Déserts médicaux : « L’accent doit être mis sur le recrutement local des médecins afin d’ancrer leur pratique, durablement, dans les territoires »

Tribune

Philippe Sabuco Membre du Collectif Télémaque

La proposition de loi transpartisane qui recommande notamment d’orienter l’installation des professionnels de santé vers les villes et campagnes en manque de médecins mérite le soutien du gouvernement, rappelle, dans une tribune au « Monde », Philippe Sabuco, membre du Collectif Télémaque.

Publié le 24 janvier 2025 à 17h00  https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/01/24/deserts-medicaux-l-accent-doit-etre-mis-sur-le-recrutement-local-des-medecins-afin-d-ancrer-leur-pratique-durablement-dans-les-territoires_6514087_3232.html

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A l’heure où chacun revendique, avec plus ou moins de sincérité, d’être « utile au pays », une initiative parlementaire mérite d’être saluée et soutenue : la proposition de loi transpartisane contre les déserts médicaux. Celle-ci émane d’un groupe de travail composé de parlementaires de droite, de gauche et du centre, qui travaillent depuis plus de deux ans, avec opiniâtreté, à la recherche de nouvelles dispositions pour lutter contre la désertification médicale. L’aggravation du phénomène a conduit les parlementaires à envisager des mesures d’urgence afin de rétablir l’égal accès aux soins pour tous, promesse républicaine et principe fondateur de l’Assurance-maladie.

En France, depuis 2010, la densité médicale s’est dégradée dans presque 70 % des départements. Aujourd’hui, plus de 10 millions de Français sont concernés par ce phénomène. Les parlementaires rappellent que, dans les zones sous-dotées, il faut attendre 11 jours pour obtenir un rendez-vous avec un généraliste, 93 jours pour un gynécologue et 189 jours pour un ophtalmologue. La désertification médicale touche en premier lieu les zones rurales, accréditant ainsi le sentiment d’abandon d’une partie de la population et nourrissant très largement un vote protestataire, principalement tourné vers l’extrême droite.

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En l’absence de mesures politiques fortes, ce phénomène – déjà fortement ressenti par nos concitoyens – est voué à s’aggraver en raison de l’évolution à long terme de la démographie médicale. Il est donc temps d’agir résolument, au nom de l’intérêt général, sans idéologie. C’est le sens de cette proposition de loi qui, par les modalités de son élaboration, semble refléter au plus près l’expression de la volonté générale. Celle-ci s’articule autour d’un triptyque : réguler, former, accompagner. Si les trois volets sont d’importance, une mesure spécifique du volet régulation retient tout particulièrement l’attention.

Encourager l’exercice collectif de la médecine

Dans son article premier, la proposition de loi recommande d’orienter l’installation des professionnels de santé vers les zones sous-dotées, par un aménagement du principe de liberté d’installation. Comment ? En créant une autorisation d’installation des médecins. En zone sous‑dotée, l’autorisation serait délivrée pour toute nouvelle installation. Dans les autres zones, l’autorisation serait délivrée uniquement si l’installation fait suite à la cessation d’activité d’un praticien. Combattue par les médecins, cette mesure a pourtant fait ses preuves à l’étranger (Danemark, Norvège et Allemagne notamment).

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Depuis le 1er janvier 2025, elle concerne – sous des modalités différentes – les chirurgiens-dentistes, qui rejoignent ainsi la liste des professions de santé à l’installation régulée, telles que les pharmaciens, les kinésithérapeutes et les infirmiers. L’autorisation d’installation des médecins, associée à d’autres mesures telles que le pilotage territorial de l’offre de soins ou encore le recrutement facilité des praticiens étrangers, permettrait ainsi de répondre à l’urgence de la situation sans augmentation des dépenses publiques.

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Au-delà de l’urgence, cette proposition de loi encourage l’exercice collectif de la médecine et propose l’ouverture de postes de médecins salariés en centre de santé dans les zones sous-dotées, répondant ainsi aux préoccupations exprimées par les professionnels du secteur, notamment les plus jeunes. Dans le volet formation, l’accent est mis sur le recrutement local des médecins afin d’ancrer leur pratique, durablement, dans les territoires.

Dépasser les clivages partisans au nom de l’intérêt général

Enfin, prenant acte des difficultés concrètes rencontrées par nos concitoyens, le projet de loi propose la suppression des majorations de tarifs à l’encontre des patients ne disposant pas de médecin traitant. Véritable double peine, cette situation concerne près de 6 millions de Français.

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A ce jour, malgré le soutien de 237 députés de tout bord – à l’exception du RN [Rassemblement national] et de l’UDR [Union des droites pour la République] – et une pétition en ligne signée par près de 50 000 citoyens, cette proposition de loi transpartisane n’a toujours pas été inscrite à l’ordre du jour de l’Assemblée nationale.

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Nous demandons à sa présidente, Yaël Braun-Pivet, d’inscrire de toute urgence le texte à l’ordre du jour du Parlement pour qu’il soit débattu dans les meilleurs délais. Nous regrettons, par ailleurs, que François Bayrou, premier ministre en recherche de majorité, n’ait pas retenu cette initiative parlementaire dans son discours de politique générale prononcé le 14 janvier, tant celle-ci démontre par l’exemple qu’il est possible de dépasser les clivages partisans au nom de l’intérêt général et des valeurs républicaines de justice sociale.

Philippe Sabuco est membre du Collectif Télémaque, qui regroupe des universitaires, des cadres de la fonction publique et du secteur privé et qui a publié « La Gauche du réel. Un progressisme pour aujourd’hui » (L’Aube, 2019).

Philippe Sabuco  (Membre du Collectif Télémaque)

Commentaire Dr Jean SCHEFFER

Ces propositions vont dans le bon sens dans la mesure ou elles proposent une régulation des installations ainsi que la création de centres de santé.

Cependant, elles ignorent tous les autres déserts médicaux autres que les déserts en généralistes et limités aux zones rurales (il y a des déserts aussi dans nos banlieues).

Les déserts médicaux en généralistes, spécialistes et les déserts hospitaliers (40% de postes vacants dans nos hôpitaux généraux), ne sont pas les seuls. Ils sont aussi dans dans les centres de santé public , les maisons de santé libérales, les EHPAD, les hôpitaux psychiatriques, les CMP,  les services de PMI, les crèches, la médecine scolaire et universitaire, la médecine du travail, la santé publique, la médecine pénitentiaire, la médecine préventive…

Il faut donc un dispositif qui résolve en même temps et à court terme l’ensemble de tous ces manques de praticiens dans toutes les spécialités et dans tous les lieux d’activité.

Ce dispositif existe sous forme d’assistanat partagé entres CHU et hôpitaux généraux. Il suffit de l’étendre sous forme de ce que je nomme « Le Clinicat-Assistanat pour tous ». Il s’agit sous cette forme d’une prolongation de l’internat pour une durée de 2 à 3 ans, obligatoire pour tous les futurs généralistes et tous les futurs spécialistes.

L’activité serait partagée entre CHU ou hôpitaux généraux et psychiatriques et d’autres lieux d’activité (Centres de santé, maisons de santé pluri-professionnelles, PMI, crèches, médecine scolaire et universitaire, CMPP, médecine du travail, santé publique, centres pénitentiaires, …).

A court terme, l’ensemble des manques criants de praticiens serait comblé. Autre avantage, la confrontation de ces jeunes praticiens avec d’autres formes d’exercice et d’autres lieux d’activité, inciteraient certains d’entre eux à s’installer définitivement dans leur derniers lieux d’activité.

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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