Mercosur : le libre-échange triomphe sur le dos de l’agriculture et de la filière bovine
Malgré la mobilisation des agriculteurs et l’opposition de la France, la présidente de la Commission européenne a annoncé, le 6 décembre dernier, avoir conclu les négociations de l’accord de libre-échange entre l’Union européenne et les pays du Mercosur. Un accord dit « viandes contre voitures », puisqu’il permet d’exporter des véhicules automobiles vers le Mercosur et, en contrepartie, d’importer des produits agricoles. Une description un peu rapide, mais qui résume la problématique. Analyse d’un scandale à la fois démocratique, économique et environnemental.
publié le 21/01/2025 https://elucid.media/analyse-graphique/mercosur-le-libre-echange-triomphe-sur-le-dos-de-l-agriculture-et-de-la-filiere-bovine
Par Alexandra Buste, Xavier Lalbin

Les quotas d’importation de sucre et d’éthanol en provenance du Mercosur vont augmenter de 15 %. Le marché des aloyaux, les « bons morceaux », verra 20 % d’imports en plus. Cet accord met les agriculteurs européens face à une concurrence déloyale, les normes sociales et environnementales des pays du Mercosur étant bien moins exigeantes… et les prix des produits en question bien plus bas.
Pour l’industrie européenne, l’ouverture vers les marchés du Mercosur ne devrait pas permettre une grande réindustrialisation, la délocalisation vers la région étant une solution plus juteuse et déjà opérée par les industriels.
Quant au climat, il est comme trop souvent le grand perdant. L’accord Mercosur permet une augmentation des échanges et donc celle des émissions de gaz à effet de serre. Sans compter l’aggravation attendue de la déforestation, conséquence de l’augmentation probable de l’élevage bovin dans les pays du Mercosur pour développer les exportations vers l’Union européenne.
Le commerce envers et contre tout
Si cet accord de libre-échange lie deux régions équivalentes en population, elles sont aux antipodes en termes de revenus. C’est en 1991 que l’Argentine, le Brésil, le Paraguay et l’Uruguay ont signé le traité constitutif du Marché commun du Sud, le Mercosur. À l’image de l’Union européenne, c’est un espace de libre circulation des biens et des services avec l’établissement de tarifs douaniers communs vis-à-vis de l’extérieur. Ensemble, ils représentent aujourd’hui près de 280 millions d’habitants, dont plus de 200 millions pour le seul Brésil.
En plus des membres fondateurs, six pays d’Amérique du Sud sont « membres associés » en vertu d’accords régionaux de libre-échange ou de coopération économique : le Chili, la Colombie, l’Équateur, le Guyana, le Pérou et le Surinam. C’est un marché de 120 millions d’individus supplémentaires qui est rattaché au Mercosur pour une population totale comparable aux 450 millions d’habitants de l’Union européenne.
En revanche, le produit intérieur brut (PIB) par habitant de l’UE est bien plus élevé. Il représente 7 à 8 fois celui du Brésil ou du Paraguay, 4 à 5 fois celui de l’Argentine et 3 fois celui de l’Uruguay. Sans préjuger du futur, c’est donc pour l’UE à la fois un débouché pour ses productions et une réserve potentielle de main-d’œuvre bon marché.

De nos jours, la balance des échanges commerciaux penche en faveur de l’UE avec un excédent commercial de 15 à 20 Md€, surtout grâce au secteur des services. L’UE est déficitaire en produits agricoles et agroalimentaires, en énergie et en minerais, mais bénéficiaire dans les secteurs de l’industrie, des machines, du transport et de la chimie. Le Brésil est notamment exportateur de matériaux critiques pour la transition énergétique comme le bismuth, le bore, le cobalt, le cuivre, le gallium, le germanium, le lithium, le magnésium, le manganèse, le graphite, le nickel, etc.
Pour autant, et bien que réunissant plus de 800 millions d’habitants, les échanges entre l’UE et le Mercosur représentent moins de 2 % du total des importations et exportations de biens de l’UE. L’accord de libre-échange entre les deux parties est donc attendu comme le parfait outil pour accentuer ces échanges.
C’est en 1999 que débute une négociation longtemps freinée par le protectionnisme argentin et brésilien. Un changement de cap politique plus favorable au libre-échange a permis de rebattre les cartes et, en 2017-2018, les négociations avancent au pas de charge. Dans l’UE, l’Espagne, l’Allemagne et cinq autres pays (Pays-Bas, Suède, Portugal, République tchèque et Lituanie) accentuent la pression et soutiennent fortement la signature d’un accord de principe lors du G20 de juin 2019 à Osaka au Japon.

Cet accord de libre-échange fait partie des accords commerciaux dits « de nouvelle génération », qui donnent théoriquement une importance plus grande aux aspects sociaux et environnementaux. Ils contraignent notamment à la mise en œuvre des conventions de l’Organisation internationale du travail et d’accords environnementaux multilatéraux. Ce type d’accord d’association est ainsi un triptyque constitué d’un volet commercial traditionnel, adossé à la promotion du dialogue politique et de la coopération entre les deux parties sur les questions « de migration, d’économie digitale, de recherche, d’éducation, de droits humanitaires, de protection de l’environnement ou encore de cybercriminalité ».
Côté Union européenne, plusieurs éléments sont venus appuyer sur la pédale de l’accélérateur afin de conclure un accord. D’une part, la menace grandissante de guerre commerciale entre la Chine et les États-Unis fait craindre pour la croissance mondiale. Sans compter que l’arrivée de Donald Trump au pouvoir en 2016 avait consacré l’affaiblissement du multilatéralisme et affiché des prises de positions menaçantes pour les intérêts de l’UE (dont l’augmentation drastique des droits de douane des États-Unis) – une politique que Trump approfondira probablement au cours de son second mandat. D’autre part, cet accord est vu comme le moyen de faire respecter l’Accord de Paris sur le climat qui est jugé stratégique pour l’UE. De plus, l’hégémonie chinoise rend urgente la sécurisation de l’approvisionnement en matériaux stratégiques pour la transition énergétique du vieux continent.
De son côté, le Mercosur craint lui aussi d’être pris au piège des tensions entre la Chine et les États-Unis. L’accord avec l’UE diversifie ses débouchés commerciaux avec l’objectif de dynamiser et pérenniser sa croissance économique. En complément, cet engagement permet aux tenants du libéralisme économique de sanctuariser l’ouverture de l’économie de la région, à l’image du Mexique en 1992 dans le cadre de l’accord de libre-échange nord-américain (ALENA). En signant l’accord de libre-échange avec l’UE, une bonne partie de l’Amérique du Sud s’engage dans la baisse progressive de tarifs douaniers qui sont aujourd’hui significatifs pour nombre de produits de l’UE : 35 % sur les voitures, jusqu’à 30 % pour le vin, le champagne et le cognac, entre 14 % et 20 % sur les machines, 18 % sur les produits chimiques, etc.
Vingt-cinq ans après le début des négociations, les planètes s’alignent finalement pour les défenseurs de l’accord. D’une part, l’impasse des choix industriels de l’Allemagne – coincée entre un prix de l’énergie qui s’envole et les perspectives de ses marchés traditionnels d’exportations qui se réduisent (Chine-États-Unis) – la pousse à redoubler d’efforts pour trouver des débouchés à sa production, notamment automobile. La première économie de l’UE entraîne dans son sillage une dizaine d’autres capitales européennes qui souhaitent sceller l’accord au plus vite. En arrière-plan de cette soudaine accélération, se profile aussi l’influence grandissante de la Chine dans une zone à l’économie dynamique et aux ressources naturelles stratégiques.
D’autre part, la France, tête de file des opposants à l’accord, est empêtrée dans des problèmes de politique interne. C’est ainsi qu’elle va « découvrir » son cadeau de Noël en avance le 6 décembre dernier. C’est ce jour-là, à Montevideo, en Uruguay, que la présidente de la Commission européenne a conclu l’accord de libre-échange entre l’UE et le Mercosur.
À partir de là, l’accord nécessite théoriquement une double ratification à la fois par l’Union et par chacun des 27 États membres. Et s’il suffit d’avoir une majorité au Parlement européen, il faut aussi obtenir l’unanimité des 27 pays de l’UE. Autant dire que dans ces conditions, l’accord n’est pas près d’être ratifié. Mais, comme pour le CETA, la Commission européenne a trouvé une parade pour permettre la mise en application rapide du volet commercial de l’accord : la scission de l’accord en deux parties, une partie commerciale qui ne demande qu’un vote à la majorité au Parlement européen, et une partie politique/coopération – justice sociale, environnementale, climat, etc. – qui relève des États membres, mais dont l’urgence n’est clairement pas la préoccupation principale des promoteurs de l’accord.
C’est la victoire par KO du libre-échange et du commerce à tout prix. Cet accord ainsi mis en œuvre consacre une augmentation des échanges commerciaux au détriment de l’agriculture de l’UE et de l’industrie du Mercosur, le tout sous couvert d’une réaffirmation de l’Accord de Paris de lutte contre le réchauffement climatique. C’est en tout cas l’analyse du Rapport de la commission d’évaluation du projet d’accord UE Mercosur remis au Premier ministre en 2020. Il pointe notamment l’absence de mesures d’application effectives des engagements climatiques. Les auteurs relèvent la prévalence du commerce sur les enjeux climatiques, comme leur ont confirmé plusieurs représentants de la Commission européenne : « On ne peut pas faire une lecture commerciale des problèmes environnementaux ».
Concrètement, les violations des exigences sociales ou environnementales de l’accord sont sans effets sur les échanges commerciaux. Par ailleurs, ni la sécurité sanitaire des aliments ni la santé humaine de manière générale ne sont expressément couvertes par le principe de précaution tel que défini dans l’accord. De quoi laisser craindre un abaissement des normes environnementales et sanitaires européennes…
Les rapporteurs notent ainsi que « l’exportation de valeurs européennes » notamment dans le domaine environnemental et sanitaire mis en avant par la Commission dans la promotion de l’Accord UE-Mercosur relève d’un « discours particulièrement optimiste sinon trompeur ». C’est plutôt le risque de dégradation des principes de l’UE sur l’autel du commerce international que mettent en avant les auteurs du rapport.
Ils invoquent l’exemple des OGM et de l’Argentine qui a fait condamner l’UE devant les juges de l’Organisation Mondiale du Commerce alors que l’UE invoquait « le droit de chaque pays de prendre ses propres décisions sur chacun des OGM en fonction de ses grands objectifs légitimes ; le droit d’adopter une approche de précaution dans le cas des OGM ; la nécessité d’un étiquetage et d’une surveillance postérieure à la commercialisation ».
Entre l’affaiblissement des normes environnementales européennes et l’accès à une main-d’œuvre bon marché, c’est du pain béni pour les néolibéraux. Les tenants de la libéralisation du continent sud-américain se réjouiront de la chute des barrières douanières qui protégeaient les industries locales. Les forcenés européens du marché « libre et non faussé » se satisferont d’une nouvelle corde à leur arc pour « réprimer certains des excès [ndlr, du droit du travail et de la protection de l’environnement] en obligeant chacun à rester concurrentiel face aux importations des pays en développement ». Des mots que l’on doit à Gary Becker, prix Nobel d’économie, et tenus en 1993 à l’occasion de la signature de l’accord de libre-échange ALENA entre le Mexique, le Canada et les États-Unis.
L’agriculture et le secteur de la viande bovine en première ligne
Les échanges entre les deux régions sont très polarisés. Les exportations de l’Union européenne vers le Mercosur sont constituées à 40 % de machines, de produits de la chimie et de matériel de transports. En retour, l’UE importe en grande majorité (70 %) des produits agricoles et agroalimentaires ainsi que du pétrole et des minerais.
La France est un cas typique malgré le dynamisme de sa production agricole et agroalimentaire. En 2023, elle a dégagé un excédent de balance commerciale d’un peu moins d’un milliard d’euros avec le Mercosur, grâce aux exportations de biens (équipements de transport, chimie, pharmacie, parfumerie, cosmétiques) tout en affichant un déficit sur l’alimentaire qui approchait les deux milliards d’euros.

Les pays du Mercosur sont ainsi les premiers fournisseurs de l’UE en viande de poulet, avec près de 300 000 tonnes, c’est plus d’un tiers du total des importations (~2 % de la production de l’UE). Le contingent supplémentaire de l’accord de libre-échange ajoute 180 000 tonnes à droit de douane réduit ou nul, soit un peu plus de 1 % de la production de l’UE. Un volume faible, mais dont on peine à comprendre la logique puisqu’il ouvre le marché européen à des élevages de poulets aux réglementations sur les salmonelles moins contraignantes qu’en Europe et faisant usage d’antibiotiques activateurs de croissance interdits dans l’UE depuis 2006. Résultat, en associant les bas coûts de main-d’œuvre avec des réglementations sanitaires et environnementales dégradées, le poulet brésilien est 25 % moins cher que la moyenne européenne, c’est même 30 % par rapport à la France…

Dans le secteur du sucre, les producteurs français sont en première ligne. Avec un quota de 190 000 tonnes à droits nuls, le Mercosur va venir saper les débouchés de la production nationale dans le sud de l’UE, soit l’équivalent de la production d’une usine sur notre territoire. Quant à l’éthanol, fabriqué en France à partir de la betterave, ce sont plus de 8 millions d’hectolitres qui seront autorisés à l’importation, soit environ 15 % de la production communautaire. Cela représente l’équivalent de la production française et, ajouté au sucre, c’est un huitième des surfaces hexagonales de cultures de betteraves qui est en jeu. Et selon l’Association interprofessionnelle de la betterave et du sucre, cette future concurrence dispose d’au moins 40 substances activesinterdites dans l’UE pour sa production de canne à sucre. Sans oublier l’absence de traçabilité du sucre produit à partir de canne à sucre OGM.
Du côté des céréales, c’est une hausse de 15 % du quota d’importation de maïs en grain qui est attendue. Une hausse qui ira de pair avec une baisse des débouchés due à l’augmentation des importations de volaille (c.-à-d. moins de demande pour la nourriture de volaille au sein de l’UE). Selon Intercéréales, plus des trois quarts des produits phytosanitaires utilisés au Brésil pour la culture du maïs sont interdits en France, dont l’atrazine depuis plus de 15 ans.
En outre, les prix sont bien entendu tirés vers le bas par des réglementations sociales et des normes de productions bien moins strictes et contraignantes que dans l’UE, comme sur la pollution de l’air ou de l’eau et la gestion des déchets des sites de stockage et de transformation. Plus de 600 parlementaires français affirment « la quantité de pesticides épandue est de 6 kilos par hectare (kg/ha) au Brésil, contre 3,6 kg/ha en France. Et sur le demi-millier de pesticides utilisés au Brésil ou en Argentine, près de 150 sont interdits en Europe parce que dangereux ! ».
Dans le secteur de viandes bovines, ce sont 99 000 tonnes équivalent carcasse(téc) supplémentaires qui seront importées par l’UE, soit un tiers de plus par rapport à ses importations actuelles. Sans compter une baisse des droits de douane sur les animaux vivants dont l’importation en UE devient compétitive. Dans une période où les considérations de bien-être animal sont sur le devant de la scène sur le vieux continent, favoriser la recrudescence de leurs transports transatlantiques paraît incongru.
Avec ces quotas supplémentaires et la baisse des tarifs douaniers sur ceux existants, le modèle de l’élevage allaitant de bovins français, déjà en difficulté, va donc être mis en compétition avec des élevages en parcs d’engraissement industriels et intensifs. Cette production est ultra compétitive en prix grâce à une alimentation assurée par un soja cultivé sur des terres gagnées à grands coups de déforestation et grâce des animaux traités avec des antibiotiques activateurs de croissance interdits dans l’UE depuis 2006, le tout sans aucune traçabilité… Rien que sur la filière de viandes bovines, la baisse généralisée des droits de douane va ainsi permettre des gains nets pour les exportateurs du Mercosur de l’ordre de 360 millions d’euros.
La filière bovine, emblème de la victoire du libéralisme sur le social et l’environnement
Avec 4 millions de vaches, la France détient le tiers du cheptel allaitant européen. Le pays dispose également du sixième du cheptel laitier avec 3,7 millions de vaches. L’hexagone est même le principal pays producteur de viande bovine européen (en 2018 1,4 million de téc) loin devant l’Allemagne. Des chiffres qui permettent de comprendre pourquoi la filière représente un enjeu de taille pour la France.
Côté importations européennes de viandes bovines, cela fait une décennie qu’elles provenaient à près de 80 % du Mercosur (un peu moins de 300 000 téc), un taux qui est retombé à 60 % avec la sortie du Royaume-Uni de l’UE. L’accord avec le Mercosur signe un nouveau contingent de 99 000 tonnes (téc) à taux réduit qui sera progressivement ouvert en 6 ans. Plus de la moitié concerne des viandes bovines réfrigérées et le reste des viandes bovines congelées. Un chiffre qui fait dire aux experts de la Direction générale du commerce de la Commission européenne : « Dans les faits, ce que nous avons accordé aux pays d’Amérique du Sud équivaut à un steak de 200 grammes par an pour chaque Européen. Ce n’est pas la fin du monde ».
À cela, il faut ajouter, dès la mise en œuvre de l’accord, la mise en place de droits nuls au lieu des 20 % actuels sur l’ensemble des viandes bovines importées dans l’UE (60 000 téc). De quoi rendre les viandes du Mercosur encore plus compétitives…

Selon une étude d’impact de la Commission européenne, l’accord avec le Mercosur devrait générer une baisse de la production de l’ensemble du secteur bovin de 0,7 % à 1,2 %. Un volume relativement faible qui représente effectivement un steak par an par personne, mais qui masque une situation plus compliquée pour nos agriculteurs.
En effet, le quota porte sur le seul marché des « bons morceaux » (aloyaux), la part la plus rentable de la production de viandes bovines. Un marché qui verra presque 20 % d’importations en plus, soit 7 % de la production de l’UE, ce que pointe d’ailleurs le rapport d’impact de la Commission européenne : « L’effet de l’ALE devrait se faire sentir principalement sur le segment haut de gamme du marché et, par conséquent, être plus important qu’il ne le serait si tous les segments étaient représentés de manière égale ».
Cet élément est rarement mis en avant dans les communications de l’UE, qui s’arrêtent souvent à « c’est à peine un steak par an par personne »… et à une rhétorique reprise dans les médias, à l’image de l’éditorialiste Dominique Seux sur France Inter : « Avec cet accord, les importations de viande bovine d’Amérique latine augmenteraient de 99 000 tonnes par an. Ce qui représente… 1,6% de la production européenne ! Un steak par an et par Européen ».
Pourtant, en cumulant l’ensemble des quotas d’importation déjà existants avec les autres pays fournisseurs de l’Union, les importations de « bons morceaux » vont représenter à terme la moitié de la production de l’UE. La proportion d’aloyaux issus du Mercosur sur le marché de l’UE devrait ainsi augmenter de manière considérable et passer de 13 % en 2019 à plus d’un quart en 2030. Une augmentation qui constitue une menace majeure pour les producteurs de l’UE.

En cause, des découpes beaucoup moins chères au Mercosur (jusqu’à moins 50 %) et qui représentent un tiers de la valeur des bovins adultes dans l’UE. Cet effet s’ajoute à la baisse des droits de douane sur d’autres morceaux qui étaient précédemment taxés… De quoi encore muscler la compétition pour nos éleveurs.
Les distorsions de concurrence viennent de conditions de production au sein des pays du Mercosur très différentes de celles de l’UE, selon le rapport d’impact de l’accord UE-Mercosur au Premier ministre. Que ce soit la production de végétaux qui servent entre autres à la finition des bovins, l’utilisation d’antibiotiques, le bien-être animal ou encore la traçabilité, les réglementations appliquées au sein du Mercosur tout au long de la chaîne de production sont le plus souvent largement moins-disantes que celles de l’UE.
Prenons le cas de la traçabilité. Bien développée en Uruguay, la traçabilité bovine est limitée au Brésil, elle n’y est obligatoire que dans l’État de Santa Catarina. Pour l’exportation vers l’UE, la traçabilité n’est requise que pour les 40 derniers jours de vie du bovin dans la dernière exploitation. Cette traçabilité limitée empêche des contrôles efficaces, car les bovins passent par de nombreuses exploitations avant l’abattage. Sans traçabilité, impossible de s’assurer que la production des bovins importés dans l’Union ne s’est pas faite au prix d’une déforestation sauvage. Le rapport souligne ainsi la déforestation persistante associée à l’élevage bovin en Amazonie, dans le Cerrado, et dans le Chaco.

Autre illustration des distorsions de concurrence, les réglementations sanitaires et sur les pesticides diffèrent de façon drastique entre l’UE et le Mercosur. Interdite dans l’UE, l’utilisation de pesticides est courante dans les pays du Mercosur. En 2020, un quart des ingrédients actifs utilisés au Brésil étaient interdits dans l’UE. Ces pratiques ont de plus des conséquences sanitaires sur la population locale. On y déplore 1 800 décès liés aux pesticides entre 2010-2019 et 32 000 intoxications entre 2011-2021, sans oublier les maladies dues aux pollutions de pesticides. Et si les pays du Mercosur n’utilisent pas d’hormones de croissance, certains antibiotiques interdits dans l’UE (bacitracine, flavomycine, monensin, virgyniamicine) y sont cependant utilisés comme activateurs de croissance en élevage bovin.
Les réglementations sur le bien-être animal y sont également plus souples, voire inexistantes. Et nulle avancée à attendre avec l’accord UE-Mercosur ; en effet, ce dernier ne garantit pas le respect des normes européennes en matière de bien-être animal pour les importations de viande bovine. Un deux poids deux mesures de plus pour les éleveurs européens…
Finalement, les coûts de production du Mercosur sont 40 % inférieurs à ceux des élevages européens. Un taux qui grimpe même à 60 % pour les fermes brésiliennes.
Pour contrer ces arguments et tenter de rassurer, l’UE sort son éternel joker : « L’UE est capable de contrôler les productions du Mercosur ». Pourtant, preuve en a été faite que non, et ce encore récemment. Nous avons importé pendant des années du bœuf aux hormones venant du Brésil… rien de plus « logique » puisque le Brésil ne peut garantir complètement sa traçabilité. C’est un audit de la Commission européenne d’octobre 2024 qui l’établit, le Brésil ne peut garantir que la viande qu’il exporte vers l’UE ne contient pas une hormone hautement cancérigène, l’œstradiol 17-bêta :
« L’autorité compétente ne peut pas garantir la fiabilité des déclarations sous serment des opérateurs concernant la non-utilisation de l’œstradiol 17β chez les bovins et le ministère de l’Agriculture, de l’élevage et de l’approvisionnement (MAPA) n’est pas en mesure d’attester de manière fiable que la conformité de l’opérateur avec la section correspondante du modèle de certificat sanitaire de l’UE pour les bovins pour les exportations de viande bovine vers l’UE. »
Cela n’est pas vraiment une grosse surprise quand on sait que les producteurs ont signé « des déclarations sur l’honneur de non-traitement des bovins à l’œstradiol 17β[ndlr, l’hormone de croissance en question] »…
Le climat, l’autre grand perdant des accords du Mercosur
Côté UE, les gagnants de l’accord sont bien identifiés. Ce sont les industries automobiles, chimiques ou encore pharmaceutiques. Eux vont conquérir des marchés au détriment des industries brésiliennes et argentines. De là à agiter l’argument selon lequel un accord UE-Mercosur permettrait la réindustrialisation européenne, et accessoirement française, il n’y a qu’un pas. Pourtant, cette ouverture des marchés n’augure pas d’une réindustrialisation. Au contraire, les entreprises exportatrices ont plutôt intérêt à déplacer leurs productions vers les pays aux marchés porteurs plutôt qu’exporter. Un constat d’autant plus vrai que les contraintes sociales, salariales et environnementales y sont plus faibles.
D’ailleurs, Renault, Volkswagen et Fiat sont déjà présents dans la région du Mercosur. Avec la baisse des droits de douane sur les importations en provenance du Mercosur, il n’y a qu’un pas pour envisager une éventuelle délocalisation de certaines productions à destination de l’UE dans une région où la main-d’œuvre à bas coût est nombreuse et les normes environnementales moindres… comme un air de déjà vu.
Autre argument fallacieux des partisans de l’accord du Mercosur, le climat. Notre puissance commerciale serait ainsi « mise au service » du climat et de l’environnement. Sauf que l’accroissement du commerce mondial augmente mécaniquement les émissions de gaz à effet de serre (GES). Entre 5 et 7 millions de tonnes équivalent CO2 d’émissions supplémentaires seront attribuables à l’accord Mercosur, un accord qui ne comprend d’ailleurs aucune clause contraignante sur le climat ni de conditionnalité spécifique sur les engagements des uns et des autres dans le cadre de l’Accord de Paris.
La déforestation est ainsi un marqueur de l’accord et de ses contradictions avec la lutte contre le réchauffement climatique. La déforestation se poursuit, voire s’accélère, et la viande bovine en est un des principaux catalyseurs. L’augmentation de la production de viande bovine pour l’exportation vers l’UE va de pair avec celle de la pression sur l’espace forestier et de savanes. Cette augmentation devrait rester faible, seulement quelques pour cent du volume annuel de production de la région. Elle pourrait même être « absorbée » par une hausse de la productivité de l’élevage ou de la production à moyen terme, notamment grâce à la demande chinoise en viande bovine provenant du Mercosur.
Mais les contraintes réglementaires de respect de l’environnement dans le domaine de l’expansion agricole sont faibles dans la région du Mercosur. À tel point que le rapport au Premier ministre pointe le risque que les exportations supplémentaires vers l’UE soient associées à une déforestation accrue. En cause, le manque de garanties en ce sens offertes par l’accord de libre-échange. Et trois exemples récents plaident plutôt pour une aggravation de la déforestation.
JBS, la plus grande entreprise de viande au monde, a violé ses propres règles de chaîne d’approvisionnement en achetant du bétail à des fermes impliquées dans la déforestation illégale du Pantanal, la plus grande zone humide du monde. La viande ainsi produite était exportée au Royaume-Uni, malgré l’embargo sur les exportations de viande bovine issue d’élevages pratiquant la déforestation sauvage. L’enquête révèle que JBS a acheté du bétail à de multiples reprises auprès d’une ferme sanctionnée pour destruction de zones humides, contredisant ainsi ses engagements environnementaux et révélant l’ampleur de son « greenwashing ».
Autre exemple près de chez nous. L’Italie importe des peaux de vache via l’entreprise JBS pour son industrie du cuir. Ce sont plus de 24 000 tonnes originaires de troupeaux ayant participé à la déforestation du Pantanal qui ont été exportés. Les données suggèrent également que JBS a exporté du bœuf issu de la déforestation illégale vers l’Allemagne et les Pays-Bas au cours de cette même période.
Et si le Brésil de Lula a fait des progrès sur la déforestation, le lobby agro-industriel local veille et semble même en voie de reprendre l’avantage. Au Congrès brésilien, l’agro-industrie est représentée par la « bancada ruralista », aussi appelée Agrarian Caucus. C’est une coalition multipartite de législateurs propriétaires terriens liés à l’agro-industrie et qui contrôle la majorité dans les deux chambres du Congrès. Sur les 513 députés qui siègent à la Chambre des députés, 290 sont membres du groupe agraire. Au Sénat, ils représentent 50 des 81 législateurs. Malgré une baisse significative du taux de déforestation sous la présidence de Lula, le lobby agro-industriel constitue un obstacle majeur. Cette coalition parlementaire qui favorise des lois affaiblissant la protection environnementale et les droits des populations indigènes obtient régulièrement gain de cause contre le veto présidentiel.
Et pour boucler la boucle, le lobby de l’agro-industrie peut compter sur le soutien d’un think-tank, l’Instituto Pensar Agropecuária (IPA), fondé en 2011 et financé en grande partie par de grandes entreprises agroalimentaires, dont certaines aux États-Unis et dans l’Union européenne. Il dicte l’agenda législatif en faveur de l’agrobusiness via l’adoption de lois affaiblissant la réglementation sur les pesticides et les droits des peuples indigènes. Il propose des lois visant à réduire les zones forestières protégées et à simplifier les autorisations environnementales.
*
C’est donc dans ce contexte que la Commission européenne, à l’issue d’ultimes négociations dont le contenu reste secret, a néanmoins enclenché le processus de ratification de l’Accord à la fin de l’année 2024. Le commentaire de l’Institut Veblensur cette conclusion, presque en catimini, de 25 ans de négociations entre l’UE et le Mercosur n’est pas tendre. Il relève qu’il n’y a toujours pas de « garanties suffisantes pour prévenir de façon efficace les impacts sanitaires et environnementaux attendus du fait de la mise en œuvre de l’accord de commerce ». Quant aux fameuses clauses miroir censées mettre les producteurs agricoles européens à l’abri en obligeant l’agriculture du Mercosur à respecter les mêmes normes sanitaires, sociales et environnementales, il semble qu’elles soient renvoyées aux calendes grecques : « Certaines nouvelles dispositions […] pourraient s’avérer extrêmement préjudiciables et rendre à l’avenir très difficiles l’adoption et la mise en œuvre effective de mesures miroirs au sein de l’UE, tout comme dans les pays du Mercosur ».
L’Institut conclut sur le « déficit démocratique de la procédure », soulignant d’une part l’opacité des négociations, et donc du contenu de l’Accord, et d’autre part une communication « trompeuse » de la part de la Commission : « Cette présentation excessivement « favorable » (sic) des résultats des négociations s’apparente à un exercice de mésinformation peu respectueux des principes démocratiques ».
Photo d’ouverture : Rassemblement organisé par la Coordination Rurale pour protester contre l’accord UE-Mercosur, devant le Parlement européen, à Strasbourg, le 19 décembre 2024. (Photo par SEBASTIEN BOZON / AFP)