Les raisons et les ratés de l’inflexion stratégique du Parti socialiste

PS : « La difficulté de Faure est de faire exister une ligne entre Hollande et Mélenchon »

Le politiste Pierre-Nicolas Baudot décrypte les raisons et les ratés de l’inflexion stratégique du Parti socialiste. Si la non-censure du gouvernement Bayrou ne compromet pas définitivement l’union de la gauche, il rappelle que cette dernière était déjà mal en point avant la dissolution.

Fabien Escalona

24 janvier 2025 à 07h44 https://www.mediapart.fr/journal/politique/240125/ps-la-difficulte-de-faure-est-de-faire-exister-une-ligne-entre-hollande-et-melenchon?utm_source=quotidienne-20250124-175306&utm_medium=email&utm_campaign=QUOTIDIENNE&utm_content=&utm_term=&xtor=EREC-83-[QUOTIDIENNE]-quotidienne-20250124-175306&M_BT=115359655566

Au contraire de tous ses partenaires du Nouveau Front populaire (NFP), le Parti socialiste (PS) a décidé de ne pas censurer d’emblée le gouvernement de François Bayrou. Tandis que la secrétaire nationale des Écologistes, Marine Tondelier, a estimé qu’il n’y avait « objectivement aucune raison » de ne pas le faire, sans pour autant s’en prendre frontalement à ses alliés, son homologue de La France insoumise (LFI), Manuel Bompard, a jugé que le parti dirigé par Olivier Faure avait « procédé à un changement d’alliance ».

Même en interne, le PS a tangué. « Il fallait une censure d’étape »a déclaré le sénateur Alexandre Ouizille à L’Opinion, tandis que la députée Fatiha Keloua-Hachi, qui a refusé de suivre la position du parti à l’Assemblée, arguait sur Mediapart qu’il lui aurait été « impossible d’expliquer [un autre choix] à [s]es électeurs ».

Pierre-Nicolas Baudot, docteur en science politique et chercheur au laboratoire Triangle à Lyon, suit de près les évolutions internes et stratégiques du PS, auquel il a consacré sa thèse. S’il souligne que l’union des gauches était déjà fragile et parvient à identifier les facteurs qui ont incité Olivier Faure à une attitude moins fermée vis-à-vis de l’exécutif, il juge néanmoins que « le bilan de la séquence est médiocre » pour les socialistes.

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Olivier Faure lors de la séance de questions au gouvernement à l’Assemblée nationale, le 15 janvier 2025. À sa droite, le groupe insoumis, à sa gauche les socialistes.  © Photo Telmo Pinto / NurPhoto via AFP

Mediapart : Olivier Faure s’est ingénié, depuis qu’il est premier secrétaire du PS, à ancrer ce parti à gauche et à jouer le jeu de l’union. Comment comprendre qu’il ait semblé fragiliser ces acquis en quelques jours, avec la décision de ne pas censurer le gouvernement Bayrou, au contraire de tous ses partenaires ? 

Pierre-Nicolas Baudot : Il y a une forme de rupture, car la non-censure matérialise des désaccords entre partenaires, et spécifiquement entre socialistes et Insoumis, qui s’exprimaient déjà publiquement. Là où il faut la relativiser, c’est que notre regard est biaisé par la parenthèse de l’été 2024. Après la violente campagne des européennes et une union que chacun considérait en piteux état, la dissolution a amené les gauches à se reparler du jour au lendemain. L’alliance a été renouvelée pour des raisons électorales, mais sans que les tensions précédentes aient été éliminées.

Le cadre de l’union était donc déjà très fragile. À l’automne, en outre, les socialistes ont collectivement fait le constat qu’une stratégie d’opposition systématique n’était pas franchement satisfaisante. Ayant acté qu’il n’y aurait pas de candidature unique en 2027, au vu de l’ambition visible de Jean-Luc Mélenchon, ils ont compris qu’en ne changeant rien, ils faisaient son agenda plus que le leur. Cela se sentait déjà dans leur refus de suivre les Insoumis sur une procédure de destitution du président de la République.

Olivier Faure a été d’autant plus incité à évoluer que deux échéances importantes pour le PS se profilent en 2025 puis en 2026 : un nouveau congrès du parti et les élections municipales.

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Pierre-Nicolas Baudot en 2021.  © Photo DR

Comment ces enjeux – congrès et municipales – ont-ils pesé ? 

En interne, la critique récurrente contre Olivier Faure, de la part de son opposition, a toujours été l’inféodation à La France insoumise. Déjouer ce reproche sert ses intérêts. Lui et son courant sont restés fortement marqués par le dernier congrès qu’ils ne pensaient pas si serré et à l’issue duquel ils ont été contraints à une cohabitation déplaisante avec leurs rivaux. Il y a donc une volonté d’éviter toute réédition de ce scénario.

Certes, de nouveaux militants ont rejoint le parti au moment des élections, sur une ligne que l’on peut imaginer favorable à l’union de la gauche et donc à Olivier Faure. Mais la forte minorité qui lui fait face a aussi appelé des gens à revenir pour peser dans le parti, les réseaux de Bernard Cazeneuve et François Hollande s’activant en ce sens. Comme les effectifs sont très faibles, autour de 20 000 votants, un congrès peut se jouer à mille voix, ça va très vite. Sauver le congrès pour clarifier la stratégie à l’égard de la gauche, pour les « fauristes », vaut mieux que perdre le contrôle du parti et voir la stratégie définie par d’autres.

Sans avoir eu grand-chose en retour, les socialistes ont fourni des billes aux Insoumis pour les attaquer sur les points où ils sont le plus vulnérables.

Une bonne partie des oppositions internes à Faure vient d’élus locaux qui n’avaient pas apprécié l’union nationale avec LFI, parce qu’ils estiment ne pas en avoir besoin ou n’en ont pas envie pour gouverner leurs collectivités. Or, de son côté, LFI a prévenu qu’elle n’entendait plus « enjamber » le scrutin des municipales et bondira sur toutes les situations qui lui permettront de se présenter comme « la vraie gauche ». Cette conjoncture pousse à des stratégies de distinction de tous les côtés. 

Au-delà des motivations de la direction du PS, n’y a-t-il pas eu un raté dans l’exécution de sa stratégie ? Les conditions de la « non-censure » ont semblé se transformer au fil du temps, de façon toujours moins exigeante…

Oui. Au début, Olivier Faure a parlé de « concessions remarquables » en échange de la non-censure, dont la fameuse suspension de la réforme des retraites. Bayrou n’a en réalité pas fait de concessions de cet ordre, et les socialistes n’ont tout de même pas censuré.

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À court terme, le bilan de la séquence est médiocre. Le PS a donné l’impression qu’il surestimait sa force et avait mal jaugé son partenaire de négociation. Après tout, le sort du gouvernement ne dépendait pas de lui, donc son pouvoir de négociation était finalement assez faible. Sans avoir eu grand-chose en retour, les socialistes ont fourni des billes aux Insoumis pour les attaquer sur les points où ils sont le plus vulnérables : le fait qu’ils trahiraient tout le temps et le fait qu’ils seraient trop naïfs. 

À plus long terme, cependant, les conséquences de l’épisode ne seront pas irrémédiables. La vie politique va très vite, et l’on peut à nouveau avoir des éléments qui poussent à l’union. Jean-Luc Mélenchon lui-même a affirmé que si le PS n’était plus un allié, il restait un partenaire potentiel.

Face à la faible lisibilité des choix socialistes de ces derniers jours, quelle est désormais la différence entre la ligne d’Olivier Faure et celle de François Hollande ? 

François Hollande est tellement content de ce revirement de situation, et les opposants historiques à Olivier Faure se réjouissent tellement que le parti ait retrouvé « le chemin de la raison », que cette différence est moins perceptible que jamais à l’issue de cet épisode. Depuis 2018, cependant, le premier secrétaire a bien égratigné le legs de l’ancien président de la République et a fait monter une génération très critique de son quinquennat. D’ailleurs, Hollande souhaite son remplacement à la tête du PS lors du prochain congrès.

Je ne crois pas qu’une opposition de gauche puisse se structurer d’ici le prochain congrès.

La difficulté de Faure est de faire exister une ligne politique viable entre Hollande et Mélenchon : un PS non réductible à LFI, qui ne soit pas une réincarnation du hollandisme. Le tout en gérant une contradiction : au moment du congrès, il s’adresse à un électorat peu nombreux mais tendanciellement hostile à LFI ; mais au moment des scrutins nationaux, il doit convaincre un électorat plus large et suspicieux à l’égard du PS – pensons au score d’Anne Hidalgo en 2022.

Il y a eu des résistances internes au PS, à propos de la « non-censure ». D’où vient-elle et n’est-elle pas un risque pour la direction actuelle ? 

Ces résistances proviennent d’élus qui peuvent se sentir menacés par la concurrence de LFI dans leurs territoires, comme en Seine-Saint-Denis. Mais elles sont également exprimées par des personnalités dont l’ascension a été favorisée par Olivier Faure.

Il s’agit d’une génération de socialistes qui ont grandi en politique sous le quinquennat Hollande et ont été marqués par son désastre final. Ils ont enduré des moments où afficher le nom du PS n’était pas facile, avant de vivre le renouveau du parti et de goûter au fait d’être mieux accueillis en manifestation et en meeting. Ils ont par conséquent du mal à digérer l’inflexion actuelle de la stratégie et la parade de l’ancien président de la République. C’est le cas d’Emma Rafowicz, présidente des Jeunes socialistes devenue députée européenne.

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Au bureau national du parti, la question de la censure a été assez disputée. Malgré tout, je ne crois pas qu’une opposition de gauche puisse se structurer d’ici le prochain congrès. Ce serait une division potentiellement perdante face aux sceptiques et aux adversaires de l’union des gauches. On parle de jeunes personnalités, dans les assemblées parlementaires, dont les ressources électives dépendent largement du PS, et qui resteront donc « tenues » par l’impératif de rester et de peser dans le parti.

Le plus gros risque encouru par la direction actuelle, c’est bien l’absence de lisibilité des choix socialistes auprès de ses propres troupes et de l’électorat général. Les gens se demandent davantage, désormais, où va le PS et s’il est un parti fiable, alors qu’Olivier Faure avait plutôt réussi à atténuer ces questionnements en forme de méfiance.

Fabien Escalona

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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