibilités, livre un texte prudent aux formulations choisies avec soin. L’éducation à la vie affective, relationnelle et à la sexualité est replacée, encore aujourd’hui, dans un cadre plus large et pluridisciplinaire. Le texte provoque les habituelles récriminations des sphères conservatrices, sans plus.
S’ensuivent plusieurs mois de concertations, comme il est d’usage pour chaque programme scolaire. Mais la dissolution de l’Assemblée nationale conduit Nicole Belloubet à reporter la publication de cette version amendée, en partie pour ne pas risquer l’embrasement de l’extrême droite en pleines élections législatives anticipées.
« Réécriture du texte »
Le projet refait surface à l’automne et la polémique va enfler jusque dans les rangs du gouvernement. Lors des questions au gouvernement, le 27 novembre 2024, lors desquelles il remplace sa ministre de tutelle, Anne Genetet, Alexandre Portier, ministre délégué à la réussite scolaire et de l’enseignement professionnel, déclare que le programme « n’est pas acceptable en l’état » et « doit être revu ». Une centaine de sénateurs Les Républicains (LR) lui emboîtent le pas dans une tribune publiée dans Le Figaro jugeant que le texte, trop « woke », fait la part belle à la théorie du genre, vocable utilisé comme repoussoir par un courant réactionnaire. Par rapport à la version initiale, les références à l’identité de genre – discrimination inscrite dans le code pénal – ont augmenté, ce qui déplaît aux conservateurs, qui refusent de distinguer sexe et genre. « Ces polémiques ont créé des frictions mais ont contribué à la réécriture du texte », soutient le sénateur LR des Pyrénées-Atlantiques Max Brisson, à l’origine de la fronde.
Lire aussi | Article réservé à nos abonnés Education à la sexualité à l’école : offensive conservatrice contre le premier projet de programmeLire plus tard
« Depuis que ces enseignements sont proposés, dès le début du XXe siècle, les contestations ont toujours existé mais le militantisme conservateur ne s’était encore jamais invité jusqu’aux abords des établissements scolaires ni au sein même d’un gouvernement », note Yves Verneuil, professeur en sciences de l’éducation et auteur d’Une question chaude, histoire de l’éducation sexuelle à l’école (Editions Peter Lang, 2023) qui s’interroge sur l’influence des Etats-Unis en la matière.
Après un moment de flottement, la ministre recadre Alexandre Portier et reprend la main sur le programme qu’elle défend. « J’ai décidé de lisser les aspérités qui pouvaient hérisser les conservateurs sans rien céder sur le fond des sujets abordés », affirme aujourd’hui Anne Genetet. Les occurrences d’« identité de genre » sont réduites sans être supprimées.
Manque d’heures
A son arrivée Rue de Grenelle, Elisabeth Borne valide les arbitrages de sa prédécesseure. Mais la nouvelle mouture qui sort de ces réécritures énerve les syndicats d’enseignants. Les formulations laissent entendre que les personnels de l’éducation devront prévenir les parents des dates et du contenu des séances d’éducation à la vie affective, relationnelle et à la sexualité. Une ligne rouge pour les personnels.
Les mots comme « homosexualité », « hétérosexualité », « transphobie », ont disparu du texte au profit de notions plus vagues, comme « les différentes formes de familles » ou « les orientations sexuelles ». Ces nouveaux énoncés sont perçus comme un virage conservateur et il faut, mercredi 29 et jeudi 30 janvier, près de dix heures de débats et l’examen d’une centaine d’amendements pour arriver à un compromis – réintégrant explicitement ces notions, excepté la transphobie – et un vote favorable du conseil supérieur de l’éducation, dans une unanimité rare.
Lire aussi | Article réservé à nos abonnés Programme d’éducation à la sexualité à l’école : ministère et syndicats trouvent un compromisLire plus tard
Après la publication du programme, une seconde bataille commence : celle de sa mise en œuvre. Depuis près de deux ans, les syndicats alertent sur le manque d’heures allouées et le déficit de formation des enseignants en la matière. Le ministère de l’éducation nationale doit proposer des ateliers de formation dans les académies pour deux à trois professeurs des écoles par circonscription et un professeur par collège et lycée d’ici à septembre. Des ressources pédagogiques sont aussi en cours d’élaboration pour donner des exemples de séances à proposer selon les âges. Nul doute cependant que les associations mobilisées contre l’éducation à la sexualité scruteront de près les enseignements proposés.