ENTRETIEN. « Submersion migratoire » : « L’immigration en France a certes augmenté mais elle reste modérée par rapport aux autres pays occidentaux »
Immigration, France – Monde, Politique
Publié le 30/01/2025 à 06:39 https://www.ladepeche.fr/2025/01/30/entretien-submersion-migratoire-limmigration-en-france-a-certes-augmente-mais-elle-reste-moderee-par-rapport-aux-autres-pays-occidentaux-12477879.php
by ETX Majelan
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Sur le plateau de LCI lundi 27 janvier, le Premier ministre a évoqué un « sentiment d’une submersion ». Selon François Héran, professeur au Collège de France, démographe, spécialiste de l’immigration, aucun indicateur ne donne raison aux propos de François Bayrou.
La Dépêche du Midi : Après les déclarations de François Bayrou, peut-on réellement parler de « submersion migratoire » en France au regard des chiffres et des tendances démographiques observées ?
François Héran : L’immigration en France a certes augmenté depuis les années 2000, quel que soit le gouvernement en place. Mais cette hausse reste modérée par rapport aux autres pays occidentaux. Utiliser le terme de submersion, qui impliquerait que les immigrés dépassent en nombre les natifs, est totalement outrancier. Toutes les instances statistiques sérieuses démentent cette idée de submersion. Il faut comparer les chiffres par rapport aux nombres d’habitants et non pas en raisonnant avec des chiffres absolus.
En observant les indicateurs internationaux, la France se situe toujours dans la moyenne ou en bas du classement européen en matière d’immigration. Le meilleur indicateur pour mesurer l’immigration est la proportion d’immigrés dans la population totale. Selon l’INSEE, la part des immigrés en France représente environ 11 à 12 % de la population. Même en matière de demande d’asile, souvent mise en avant pour parler de « pression migratoire », la France se situe au 15ᵉ rang européen. L’idée que nous serions le pays d’accueil principal des demandeurs d’asile est donc fausse.
Si la France reste dans la moyenne européenne en matière d’immigration, pourquoi le sentiment d’une « submersion » semble-t-il si répandu dans l’opinion publique ?
Il existe en France des communes où la proportion d’immigrés est élevée, mais la répartition reste très inégale à l’échelle du pays. Toutefois, à mesure que l’immigration progresse, elle tend à se répartir dans des régions où elle n’existait pas auparavant. Par exemple, dans l’ouest de la France, la Bretagne comptait historiquement peu d’immigrés, mais leur présence y devient aujourd’hui plus visible, ce qui peut marquer les habitants. Toutefois, il ne s’agit en aucun cas d’une invasion.
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Le sentiment de » submersion » est également lié à la visibilité des immigrés. Dans les années 1970, l’immigration était majoritairement hispanique, avec une forte présence de Portugais et d’Espagnols. Aujourd’hui, cette immigration s’est réduite et a été remplacée par des flux provenant du Maghreb et d’Afrique subsaharienne, rendant l’immigration plus visible dans l’espace public.
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Enfin, ce sentiment est amplifié par le fait que beaucoup comptent comme « immigrés » des personnes qui ne le sont pas, notamment les enfants d’immigrés nés en France et les populations originaires des Antilles, pourtant françaises depuis des générations. Des études montrent d’ailleurs que ces populations subissent des discriminations liées à la couleur de peau, malgré leur nationalité française.
Quelles sont les principales dynamiques des flux migratoires vers la France aujourd’hui ?
Le premier moteur de l’immigration récente, ce sont les étudiants internationaux, non européens. Les conflits jouent également un rôle clé : les guerres en Syrie, en Ukraine, au Soudan ou encore en Afghanistan ont entraîné des vagues de réfugiés ces dernières années.
Enfin, l’idée que ce sont les pays les plus pauvres qui envoient le plus de migrants est un cliché. En réalité, pour migrer, il faut disposer de ressources minimales. L’idée d’un « déversement » automatique des populations les plus pauvres vers les plus riches est fausse. Ce sont donc les pays situés à mi-chemin du développement qui envoient le plus d’émigrés
ÉDITORIAL. Submersion : le choix des mots

L’édito du jour, François Bayrou, France – Monde
Publié le 30/01/2025 à 06:31 https://www.ladepeche.fr/2025/01/30/editorial-submersion-le-choix-des-mots-12478663.php
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François Bayrou, professeur agrégé de lettres classiques, ancien ministre de l’Éducation nationale, biographe passionné d’Histoire, a trop d’expérience politique pour ignorer que le choix des mots est essentiel et que, comme le disait Albert Camus, « mal nommer les choses c’est participer au malheur du monde ».
Lundi soir sur LCI, en reprenant l’expression « submersion » migratoire – fut-elle assortie d’un « sentiment » – sans distinguer d’ailleurs étrangers en situation régulière et immigrés en situation irrégulière, le Premier ministre, lesté de quarante ans de vie politique, ne pouvait ignorer que celle-ci était consubstantielle à l’extrême droite, employée dès 1986 par Jean-Marie Le Pen, et devenue depuis un marqueur indélébile du discours du Front puis du Rassemblement national. Le vice-président du RN Sébastien Chenu ne cachait d’ailleurs pas sa satisfaction, fanfaronnant que son parti « a gagné depuis très longtemps la bataille idéologique » sur l’immigration.
François Bayrou, qui n’a accordé que deux longues interviews télévisées depuis sa nomination, aurait pu plaider la maladresse et précisé ses propos qui ont causé un tollé à gauche mais aussi au sein même d’une partie de la macronie. Le Premier ministre a préféré assumer mardi à l’Assemblée nationale en évoquant la situation à Mayotte mais pas seulement. Il a légèrement rectifié ses propos hier au Sénat, conscient que les socialistes en faisaient un préalable à la reprise des négociations budgétaires auxquelles ils avaient suspendu leur participation.
Orgueil mal placé ou coup de billard à trois bandes pour mettre la pression sur le PS avec lequel un accord de non-censure s’esquissait et rassurer un Rassemblement national qui semblait pourtant hors du jeu et sans stratégie ? Mystère. Avec cette déclaration intempestive qu’on n’attendait pas de celui qui s’était montré critique sur la dernière loi immigration, François Bayrou a pris le risque de se faire censurer au moment même où il semblait trouver ce chemin de crête que le Savoyard Michel Barnier n’a jamais su dessiner…
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Mais au-delà, l’emploi de cette expression en dit long sur la dérive à droite du discours politique ces dernières années, qui n’a cessé d’élargir la fenêtre d’Overton. Ce concept, imaginé par le politologue américain Joseph P. Overton, désigne l’ensemble des idées et des discours considérés comme acceptables dans une société à un moment donné. La taille de la fenêtre évolue avec le temps et certaines idées extrêmes, autrefois jugées inacceptables par l’opinion publique, peuvent devenir acceptables sous l’action notamment des politiques et des médias. C’est peu dire que ces dernières années, l’extrême droite identitaire a tout fait pour élargir la fenêtre à ses thèmes fétiches, bien aidée par la caisse de résonance des réseaux sociaux et par certains médias, au premier rang desquels ceux du groupe Bolloré.
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Cette droitisation du discours confine même à une forme de trumpisation de la vie politique lorsque des personnalités de premier plan sombrent dans la post-vérité, c’est-à-dire des mensonges. On a vu récemment l’ancien député centriste Jean-Louis Bourlanges refuser sur France 5 de reconnaître que le NFP était la coalition qui était arrivée en tête des législatives, ce qui est factuellement incontestable. On a vu tout récemment dans Complément d’enquête sur France 2 Bruno Retailleau, ministre de l’Intérieur, estimer que « la réalité » contestait les études montrant « l’absence d’impact de l’immigration sur la délinquance ».
« Les préjugés sont nourris par le réel », a même cru bon de rajouter François Bayrou, alors que le réel est l’antidote des préjugés. Le Premier ministre a repris ses esprits, hier au Sénat, en reconnaissant sans se dédire que « les mots sont un piège. » Il était temps d’admettre sa faute pour que le piège… de la censure ne finisse pas par se refermer sur lui.