En plein conflit d’intérêts, Donald Trump commence son mandat en vendant des cryptomonnaies à son effigie
Par le biais de son propre empire, la Trump Organization, ou du fonds de capital-investissement de l’un de ses beaux-fils en affaires avec l’Arabie saoudite, le président élu s’expose, comme lors de son premier mandat, à des violations de ses obligations légales et éthiques.
Par Arnaud Leparmentier (New York, correspondant)Publié le 19 janvier 2025 à 17h44, modifié hier à 17h25
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Ce fut la surprise du week-end : pendant le Crypto Ball, gala des investisseurs en monnaies numériques donné en l’honneur de Donald Trump vendredi 17 janvier à Washington : le lancement d’une cryptomonnaie à l’effigie de Donald Trump, le Trump coin. A 21 heures, le président élu a posté l’image de cette monnaie virtuelle, qui le représente le poing levé avec les slogans « Fight, fight, fight », prononcé en juillet 2024 après sa tentative d’assassinat en Pennsylvanie. « Il est temps de célébrer tout ce que nous représentons : la victoire ! Rejoignez ma communauté Trump très spéciale. Obtenez votre “Trump coin” maintenant », exhortait M. Trump sur son réseau Truth Social.
Les spéculateurs se sont demandé s’il s’agissait d’un canular. Il n’en est rien. Vendu 10 dollars, le Trump coin s’est envolé au-dessus de 70 dollars. La vente est organisée par CIC Digital, une firme affiliée à la Trump Organization, qui regroupe les intérêts de la famille Trump. La valeur totale de ces jetons numériques, sans valeur intrinsèque, et numérotés à l’effigie de Trump, a explosé à 12 milliards de dollars (11,7 milliards d’euros). En prenant en compte les jetons conservés par la famille Trump mais non échangeables en Bourse, la valorisation était de l’ordre de 60 milliards de dollars dimanche matin.
Lors de son premier mandat, M. Trump avait pourtant déclaré qu’il n’était « pas un fan » des cryptomonnaies : « Les actifs cryptographiques non réglementés peuvent faciliter des comportements illégaux, notamment le trafic de drogue », avait-il tweeté en 2019. Il s’est complètement ravisé, décelant les fortunes qu’il y avait à réaliser. Les Trump ont lancé en septembre 2024 une société destinée à traiter des cryptomonnaies, World Liberty Financial. C’est un proche allié et donateur, l’investisseur technologique David Sacks, qui supervisera les politiques en matière de cryptomonnaies à la Maison Blanche.
Enrichissement colossal
Le revirement a fait s’envoler le bitcoin et les cryptomonnaies. La vente du Trump coin atteste surtout que le président élu monnaye déjà son nom et son pouvoir pour augmenter sa fortune. Le second mandat de Trump s’annonce fait de connivence et de conflits d’intérêts massifs, voire d’influence étrangère, comme le dénonce, sur X, Anthony Scaramucci, ancien directeur de la communication de la Maison Blanche de Trump : « La chose la plus dangereuse pour le pays concernant la monnaie Trump est ce qui va suivre : désormais, n’importe qui dans le monde peut pratiquement déposer de l’argent sur le compte bancaire du président des Etats-Unis en quelques clics. Toutes les faveurs – géopolitiques, commerciales ou personnelles – sont désormais en vente, au grand jour », a-t-il accusé dimanche matin.
Lors de son premier mandat, Donald Trump avait donné un avant-goût de ces confusions, avec 3 403 conflits d’intérêts comptabilisés par l’association Crew, qui a recensé les réceptions dans ses hôtels et divers passe-droits. Sa seconde présidence s’annonce donc tout aussi prolifique, si l’on en croit Wall Street. En effet, Trump Media, l’une des principales sociétés de Donald Trump, qui recèle le réseau social bien peu dynamique Truth Social et 680 millions de dollars de liquidités, vaut désormais 8,7 milliards de dollars en Bourse. Une valorisation elle aussi mirobolante, qui atteste que les marchés tablent sur un enrichissement colossal au cours des prochaines années.
Ce n’est pas le code de conduite éthique publié par la Trump Organization le 10 janvier qui va les décourager. Ce manifeste promet que le président sera irréprochable en matière de conflits d’intérêts dans la gestion de son empire immobilier, avec ses golfs et ses hôtels, mais il ne dit mot ni sur Trump Media ni sur sa plateforme de cryptomonnaie.
Code éthique très accommodant
« La Trump Organization s’est engagée non seulement à respecter, mais à aller au-delà de ses obligations légales et éthiques pendant la présidence de mon père », a assuré le fils du milliardaire, Eric Trump. Lors de son premier mandat, Donald Trump avait fait don de son salaire annuel de 400 000 dollars. La Trump Organization a recruté William Burck, avocat spécialisé en éthique, qui examinera les transactions supérieures à 10 millions de dollars, les baux et les prêts importants, les transactions avec les gouvernements, au niveau fédéral ou des Etats, et les réclamations contre des gouvernements étrangers.
A y regarder de plus près, ce code éthique est très accommodant : Donald Trump ne va pas céder ses parts. Elles seront contrôlées par ses enfants dans un trust familial, dont son fils Eric assure la gestion au jour le jour. A la différence du premier mandat, la firme s’autorise à faire des acquisitions à l’étranger. Tout juste s’interdit-elle de réaliser des transactions avec des gouvernements étrangers.
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« L’ampleur de la corruption sera d’une magnitude supérieure à ce que nous avons vu sous la première administration Trump », en déduit, pour l’agence AP, Kathleen Clark, avocate spécialisée en éthique gouvernementale à l’université Washington de Saint-Louis (Missouri). Selon elle, les personnes qui tentent de gagner les faveurs de Donald Trump peuvent parvenir à leurs fins en réalisant de prétendus « investissements » dans les cryptomonnaies et les entreprises immobilières du président.
Entre 2016 et 2020, les hôtels et les golfs de Donald Trump s’étaient transformés en pompe à liquidités. Son établissement de Washington, vendu entre-temps, était devenu le lieu de ralliement des lobbyistes et gouvernements étrangers soucieux de négocier avec l’hôte de la Maison Blanche. Donald Trump a alors reçu 7,8 millions de dollars d’entités étrangères originaires de 20 pays, selon un rapport parlementaire démocrate publié début 2024. Le principal payeur était la Chine. Selon le Washington Post, lors de sa précédente présidence, Donald Trump facturait 400 dollars la nuit les chambres de son palace de Mar-a-Lago (Floride) pour les membres des services secrets chargés de sa protection. Pour son second mandat, la Trump Organization proposera « des prix réduits au Secret Service ».
Tournoi de golf à Miami sponsorisé par Riyad
En 2019, Donald Trump avait voulu accueillir un G7 en 2020 dans son golf de Doral, près de Miami (Floride), mais s’était ravisé en raison des critiques et du blocage des élus démocrates au Congrès. Il compte récidiver en 2025 en y organisant un tournoi sous les auspices de l’Arabie saoudite, qui, par le biais de sa nouvelle ligue, LIV Golf, va sponsoriser l’événement. « Si le président reçoit des fonds ou des avantages de gouvernements étrangers – pas seulement de nouveaux contrats –, alors il viole la Constitution », a déclaré au New York Times Richard Painter, ancien avocat de la Maison Blanche sous George W. Bush, spécialisé dans les questions d’éthique, qui concluait : « Le flux d’argent doit cesser le 20 janvier. »

L’Arabie saoudite est un sujet de préoccupation majeur. En février 2024, le fonds Affinity Partners, créé par le gendre de Donald Trump, Jared Kushner – marié à sa fille Ivanka –, après son départ de la Maison Blanche en 2020, a reçu 2 milliards de dollars du fonds souverain de l’Arabie saoudite. M. Kushner s’était, lors du premier mandat de Donald Trump, efforcé d’obtenir une normalisation des relations entre Israël et l’Arabie saoudite. « Donnez-moi une seule décision que nous ayons prise qui n’était pas dans l’intérêt des Etats-Unis », avait lancé le gendre de M. Trump, dans une vidéo enregistrée lors d’un sommet à Miami, toujours en février.
M. Kushner n’est officiellement plus dans les équipes de Donald Trump, mais l’agence Reuters a révélé, en septembre 2024, que depuis son départ de la Maison Blanche il avait participé à des pourparlers impliquant le roi d’Arabie saoudite sur le dossier des relations entre Israël et le royaume. Ron Wyden, président démocrate de la commission des finances du Sénat, s’est inquiété de ce que « les investissements dans les fonds gérés par Affinity créent des conflits d’intérêts sans précédent et que les investisseurs d’Affinity ne soient peut-être pas motivés par des considérations commerciales, mais plutôt par la possibilité de canaliser l’argent d’un gouvernement étranger vers des membres de la famille du président Trump, à savoir Jared Kushner et Ivanka Trump ». Le sénateur notait en outre qu’« au cours des trois dernières années Affinity a[vait] collecté environ 157 millions de dollars en frais de gestion auprès d’investisseurs étrangers sans générer de retour sur investissement pour ses clients. Cela inclut 87 millions de dollars de paiements directs du gouvernement saoudien ».
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Depuis des semaines, Donald Trump cherche à tirer profit de sa réélection comme il avait capitalisé sur ses procès, vendant toute une série d’objets arborant les chiffres « 45 » et « 47 », marquant sa place dans la lignée des présidents américains, ou des NFT, des images numériques uniques à sa gloire. Les détails de ces affaires fructueuses restent mystérieux. Cherchant à savoir qui fabriquait les montres Trump, dont l’une est commercialisée 100 000 dollars, des journalistes de CNN disent être tombés sur une boîte postale dans le Wyoming. Melania Trump, de son côté, a signé un contrat de 40 millions de dollars avec Amazon pour tourner un documentaire panégyrique, avec des apparitions de son époux, Donald, et de leur fils, Barron. On ne sait combien touchera personnellement la First Lady.
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Tous les donateurs espèrent des retours sur leur financement. Donald Trump ne le leur a-t-il pas promis, demandant, en avril 2024, lors d’une réunion à Mar-a-Lago, à une vingtaine de magnats du pétrole 1 milliard de dollars pour financer sa campagne, en échange de quoi il reviendrait sur les réglementations environnementales de Joe Biden, laissant entendre que, des baisses d’impôts aux droits de douane en passant par des exemptions, tout se négocie.