Législatives 2022-2024 : au sein de l’union de la gauche, les « insoumis » ne font pas le plein de voix
Analyse
Une analyse approfondie, menée par « Le Monde », des résultats obtenus par les partis composants la Nupes et le NFP, lors des deux dernières élections, semble attester que LFI ne parvient pas à réunir tous les suffrages de gauche, à l’inverse de ses partenaires.
Publié hier à 04h45, modifié hier à 11h03 https://www.lemonde.fr/politique/article/2025/02/04/legislatives-2022-2024-au-sein-de-l-union-de-la-gauche-les-insoumis-ne-font-pas-le-plein-de-voix_6530383_823448.html
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Les lourdes défaites essuyées par La France insoumise (LFI) lors de la municipale partielle de Villeneuve-Saint-Georges(Val-de-Marne), dimanche 2 février, et de la législative partielle de la 1re circonscription de l’Isère, le 19 janvier, ont ravivé un débat aussi ancien que l’union de la gauche : celui du rejet, supposé ou avéré, de sa composante la plus radicale par l’électorat. Jadis incarné par le Parti communiste français (PCF), le rôle est désormais tenu par LFI. Le sujet ne cesse d’alimenter les débats à gauche depuis la formation de la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes), en mai 2022.

Dans la 1re circonscription de l’Isère, la victoire de la macroniste Camille Galliard-Minier, avec une avance de 30 points, semble témoigner d’un puissant mouvement de rejet à l’encontre du candidat du Nouveau Front populaire (NFP) et de LFI, Lyes Louffok.
Dès le premier tour, le score de ce dernier (28 %) était en net recul par rapport à celui obtenu par le candidat « insoumis », Hugo Prevost (40 %), lors des législatives de juin 2024. Et si M. Prevost était parvenu à l’emporter à l’époque à l’issue d’une triangulaire, son score pouvait être jugé décevant. Trois semaines plus tôt, aux élections européennes, les quatre listes – LFI, PCF, Parti socialiste, Les Ecologistes – du futur NFP, fondé en juin 2024, remportaient 47,9 % des voix dans cette circonscription.
Une sous-performance globale
Une analyse approfondie des résultats obtenus par les différentes composantes de la Nupes et du NFP lors des élections législatives de 2022 et 2024, menée par Le Monde, semble attester que cette sous-performance de LFI dépasse largement le cadre de l’anecdote ou des seules dynamiques locales.
Pour mener cette analyse, les pourcentages des suffrages exprimés en faveur des candidats investis par le NFP au premier tour des législatives de 2024, dans chacune des 539 circonscriptions de France métropolitaine, ont été comparés à l’addition de ceux des quatre listes à l’origine du NFP, lors des élections européennes du 9 juin 2024. Une méthodologie similaire a été appliquée aux résultats des candidats de la Nupes lors du premier tour des législatives de 2022, en les comparant au total obtenu par les représentants de la future union lors du premier tour de l’élection présidentielle de 2022.

Note de lecture : aux élections législatives de 2024, le PS a sous-performé par rapport aux résultats de la gauche aux élections européennes de 2024 (score inférieur à 100 %). Alors qu’en 2022 il avait réalisé un meilleur score aux législatives 2022 que la gauche à l’élection présidentielle de 2022 (score supérieur à 100 %).
Méthode de calcul : pour mesurer la performance de chaque parti composant la Nupes en 2022 ou le NFP en 2024, nous avons rapporté le pourcentage de suffrages exprimés aux législatives 2022 et 2024 sur ceux exprimés aux élections précédentes en faveur de la gauche hors dissidence, à savoir au premier tour de l’élection présidentielle 2022 pour la Nupes et aux élections européennes 2024 pour la comparaison NFP. Si, par exemple, en 2024, le ratio obtenu est inférieur à 100 %, cela signifie que le score réalisé par le candidat unique NFP lors des dernières législatives est moins bon que le score réalisé au moment des élections européennes un mois plus tôt par le score cumulé des candidats de gauche.
Aux législatives de 2024, les candidats NFP-LFI n’ont retrouvé, en moyenne, que 85,4 % du total obtenu par les quatre listes du futur NFP aux élections européennes. Ce résultat apparaît nettement inférieur à ceux des autres composantes de la coalition : les candidats socialistes ont conservé 98,1 % de l’électorat de gauche, les communistes 94 %, et même les écologistes (Les Ecologistes et Génération·s) ont fait légèrement mieux, avec 90,6 %.
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Cette tendance fait écho à la situation observée en 2022, où les candidats « insoumis » ne retrouvaient que 83,2 % des suffrages de la gauche lors du premier tour de la présidentielle, tandis que les socialistes, à l’inverse, faisaient bien plus que le plein de voix, avec 101,3 %.
Dans les territoires de force de la gauche
Dans les territoires les plus à droite, le manque de perspective de victoire peut démobiliser une partie de l’électorat de gauche. Cet effet de distorsion expliquerait, en partie, les faibles moyennes de LFI, qui représentait la Nupes dans la majorité des circonscriptions – soit 322 en 2022 –, notamment dans des secteurs où la victoire était hors de portée. Ce même phénomène a d’ailleurs contribué au recul du score du PS, en 2024, qui a présenté deux fois plus de candidats sous l’étiquette NFP que sous celle de la Nupes, en 2022.


Une analyse restreinte aux seules circonscriptions où le NFP a dépassé les 30 % des suffrages (soit 199 sièges) révèle une nette amélioration de la performance de LFI, qui atteint alors 92,9 %. Cependant, ce redressement ne suffit pas à égaler les écologistes (94,5 %) ni à combler l’écart avec les socialistes (104 %) et les communistes (110,4 %) – un résultat certes impressionnant, mais mesuré sur un échantillon réduit de seulement 12 circonscriptions.
L’effet des sortants
Socialistes et communistes tirent pleinement parti de l’ancrage local de leurs députés sortants, qui plus est parfois élus dans des terres de moins en moins à gauche. LFI, pour sa part, ne semble pas pouvoir capitaliser sur ses propres conquêtes électorales pour améliorer ses performances. En 2024, sur les 72 sièges où le mouvement disposait d’un député sortant, seulement 17 ont vu le candidat « insoumis » dépasser les 100 % du score de la gauche aux européennes – et souvent de peu.


François Ruffin, dans la 1re circonscription de la Somme, se distingue. En bonifiant de 28 % le score du bloc progressiste par rapport aux européennes, il apparaît comme le seul à véritablement élargir l’électorat de gauche. Un paradoxe ironique, tant sa stratégie a été critiquée par la direction de LFI. A l’inverse, l’un des visages du parti et proche de Jean-Luc Mélenchon, Antoine Léaument, peine à mobiliser : dans la 10e circonscription de l’Essonne, il ne récupère que 85 % du vote de gauche – et ce, sans concurrence au sein du camp progressiste.
Le cas des dissidences
Ce fut une des justifications de LFI, en 2022 : dans un cas sur deux, ses candidats avaient dû affronter des dissidents socialistes ou des concurrents issus d’autres formations de gauche. Sauf que même dans les 278 circonscriptions où aucun candidat de gauche ne s’opposait à celui investi par la Nupes le constat reste quasiment le même. Les candidats « insoumis » n’ont retrouvé que 84,2 % du score enregistré par la gauche lors de la présidentielle de 2022, tandis que les écologistes obtenaient légèrement mieux (88,4 %), suivis des communistes (92,1 %), et surtout des socialistes, dont la performance a atteint 104,7 %.


Même sans concurrence, même avec l’effet des sortants, même dans les circonscriptions les plus progressistes, LFI ne parvient pas à faire le plein des voix à gauche, en comparaison des socialistes, en 2022 et en 2024.
Coutumiers de ce type d’accusations, les « insoumis » ont aussi l’habitude d’y répondre. Le 6 septembre 2024, Manuel Bompard, coordinateur national du parti, a publié une longue analyse des résultats des législatives sur son blog. Il y souligne que les circonscriptions où le NFP a enregistré les plus fortes progressions par rapport à 2022 coïncident avec celles où LFI a le plus augmenté lors des européennes. En soi, l’analyse du Monde ne contredit pas celle de LFI. Elle la modère, cependant : les endroits où le parti a le plus évolué le 9 juin 2024 sont, pour l’essentiel, des bastions de gauche.
Aux élections législatives, remporter largement une circonscription déjà acquise n’offre jamais plus qu’un seul siège à l’Assemblée nationale. Or, la logique de LFI est davantage présidentielle – contrairement aux législatives, chaque suffrage y compte de manière égale, quel que soit le territoire où il est exprimé. C’est dans cette optique que s’inscrit la stratégie « insoumise » du « quatrième bloc », qui vise avant tout à mobiliser les abstentionnistes. Une approche dont l’analyse de M. Bompard souligne un effet notable : dans les circonscriptions où la liste de Manon Aubry – tête de liste LFI aux européennes de 2024 – a enregistré une forte progression, le taux d’abstention a eu tendance à reculer. C’est aussi ce qui a permis à Jean-Luc Mélenchon de très largement s’imposer à gauche à la présidentielle de 2022.


Dans ce contexte, si LFI est plus taillé pour une présidentielle anticipée, quid de ses alliés ? Les récentes élections municipales et législatives partielles – dont l’analyse doit être menée avec prudence – ont presque toutes abouti à des résultats mitigés, voire franchement mauvais, pour la gauche. En Isère, l’ampleur de la défaite invite sans doute socialistes, écologistes et communistes à une certaine modestie : qui aurait pu faire mieux au point de gagner ? Si les sous-performances régulières et marquées de LFI constituent un enjeu de premier ordre, le chantier électoral de la gauche est bien plus vaste.
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