« Faites preuve de miséricorde » : qui est Mariann Budde, l’évêque américaine qui a sermonné Donald Trump ?
Par Marie-Liévine Michalik
Publié le 22/01/2025 à 18h39, mis à jour le 23/01/2025 à 13h11 • Lecture 3 min.

Le Président Donald Trump au côté de l’évêque Mariann Budde lors de la Journée nationale de prière à la cathédrale nationale de Washington, le 21 janvier 2025.
Washington, le 21 janvier 2025. • KEVIN LAMARQUE /REUTERS
L’intervention de l’évêque épiscopalienne du diocèse de Washington, la première femme à occuper ce poste, a déclenché la colère de Donald Trump qui l’a accusée d’être « une gauchiste radicale » ni « convaincante » ni « intelligente » et a demandé des excuses.
Donald Trump l’avait promis. Les premières heures de son deuxième mandat en tant que président des États-Unis sont explosives. Après avoir signé, dans la foulée de son investiture le 20 janvier 2025, des dizaines de décrets devant ses partisans galvanisés, il a été vivement interpellé, dès le lendemain, par l’évêque épiscopalienne chargée de présider le traditionnel service religieux suivant la cérémonie.
Alors que le ton est habituellement consensuel lors de cet office célébré à la cathédrale nationale de Washington, Mariann Budde n’a pas caché dans son sermon ses désaccords avec le nouveau président états-unien. « Il y a des enfants gays, lesbiennes, transgenres de familles démocrates, républicaines ou indépendantes, dont certains craignent pour leur vie », a déclaré la première femme évêque de Washington, faisant ainsi référence à la volonté annoncée du Président de « stopper le délire transgenre ».
Elle s’est aussi attaquée à la politique anti-immigration promue par le nouveau président des États-Unis. « Les gens qui cueillent nos récoltes, qui nettoient nos bureaux, qui peinent dans les élevages de volaille et les abattoirs, qui font la plonge après que nous dînons dans les restaurants, et qui travaillent la nuit dans les hôpitaux, ils ne sont peut-être pas des citoyens, ou n’ont peut-être pas les bons papiers, mais la grande majorité des immigrants ne sont pas des criminels », a-t-elle plaidé.
S’il n’a pas manifesté son mécontentement lors du service religieux, Donald Trump a vivement réagi ce mercredi 22 janvier sur son réseau social Truth. L’accusant d’être une « gauchiste radicale », il a reproché à Mariann Budde « d’entraîner son Église sur le terrain de la politique d’une manière très désobligeante » avec un « ton méchant », « ni convaincante », « ni intelligente ». « Elle a omis de mentionner le grand nombre de migrants illégaux qui sont venus dans notre pays et ont tué des gens », a-t-il poursuivi, allant jusqu’à qualifier le phénomène de« vague massive de criminalité ». « Elle n’est pas très bonne dans son travail ! Elle et son église doivent des excuses au public ! », a-t-il conclu.
Engagée pour les droits des LGBT
Née en 1959, Mariann Budde a grandi dans le New Jersey puis dans le Colorado. Après avoir étudié l’histoire à l’université de Rochester puis la théologie au Virginia Theological Seminary, elle a été ordonnée prêtre anglicane en 1989, alors âgée de 30 ans. Après avoir été rectrice de l’église épiscopale St. John’s, à Minneapolis, pendant 18 ans, elle est élue évêque de Washington en 2011 et devient ainsi la première femme titulaire de ce siège dans l’Église épiscopalienne, membre de la Communion anglicane.
Rapidement Mariann Budde s’est engagée pour les différentes minorités de la société américaine. « Elle croit que Jésus appelle tous ceux qui le suivent à lutter pour la justice et la paix et à respecter la dignité de chaque être humain, est-il indiqué sur le site du diocèse de Washington. À cette fin, l’évêque Budde est un défenseur et un organisateur des préoccupations en matière de justice, notamment l’équité raciale, la prévention de la violence armée, la réforme de l’immigration, la pleine inclusion des personnes LGBT + et la protection de la création. »
Le geste avait été vivement critiqué par l’Église épiscopalienne, et Mariann Budde avait signé une tribune dans le New York Times critiquant « l’utilisation de symboles sacrés » par le Président alors qu’il adopterait, selon elle, « des positions contraires à la Bible ».
Après son sermon du 22 janvier, elle a affirmé au New York Times « ne pas nécessairement interpeller le Président »mais s’appuyer sur les témoignages inquiets des communautés immigrées et LGBT de Washington. « J’essayais de dire : le pays vous a été confié, a-t-elle ajouté. Et l’une des qualités d’un dirigeant est la miséricorde. »
Mariann Budde n’en est pas à sa première attaque envers Donald Trump. Le 1er juin 2020 alors que le pays est secoué par des manifestations à la suite de la mort de George Floyd, Donald Trump s’était rendu devant l’église épiscopalienne Saint John, « l’église des présidents » jouxtant la résidence présidentielle à Washington, et avait brandi une bible lors d’une courte déclaration : « Nous avons un grand pays. C’est le plus grand pays du monde. Et nous allons garantir sa sécurité. »
Une femme d’Eglise interpelle publiquement en chair Donald Trump sur les migrants et les homosexuels
Cette femme s’appelle Marianne Edgar Budde.
Elle est de confession épiscopalienne. Et elle est évêque de Washington.
Mardi 21 janvier, pendant le service religieux célébré dans la cathédrale, pour l’entrée en fonction du nouveau président des Etats-Unis, elle a prononcé un sermon qui fera date. En tout cas, qui fait déjà beaucoup parler de lui!
En effet, devant Donald Trump et sa famille, et les représentants de la nouvelle administration américaine, elle a interpellé directement le nouveau chef de la Maison blanche sur le respect dû au migrants et aux personnes homosexuelles et trans-genres.
D’une voix ferme et non dénuée d’émotion, mais aussi de courage, elle a déclaré:
« Permettez-moi une dernière prière, Monsieur le président.
Des millions de personnes ont placé leur confiance en vous et, comme vous l’avez dit hier à la nation, vous avez senti sur vous la main providentielle d’un Dieu aimant. «
« Au nom de notre Dieu, je vous demande d’avoir de la miséricorde pour les habitants de notre pays qui sont à présent terrifiés.
Il y a des enfants et des jeunes gays, lesbiennes et trans-genres dans des familles démocrates, républicaines et indépendantes. Et certains parmi eux craignent désormais pour leur vie.
Et puis il y a des personnes… ces personnes qui cueillent nos récoltes, qui nettoient nos immeubles de bureaux, qui travaillent dans les élevages de volaille et les usines de conditionnement de la viande, qui lavent la vaisselle après nos repas dans les restaurants et qui travaillent de nuit dans les hôpitaux… Peut-être ne sont-ils pas des citoyens en règle, avec les papiers adéquats. Mais la grande majorité des immigrants ne sont pas des criminels. Ils paient des impôts et sont de bons voisins. Ils sont des membres fidèles de nos églises, mosquées, synagogues, gurdwaras ( lieux de culte des Sikhs) et temples.
Je vous demande d’avoir de la miséricorde, Monsieur le Président, pour les membres de nos communautés dont les enfants craignent que leurs parents leur soient enlevés, et d’aider ceux qui fuient les zones de guerre et les persécutions dans leur propre pays à trouver ici, en Amérique, compassion et accueil.
Notre Dieu nous enseigne que nous devons être miséricordieux pour l’étranger, car nous avons tous été un jour des étrangers dans ce pays.
Que Dieu nous donne la force et le courage d’honorer la dignité de chaque être humain, de nous parler les uns aux autres en vérité dans l’amour et de marcher humblement les uns avec les autres et avec notre Dieu, pour le bien de tout notre peuple, pour notre bien à tous, peuples de cette nation et du monde. Amen. »
Ce sermon inattendu et l’audace de cette éminente responsable ecclésiastique ont manifestement semé la gêne et l’agacement au premier rang de la cathédrale. Sur les images de télévision on voit le nouveau président se pencher l’air renfrogné vers son vice-président, J-D Vance, un converti au catholicisme – à son aile réactionnaire qui ne porte pas le pape François dans son coeur – pour lui glisser à l’oreille on ne sait quoi, mais qui a fait sourire jaune son entendeur…
Puisse le courage de cette femme, de cette évêque, de cette chrétienne nous rappeler que la vocation chrétienne dans une société, n’est pas de s’écraser devant les puissants, politiques ou commentateurs en vogue, ou les majorités circonstancielles de l’opinion. Elle n’est pas non plus de prendre pour argent comptant la récupération idéologique qui peut être faite de la religion, de la foi même. Au contraire, à l’exemple de Marianne Edgar Budde on peut respectueusement, mais sans tergiverser, contredire et remettre à sa place un pouvoir, une politique, une idéologie même et surtout quand ceux-ci sont au zénith, jouissent de la gloire et de la popularité.
C’est l’honneur chrétien de faire entendre la liberté chrétienne quand la dignité humaine est menacée ou bafouée.
Les réalités de notre temps dur, dangereux et difficile ne souffrent plus la naïveté, ni l’indifférence ou l’ »aquoibonisme » (« a quoi bon? ») fustigé naguère par Bernanos. L’heure est à la clairvoyance et au courage.
Pour reprendre la judicieuse métaphore de la truite, qu’employait souvent feu le cardinal Godfried Danneels ( ancien archevêque de Malines-Bruxelles), le chrétien est appelé à nager souvent à contre-courant. Et que pour ce faire, il lui faut puiser de l’audace, de la liberté et de l’intelligence dans le seul trésor qu’il possède: l’Evangile, rien que l’Evangile, ni plus, ni moins. »