Chronique
Jean-Baptiste FressozHistorien, chercheur au CNRS
La violence du discours du président des Etats-Unis paraît nouvelle, mais elle ne fait qu’annuler un travail d’euphémisation mené depuis les années 2000, initialement par le communicant Frank Luntz, raconte Jean-Baptiste Fressoz dans sa chronique.
Publié le 05 février 2025 à 07h30 https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/02/05/donald-trump-montre-le-visage-d-une-droite-americaine-totalement-desinhibee_6532423_3232.html
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Les visées de Donald Trump sur le Groenland surprennent. Pourtant, depuis les années 1980, les Etats-Unis ont envahi le Panama et le Honduras, l’Irak, l’Afghanistan, et largué des bombes sur une douzaine d’autres pays. Son antiféminisme choque. Pourtant, les héros virils sont omniprésents sur les écrans, et l’industrie du muscle a explosé. Son climatoscepticisme scandalise. Pourtant, il est banal chez les républicains.
Trump montre le visage d’une droite américaine totalement désinhibée. La violence du discours paraît nouvelle, mais elle ne fait qu’annuler un travail d’euphémisation mené depuis les années 2000. A cette époque, Frank Luntz est au sommet de son influence. C’est le principal spin doctor (« communicant ») du Parti républicain. Il teste auprès de panels d’électeurs des éléments de langage. Associe des idées, forge des expressions. Certaines sont restées collées dans nos cervelles. Ladeath tax (« impôt sur la mort »), par exemple, pour parler des droits de succession. Ou alors le « changement climatique » moins anxiogène que le « réchauffement global ».
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Luntz a inculqué à la droite américaine un nouveau langage. Au lieu de s’en prendre au « gouvernement » – les Américains apprécient les « local governements » (« municipalités »), qui s’occupent entre autres du ramassage scolaire –, il faut s’attaquer à « Washington ». Plutôt que de « privatiser » la santé ou le système scolaire, il faut « défendre la responsabilité » et la « liberté de choix ». « Personnaliser les retraites » sonne bien mieux que les privatiser, la « free market economy » (« l’économie de marché ») paraît plus sympathique que le « capitalisme ».
Images mentales
Dans un mémo de 2002 intitulé « The environment : A cleaner, safer, healthier America » (« Environnement : une Amérique plus propre, plus sûre et plus saine ») et d’autres écrits, Frank Luntz applique ses tactiques linguistiques à l’écologie. Sur ce terrain, les républicains sont vulnérables car proches des pétroliers. lls doivent policer leur langage. Par exemple, employer le terme « énergie » en lieu et place de « pétrole » et dire « compagnie énergétique » pour désigner Exxon et consorts. De même, éviter « drilling for oil » (« forer du pétrole ») qui évoque « une bouillasse noire et gluante », mais dire « energy exploration » (« exploration énergétique »), plus propre et plus technologique.
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Sur la question du climat, Luntz reprend la tactique du doute : « Le débat scientifique est en train de se clore contre nous », écrit-il, mais il reste « une fenêtre de tir ». Les Américains respectent la science et donc, plutôt que de la critiquer, il convient d’insister sur le besoin de faire « plus » de science ou de la « meilleure » science. Il faut parler d’innovation, souligner les baisses des émissions déjà réalisées par le privé, insister sur les progrès technologiques à venir. L’opposition aux traités internationaux n’est pas dirigée contre le climat. Au contraire : ces règles imposées par les étrangers entraveront la prospérité, et donc l’inventivité technologique !
Certaines déclarations de Trump font directement écho au mémo de Luntz. En 2002, ce dernier conseillait aux républicains de colporter la rumeur selon laquelle « il y a vingt ans les scientifiques s’inquiétaient d’un nouvel âge glaciaire ». Or, Trump a évoqué, en novembre 2024, un consensus scientifique sur le refroidissement dans les années 1920. La différence majeure est que Trump n’a plus la pudeur de Luntz. L’innovation n’est plus liée à l’environnement. Pour Trump, le progrès, c’est Musk et Mars, Stargate et l’intelligence artificielle. Et le slogan de la campagne républicaine de 2008, « Drill, baby, drill » (« fore, baby, fore »), a repris tous ses droits.
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Luntz recommandait au politique de « se mettre à la place de l’auditeur pour savoir ce qu’il pense et ressent au plus profond de son cœur ». L’important n’est pas le discours en tant que tel, mais ce que le citoyen entend, les images mentales que les mots provoquent. Le plus inquiétant est que Trump a probablement suivi ce conseil et que son discours reflète l’évolution profonde des mentalités américaines. On sait que le monde est pris dans la « bouillasse noire et gluante » dont parle Luntz. Trump veille à ce que les esprits le soient aussi.