Les polluants éternels (PFAS), une catastrophe parfaite

« La contamination du monde par les PFAS forme une catastrophe parfaite, dystopique dans toutes ses dimensions »

Chronique

Stéphane Foucart

Les polluants éternels contaminent tous les compartiments de l’environnement, polluent l’eau potable et créent parfois des situations ingérables, mais la réponse des responsables politiques n’est pas à la hauteur, estime, dans sa chronique, Stéphane Foucart, journaliste au « Monde ».

Publié aujourd’hui à 06h00  https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/01/26/la-contamination-du-monde-par-les-pfas-forme-une-catastrophe-parfaite-dystopique-dans-toutes-ses-dimensions_6516281_3232.html

Ces jours-ci, l’outrance dystopique de l’actualité laisse parfois le sentiment que les instruments classiques de la presse écrite – un certain niveau de langue, le sens de la nuance et de la mesure, la pondération – ne sont plus tout à fait adaptés au monde tel qu’il va. Une fois les faits rapportés, il reste souvent le sentiment que leur compte rendu n’a pas fait justice à toute leur étrangeté.

La séquence des événements qui ont scandé la journée du 20 janvier et l’investiture du 47e président des Etats-Unis en est le dernier exemple en date – même s’il est difficile de déterminer ce qui en a constitué le fait le plus dément.

Les effets de la crise environnementale participent toujours plus, eux aussi, à ce sentiment d’irréalité – qu’il s’agisse des inondations monstres qui ont ravagé, en Espagne, Valence et sa région, ou de la tempête de feu qui vient d’anéantir certains quartiers de Los Angeles.

Publiée mi-janvier, l’enquête conduite par Le Monde et une trentaine de médias européens sur les conséquences de la contamination de l’environnement par les PFAS (substances per- et polyfluoroalkylées, ou « polluants éternels ») ouvre de nouveaux horizons dystopiques à l’actualité.

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Cette fois, il ne s’agit pas de destructions hors norme liées au dérèglement du climat, mais de l’énormité des opérations nécessaires à la gestion de cette pollution, qui s’accumule inexorablement dans les sols, l’eau, la faune, la chaîne alimentaire et les humains, à mesure que des PFAS sont produits et dispersés dans l’environnement.

Un gouffre financier

A Zwijndrecht, près d’Anvers, en Belgique, le désastre est tel qu’un code couleur est affecté aux quartiers résidentiels, en fonction de leur niveau de contamination. Deux employés municipaux aident les habitants à respecter toute une diversité de consignes destinées à réduire leur exposition à ces substances, répandues depuis des décennies par l’usine 3M, installée dans le voisinage.

Il ne faut pas boire l’eau, bien sûr, ni l’utiliser pour la cuisine ou pour laver sa voiture. Il ne faut pas remuer ou souffler sur la terre, en particulier lorsqu’elle est sèche. Il ne faut pas laisser les enfants jouer dehors, sauf sur un couvert végétal. Les fruits et légumes du potager ? Il faut s’en débarrasser. Une immense usine recueille et décontamine les sols excavés des chantiers et des jardins. La part non décontaminable part en décharge. La terre, la végétation, l’eau, mais aussi les poissons et les coquillages pêchés dans l’estuaire de l’Escaut sont devenus des déchets toxiques. Le moindre projet d’aménagement devient un casse-tête et un gouffre financier, du fait des millions de mètres cubes de terre contaminée à gérer.

Les mots d’Annick De Ridder, la ministre des travaux publics flamande, semblent tout droit sortis d’un roman d’anticipation : « Il est difficile de se débarrasser de cette terre en Flandre par manque de place disponible. »Extrêmement persistants, les PFAS ne peuvent être détruits dans les fours d’incinération d’ordures ménagères. Il faut les brûler à plus de 1 100 °C pour en venir à bout.

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La Flandre n’est pas la seule région contaminée, tant s’en faut. En 2023, le premier volet de l’enquête au long cours du Monde et de ses partenaires avait identifié plusieurs milliers de zones touchées en Europe, à des degrés divers. Il faudrait des milliers de milliards d’euros et des dépenses énergétiques colossales pour tenter de défaire ce qui a été fait. En réalité, écrit la chercheuse Ali Ling (university of St. Thomas, Minnesota) dans une étude de février 2024 sur le sujet, « il n’y a pas assez d’argent sur la Terre pour dépolluer l’environnement des PFAS au rythme où nous les produisons actuellement ».

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Pour parfaire le tableau, ajoutons que les PFAS sont aussi retrouvés loin des lieux où ils sont produits et utilisés. En 2021, des chercheurs chinois en ont mesuré dans l’eau de pluie qui arrose le plateau tibétain, à raison de quelques dizaines de nanogrammes par mètre carré et par mois. Le cycle de l’eau, aussi, est empoisonné. Si les autorités françaises appliquaient strictement les seuils réglementaires de qualité au TFA (le plus petit des PFAS), il est probable que la quasi-totalité de l’eau potable distribuée en métropole ne serait plus conforme.

Des milliers de morts

A ceux qui ricanent en lisant le mot « nanogramme », il faut rappeler que certaines de ces substances ont des effets délétères probables ou démontrés (cancers, maladies cardio-vasculaires, obésité, infertilité, etc.), à de telles doses. L’exposition des Américains à un unique membre de cette famille chimique (le PFOS) est associée à plusieurs dizaines, voire à plusieurs centaines de milliers de morts annuelles par cancers et maladies cardio-vasculaires.

La contamination du monde par les PFAS forme une catastrophe parfaite, dystopique dans toutes ses dimensions, y compris dans la réponse que lui apportent une bonne part des responsables politiques.

Devant un désastre de cette magnitude, voir des députés et l’actuel vice-président (Renaissance) de l’Assemblée nationale, Roland Lescure, lutter contre l’interdiction de ces substances en mobilisant les éléments de langage trompeurs de l’industrie a, là encore, quelque chose d’irréel. L’une des premières mesures d’urgence, réclamée par les associations, est très simple : interdire l’usage des trente-sept pesticides de synthèse appartenant à la famille des PFAS, épandus par centaines de tonnes chaque année dans les campagnes.

Que s’est-il passé ? Avec le soutien du gouvernement, la droite sénatoriale vient de voter la suppression de l’Agence Bio, précisément chargée de promouvoir l’agriculture qui n’utilise pas ces produits et dont le budget représente environ 0,0005 % de celui de l’Etat. Les petits esprits sont à l’affût des petits profits, ils produisent de grandes catastrophes.

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Stéphane Foucart

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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