Le fameux programme d’éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle (Evars) sans cesse remanié sous la pression des milieux réactionnaires (droite et extrême droite)

Éducation à la vie affective et sexuelle : Borne tient sa promesse, sans vraiment convaincre

Un programme, mais quel programme ? Mediapart publie le texte qui sera finalement examiné le 29 janvier, après des mois de tergiversations et de pressions politiques. Si la philosophie du texte est conservée, certains reculs sont notables.

Mathilde Goanec

23 janvier 2025 à 20h51

Cette fois-ci sera-t-elle la bonne ? Le 29 janvier, le Conseil supérieur de l’éducation (CSE), instance consultative où siègent les organisations syndicales, examinera enfin le fameux programme d’éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle (Evars), promis il y a deux ans déjà. C’est en tout cas l’engagement qu’a pris Élisabeth Borne, ministre de l’éducation nationale.

Le texte du programme, que Mediapart s’est procuré (voir ci-dessous et en boîte noire), varie, mais pas fondamentalement, de la version présentée aux différentes instances, fin 2024. En clair, l’offensive récente de la droite et de l’extrême droite, déterminées à faire capoter le projet en agitant la panique morale autour d’une hypothétique « théorie du genre », a en partie échoué.

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Des élèves dans le hall d’un lycée à Toulouse en mars 2024.  © Photo Adrien Nowak / Hans Lucas via AFP

« Disons que nous sommes contents d’avoir enfin un cadre pour nos enfants, explique Céline Calves, membre du collectif Parents & Féministes. Mais Élisabeth Borne fait quand même le service minimum. » La crainte, longtemps agitée, que le texte finisse à la poubelle ne suffit pas en effet à faire taire toutes les critiques.

« C’est tout de même très en deçà de ce qui nous avait été présenté en commission spécialisée en novembre, explique lui aussi Alexis Guitton, élu national au syndicat Fep-CFDT et membre du Collectif éducation contre les LGBTIphobies. On sent bien, depuis, l’influence qu’ont exercée les milieux réactionnaires. »

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Outre la pression de certains parents, les derniers coups de boutoir sont même venus de tout en haut. En décembre, avant d’accepter de rester au gouvernement, Bruno Retailleau posait ainsi ses « conditions », et parmi elles, un droit de regard sur le programme d’éducation à la vie sexuelle et affective à l’école.

« J’en ai parlé avec François Bayrou, expliquait-il au JDDIl m’a plutôt rassuré sur ces questions et sur le fait de ne pas introduire l’enseignement de la théorie du genre à l’école. » Des mots qui, à l’époque, font s’étrangler certaines parties prenantes. « Le ministre de l’intérieur qui dicte la politique éducative et discute du détail des programmes avec le premier ministre, on aura tout vu », pestait une responsable syndicale auprès de Mediapart.

Avant le dernier remaniement, c’est carrément le ministre délégué à l’enseignement professionnel Alexandre Portier (Les Républicains) qui provoquait la polémique sur le programme. Interrogé par des sénateurs, il affirmait fin novembre que le texte n’était pas « acceptable » en l’état, qu’il était hors de question de « laisser faire n’importe quoi ».

Anne Genetet, qui a précédé furtivement Élisabeth Borne à l’Éducation nationale, un temps tentée par l’alignement sur son ministre délégué,avait fini par se raviser. Et c’est grosso modo de sa version qu’est repartie Élisabeth Borne.

Des avancées et des reculs

Quelle place accorde finalement le texte à la notion d’« identité de genre », puisque c’est devenu un point central du débat ? La ministre de l’éducation, interrogée sur France Inter jeudi 23 janvier par Léa Salamé – « Et l’idéologie woke, elle y est ou pas, comme l’ont dit les sénateurs LR ? », a demandé la présentatrice –, a tenu à bien rappeler que l’identité de genre est une « notion qui figure dans le Code pénal, qui réprime les discriminations », et qu’à ce titre, elle avait toute sa place dans la formation des élèves.

Si le terme est bien conservé, il ne sera abordé qu’au lycée. Avant, c’est le « genre » qui est travaillé, en primaire puis au collège. « Pour nous, c’est important, souligne Céline Calves. Les gens sont souvent d’accord pour dire que l’Evars est nécessaire, mais tout de suite après ils tempèrent : “On va quand même pas parler de ça à la maternelle !” Là, disons que ça passe, c’est abordé dès l’école primaire. » 

Alexis Guitton est bien plus sévère, et note la disparition au collège de plusieurs notions, essentielles pour nombre d’associations et de syndicats à cet âge de la vie des élèves : « Toutes les mentions des sujets LGBT au collège ont été supprimées. En 5e, le sujet des personnes intersexes n’apparaît même plus. »

Plus précisément, les exemples, détaillés dans l’avant-dernière version du texte, sont remplacés par des intitulés de cours très larges. « Pour nous, c’est clair : si, quand on traite les discriminations, on ne visibilise pas explicitement les personnes LGBT, les profs hésitent à se l’approprier », déplore Alexis Guitton. Le document est aussi muet sur la question de la transidentité en tant que telle, au-delà de l’enjeu discriminatoire.

Le bougé majeur concerne donc bel et bien le rythme de l’Evars, qui n’aborde la question de la sexualité qu’à partir de la classe de seconde, quand un certain nombre d’acteurs insistent sur l’importance de traiter dès les années collège toutes ces questions. La puberté et les règles sont néanmoins abordées dès le CM2, malgré les pressions diverses sur le sujet.

Droit de regard des familles

Le texte demeure aussi solide sur la reconnaissance de la « diversité humaine dans son ensemble, en considérant la variété des orientations sexuelles et des identités de genre », et aborde plusieurs sujets contenus dans la première version : la sérophobie, le droit à l’IVG, le consentement, la prévention de l’inceste, des violences dans le couple, etc.

Il est même plus avancé que le précédent sur les stéréotypes « filles-garçons ». « On avait encore jusque-là beaucoup de binarité de genre et même une forme d’assignation de genre, avec des termes comme “la place de la fille ou du garçon” », remarque Alexis Guitton, qui y voit un « point positif ».

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Enfin, cette version du programme, et c’est tout à fait inédit, insiste sur une sorte de « droit de regard des familles », dès son préambule. L’Evars devra se dérouler « sans se substituer au rôle des parents et des familles des élèves ». Les parents d’élèves doivent aussi être « informés de la tenue et du contenu des séances obligatoires », dit le document, ce qui laisse augurer de possibles conflits, difficiles à gérer pour l’équipe enseignante, et signe un recul pour plusieurs syndicats.

« Bien sûr, les opposants au projet ont réussi à insinuer une forme de méfiance, et c’est regrettable, mais informer les parents sur le sujet, c’est dans tous les rapports au sujet de l’éducation à la sexualité, plaide de son côté le collectif Parents & Féministes. C’est pour rassurer, expliquer ce que qui va se passer, et empêcher qu’on s’embarque dans des polémiques inutiles comme celle autour des ABCD de l’égalité. »

Qu’on le juge abouti ou pas, ce programme pourrait rester une coquille vide si le ministère n’est pas rapidement plus disert sur les moyens alloués à sa mise en œuvre. Il faut former les enseignant·es massivement, financer les associations qui interviennent en milieu scolaire, sous peine d’en rester aux chiffres actuels : moins de 20 % des élèves ont accès à une éducation à la vie sexuelle et affective au cours de leur scolarité, alors qu’elle est obligatoire depuis vingt-cinq ans.

Mathilde Goanec

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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