Aux Etats-Unis les personnes trans se voient attribuer le rôle de bouc émissaire, comme les personnes homosexuelles il y a quelques décennies.

David Paternotte, sociologue : « La politique antitrans de Trump est un jalon symbolique de la guerre culturelle de la droite américaine »

La focalisation du camp conservateur sur les personnes trans permet à une « majorité morale » – blanche, cisgenre, hétérosexuelle, chrétienne, anglophone – de réaffirmer sa position dominante, explique le sociologue spécialiste des mouvements antigenre, dans un entretien au « Monde ». 

Propos recueillis par Marion Dupont

Publié hier à 17h00 https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/02/01/david-paternotte-sociologue-la-politique-antitrans-de-trump-est-un-jalon-symbolique-de-la-guerre-culturelle-de-la-droite-americaine_6527000_3232.html

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Les uns après les autres, les décrets tombent, concrétisant l’offensive transphobe annoncée par Donald Trump avant son arrivée au pouvoir. Dès le jour de son investiture, le 20 janvier, le président américain a en effet paraphé un arrêté affirmant que les Etats-Unis ne reconnaîtraient plus que « deux sexes, masculin et féminin » définis à la naissance et un autre supprimant les aides fédérales en faveur de la diversité. Quelques jours plus tard, un autre décret destiné à lutter contre les méfaits de « l’idéologie du genre » dans l’armée bannissait de facto les personnes trans de l’armée américaine, et un autre interdisait tout soutien fédéral aux soins d’affirmation de genre pour les mineurs – notamment la prescription de bloqueurs de puberté et de thérapies hormonales. Spécialiste des mouvements antigenre en Europe, David Paternotte est professeur de sociologie et d’études de genre à l’Université libre de Bruxelles. Il revient sur la signification politique de ces décisions.

Pourquoi le thème du « délire transgenre » a-t-il pris une place si importante dans la campagne et les premières décisions de Donald Trump ?

Aux Etats-Unis, tout a commencé en 2016 avec la question de l’accès des personnes trans aux toilettes correspondant à leur identité de genre. Le camp conservateur américain a trouvé là une thématique faisant consensus dans ses rangs, et lui permettant de mobiliser largement sa base. Le président Trump, qui a compris ce potentiel mobilisateur, continue cette offensive transphobe avec une violence et une systématicité impressionnantes.

Les droits des personnes trans sont en effet perçus, à droite, comme l’un des éléments les plus évidents du « wokisme », que Trump et ses supporteurs appellent à combattre. C’est dans ce cadre idéologique qu’il faut comprendre les décrets pris contre les droits des personnes trans. Avec ceux qui révoquent les politiques de « diversité, équité, inclusion », ce sont des jalons symboliques forts de cette guerre culturelle menée par la droite américaine.

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A mes yeux, cette focalisation sur les personnes trans est un moyen d’opérer une réaffirmation majoritaire à même de séduire nombre d’Américains moyens : une majorité morale – blanche, cisgenre [dont l’identité de genre correspond au sexe assigné à la naissance], hétérosexuelle, chrétienne, anglophone – réaffirme sa position dominante aux Etats-Unis. Pourquoi maintenant ? On peut penser, à la suite de ce que le sociologue Eric Fassin a appelé « le moment néofasciste du néolibéralisme », qu’il s’agit de rétributions symboliques accompagnant l’agenda néolibéral de Donald Trump. La dérégulation de l’économie est contrebalancée par la réinstauration de repères symboliques, soit sur le plan du genre avec l’affirmation de la binarité « naturelle » des sexes, soit sur le plan des frontières avec l’obsession du mur avec le Mexique et la lutte contre les migrants.

La critique du concept de genre et le déni des droits des personnes trans vont-ils toujours de pair ?

Oui, mais les trajectoires historiques ont varié de part et d’autre de l’Atlantique. En Europe, tout a commencé au milieu des années 1990, dans le giron de l’Eglise catholique. Face au changement social, elle a réaffirmé la binarité et le caractère fixe et inné de la différence des sexes en refusant tout ce qui relevait à ses yeux de l’« idéologie » ou de la « théorie » du genre. Leurs campagnes ont notamment été dirigées contre la reconnaissance juridique des couples homosexuels, avant d’arriver aux discussions sur la place des personnes trans.

Ces campagnes antigenre ont ensuite gagné les Etats-Unis, où la droite chrétienne était déjà mobilisée sur les questions morales. C’est en 2016 qu’est reprise progressivement, aux Etats-Unis, l’expression « idéologie du genre ». Elle est très rapidement mise en lien avec la question trans, présentée comme le fruit d’un aveuglement idéologique (l’« idéologie transgenre »).

Si les débats américains sont longtemps restés focalisés autour de la question trans, les autres questions combattues en Europe ne sont pas oubliées. Depuis son retour au pouvoir, Donald Trump a lancé de nouvelles initiatives contre la promotion des droits sexuels et reproductifs, au premier rang desquels l’avortement.

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Qui sont les acteurs de cette offensive contre les droits des personnes trans ?

Initialement portées par certains acteurs de l’Eglise catholique, ces campagnes antigenre ont été reprises en Europe et en Amérique latine par la société civile catholique – le mouvement de La Manif pour tous en est un bon exemple. Aujourd’hui, ce mouvement religieux antigenre et antitrans devient plus œcuménique, même s’il mobilise avant tout la droite chrétienne dans toute sa diversité. On le voit aux Etats-Unis, où différentes Eglises collaborent pour lutter contre les droits des personnes trans.

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Ce combat est aujourd’hui repris par des acteurs politiques, souvent à droite ou à l’extrême droite de l’échiquier : ils se sont saisis de cet enjeu dans un contexte électoral en raison de la force symbolique qu’il charrie. Vladimir Poutine,lorsqu’il justifie la guerre en Ukraine par la décadence de l’Occident, elle-même due, selon lui, à la satisfaction des demandes LGBT, ne fait pas autre chose.

Pourquoi ces thèmes se prêtent-ils si bien à l’instrumentalisation par des acteurs politiques ?

D’abord parce que la notion de genre et les expériences des personnes trans sont peu comprises du grand public. Les gens ont l’impression de ne pas connaître de personnes trans – ce qui, en général, est faux – et ne sont pas familiers de leurs problématiques. C’est un terrain qui se prête donc à des mensonges et des manipulations d’autant plus efficaces que, chacun d’entre nous étant classé sur la base du système hommes-femmes, tout le monde pense pouvoir avoir un avis sur la question.

Résultat, aux Etats-Unis comme en Europe, la question des droits des personnes trans fait l’objet d’une panique morale. En témoigne la disproportion grandissante entre la menace perçue pour l’ordre social et la réalité. Dans ce climat, les personnes trans se voient attribuer le rôle de bouc émissaire, comme les personnes homosexuelles il y a quelques décennies.

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Marion Dupont

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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