Thomas Piketty : « Dans ce combat mondial de la démocratie contre l’oligarchie, il reste à espérer que les Européens sortiront de leur léthargie »

Démocratie contre oligarchie, le combat du siècle

L’arrivée de Trump à la Maison Blanche ne doit pas nous désespérer : les forces démocratiques restent puissantes tant aux Etats-Unis et que dans le reste du monde, plaide l’économiste dans sa chronique.

Publié le 18 janvier 2025 à 05h00, modifié le 18 janvier 2025 à 13h05    https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/01/18/thomas-piketty-dans-ce-combat-mondial-de-la-democratie-contre-l-oligarchie-il-reste-a-esperer-que-les-europeens-sortiront-de-leur-lethargie_6503568_3232.html

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A la veille de l’arrivée au pouvoir de Donald Trump, d’Elon Musk et des patrons de la tech ralliés au trumpisme, Joe Biden a lancé, lors de son discours d’adieu, une vigoureuse mise en garde contre l’émergence d’une nouvelle « oligarchie techno-industrielle » menaçant l’idéal démocratique états-unien. Pour le président sortant, la concentration extrême des richesses et du pouvoir risque de remettre en cause « nos droits élémentaires, nos libertés, et la possibilité pour chacun d’avoir une chance équitable de s’en sortir ».

Biden n’a pas tort. Le problème est qu’il n’a pas fait grand-chose pour s’opposer à la dérive oligarchique en cours dans son pays et à l’échelle mondiale. Dans les années 1930, son prédécesseur Roosevelt, lui aussi très inquiet de telles dérives, ne s’était pas contenté de faire des discours. Sous son impulsion, les démocrates se lancèrent dans une vigoureuse politique de réduction des inégalités sociales (avec des taux d’imposition appliqués aux plus hauts revenus avoisinant les 70 %-80 % pendant un demi-siècle) et d’investissement dans les infrastructures publiques, la santé et l’éducation.

Dans les années 1980, le républicain Ronald Reagan, jouant habilement du nationalisme et du sentiment de rattrapage, entreprit de mettre un terme au New Deal rooseveltien. Le problème est que les démocrates, loin de défendre cet héritage, ont en réalité contribué à légitimer et à pérenniser le tournant reaganien, notamment sous les présidences Clinton (1993-2001) et Obama (2009-2017).

Biden a souvent été décrit comme plus interventionniste que ses prédécesseurs sur le plan économique. Ce n’est pas totalement faux, à deux bémols importants près. Biden fait partie de ces démocrates qui ont voté le Tax Reform Act de 1986, la loi fondatrice du reaganisme, celle qui a démoli la progressivité fiscale rooseveltienne en abaissant le taux supérieur d’imposition à 28 %. Chacun peut se tromper, mais le problème est qu’il n’a jamais jugé utile d’expliquer qu’il avait fait une erreur ou qu’il avait changé d’avis. Or, si l’on ne finance pas ses dépenses, on alimente forcément l’inflation, autre sujet majeur sur lequel la contrition de Biden se fait toujours attendre.

Par ailleurs, le fameux plan de relance de l’administration sortante, étrangement nommé « Inflation Reduction Act », a surtout consisté à distribuer des subventions publiques à l’accumulation de capital privé. Nul doute que l’administration Trump va pousser à son paroxysme cette alliance sans retenue entre Etat fédéral et intérêts privés.

Les démocrates peuvent-ils changer de ligne à l’avenir ? Le poids de l’argent privé dans la politique états-unienne, aussi envahissant chez les démocrates que chez les républicains (voire davantage, même s’il faut tenir compte du développement récent des petits dons), invite à la prudence. Les chances du parti de retrouver de bons rails sont cependant réelles, d’une part car le mélange de nationalisme et d’ultralibéralisme qui arrive au pouvoir à Washington ne résoudra aucun des défis sociaux et environnementaux de notre époque, et d’autre part car le refus de l’oligarchie continue d’être au fondement de l’identité du pays.

En 2020, le duo Bernie Sanders-Elizabeth Warren proposait de prolonger le New Deal rooseveltien, avec en prime un méga-impôt sur la fortune (avec un taux atteignant 8 % par an sur les milliardaires, un niveau jamais atteint en Europe), un plan massif d’investissement dans les universités et les infrastructures publiques, et l’invention d’une véritable démocratie économique à l’américaine (avec d’importants droits de vote pour les salariés dans les conseils d’administration des entreprises, comme cela se pratique en Allemagne ou en Suède depuis des décennies). Les deux candidats firent quasiment jeu égal avec Biden et l’emportèrent massivement chez les plus jeunes. Déçus par l’expérience Biden-Harris, ces derniers se sont très peu mobilisés en 2024, ce qui a coûté cher aux démocrates. Il n’est pas du tout impossible qu’une candidature de type Sanders-Warren l’emporte à l’avenir.

Et surtout, il faut compter sur le reste du monde, qui pourrait bien être à l’origine des changements politiques les plus progressistes au cours des décennies à venir. Il ne faut certes pas attendre grand-chose des oligarchies autoritaires que sont devenues aujourd’hui la Chine et la Russie. Mais il existe aussi, au sein des BRICS, des démocraties bien vivantes rassemblant plus d’électeurs que tous les pays occidentaux réunis, à commencer par l’Inde, le Brésil et l’Afrique du Sud. En 2024, c’est le Brésil qui a soutenu au G20 l’idée d’un impôt mondial sur les milliardaires.

L’initiative a malheureusement été repoussée par les Occidentaux, qui, la même année, ont également jugé habile de s’opposer au projet de convention fiscale onusienne, histoire de préserver leur petit monopole sur la coopération fiscale internationale au sein du club de pays riches qu’est l’OCDE, et surtout d’éviter toute redistribution significative des recettes à l’échelle mondiale. Si, dans quelques années, l’Inde bascule à gauche et renvoie les nationalistes-affairistes du BJP dans l’opposition, hypothèse de plus en plus plausible, alors la pression venue du Sud en faveur de la justice fiscale et climatique pourrait bien devenir irrésistible.

Dans ce combat mondial de la démocratie contre l’oligarchie, il reste à espérer que les Européens sortiront de leur léthargie et joueront tout leur rôle. L’Europe a inventé au XXe siècle l’Etat social et la révolution sociale-démocrate, et c’est elle qui a le plus à perdre de l’hypercapitalisme trumpiste. Là encore, il faut rester optimiste : depuis le Covid-19, l’opinion attend beaucoup de l’Union européenne et se montre moins frileuse que ses dirigeants. Souhaitons que ces derniers se montrent à la hauteur et parviennent en 2025 à s’extirper de la méfiance réciproque et de l’autoflagellation permanente qui les empêchent d’avancer.

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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