La Cour des comptes s’inquiète de la capacité de l’électricien EDF à soutenir le programme de renouvellement du parc français, alors qu’il se retrouve exposé financièrement dans les coûteux projets britanniques

« Une question s’impose en matière de nucléaire : EDF doit-il renoncer à ses ambitions internationales ? »

Chronique

Jean-Michel Bezat

La Cour des comptes s’inquiète de la capacité de l’électricien à soutenir le programme de renouvellement du parc français, alors qu’il se retrouve exposé financièrement dans les coûteux projets britanniques de Hinkley Point et de Sizewell, relève Jean-Michel Bezat, journaliste au « Monde », dans sa chronique.

Publié hier à 09h33, modifié hier à 10h35  https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/01/20/une-question-s-impose-en-matiere-de-nucleaire-edf-doit-il-renoncer-a-ses-ambitions-internationales_6506629_3232.html

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Le coup de tonnerre ébranle le monde de l’énergie, ce 7 mars 2016  avec la confirmation du départ du directeur financier d’EDF, Thomas Piquemal. Le 4 mai, celui-ci revient sur les causes de sa démission, se disant « désespéré » de n’avoir plus d’autre choix. Ce qui l’a décidé à claquer la porte au nez du PDG, Jean-Bernard Lévy, et du ministre de l’économie, Emmanuel Macron ? Un désaccord sur le nucléaire, cœur de métier du groupe. Il a fait le tour des investisseurs pour consolider le financement des deux EPR britanniques de Hinkley Point C, en vain ; puis il a suggéré un moratoire de trois ans, sans plus de succès. Le « grand argentier » doute, en effet, de la « faisabilité à court terme » d’un projet à 24,5 milliards d’euros où EDF, lourdement endetté et fragilisé par l’effondrement des prix de l’électricité en Europe, va investir « 70 % de son patrimoine » si l’on y ajoute l’EPR de Flamanville (Manche).

Plus de huit ans après, la question reste d’actualité. Encore très endettée, l’entreprise n’en a pas fini avec les difficultés outre-Manche, rappelait la Cour des comptes dans un rapport publié mardi 14 janvier : « La filière EPR : une dynamique nouvelle, des risques persistants ». La mise en service de la centrale britannique accuse déjà cinq ans de retard. Le surcoût atteint environ 12 milliards d’euros depuis 2019, alors que le départ du groupe chinois CGN, lié aux tensions entre Londres et Pékin, crée une « contrainte de financement préoccupante ». EDF a dû déprécier 11 milliards d’euros d’actifs, et la rentabilité même du projet est en jeu.

Le second projet britannique est en suspens. Le groupe ne supportera que 20 % des deux EPR de Sizewell C, et il a demandé à les déconsolider de son bilan. Le financement est loin d’être bouclé et la facture pourrait doubler, pour atteindre 47,6 milliards d’euros, indiquait le Financial Times le 14 janvier – chiffre qualifié de « spéculatif » par Londres. La Cour des comptes adresse en tout cas une mise en garde à EDF et à l’Etat : pas de décision d’investissement « avant l’obtention d’une réduction significative de l’exposition financière d’EDF dans Hinkley Point C ». Il lui est impossible de mener les deux chantiers de front, tranche son président, Pierre Moscovici… alors que l’efficacité industrielle voudrait que Sizewell C soit une « copie » de Hinkley Point C.

D’ambitieux acteurs privés

Les magistrats financiers invitent l’entreprise à « s’assurer que tout nouveau projet international soit générateur de synergies chiffrées et ne ralentisse pas le calendrier du programme EPR2 en France », priorité des priorités. Ces nouveaux réacteurs – 6 décidés et 8 autres envisagés – doivent assurer, avec l’éolien, le solaire et l’hydraulique, l’avenir électrique et décarboné du pays. Les 56 réacteurs nucléaires (hors EPR) qui forment le parc actuel affichent un âge moyen de 38 ans et, même si leur fonctionnement est prolongé de dix ou vingt ans sous le contrôle de l’Autorité de sûreté nucléaire, ils ne seront pas éternels.

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Ce nouveau programme est estimé à 79,9 milliards d’euros par la Cour. L’électricien n’a plus les moyens de le supporter sur fonds propres ou par emprunt, comme lors du « plan Messmer », en 1974. Sa rentabilité prévisionnelle est inconnue et les capacités industrielles qui les sous-tendent, en cours de reconstitution, restent incertaines. Bruxelles devra aussi donner son feu vert, puisque ce projet vital pour l’économie française sera en partie financé par l’Etat. Luc Rémont, PDG d’EDF, attend toujours les décisions d’un gouvernement contraint au pilotage à vue depuis la dissolution de l’Assemblée nationale.

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En attendant, l’entreprise a réduit l’enveloppe destinée aux travaux préparatoires des EPR2 en 2025. Et l’incertitude crée un appel d’air pour les acteurs privés. Il faut « sortir de l’inertie » sur ce dossier « urgentissime », s’impatiente Xavier Huillard. Le patron du géant du BTP et des concessions Vinci, actif dans le génie civil des centrales nucléaires, vient de proposer « des financements mixtes privés et publics », comme pour d’autres infrastructures stratégiques.

Outil de projection de puissance et d’influence

Les incertitudes en France imposent une question : EDF doit-il renoncer à ses ambitions internationales ? Ces quinze dernières années ont apporté leur lot de réponses. L’aventure chinoise commencée dans les années 1980 est sans lendemain ; EDF a renoncé à exploiter des réacteurs aux Etats-Unis après le boom des gaz de schiste, plus compétitifs pour produire de l’électricité ; la coopération franco-italienne s’est dissoute dans le non des Italiens à l’atome ; le colossal projet indien de Jaitapur est encalminé depuis dix ans ; les Polonais et les Tchèques ont préféré les réacteurs de l’américain Westinghouse et du coréen KHNP à ceux d’EDF-Framatome.

L’achèvement du « plan Messmer », la perte de savoir-faire industriel, la guerre des chefs au sein de la filière dans les années 2000, la faillite d’Areva liée au fiasco du projet finlandais d’Olkiluoto et le marchandage électoral entre socialistes et écologistes se sont cristallisés pour miner une industrie longtemps aussi puissante que l’aéronautique et l’automobile. Au moment où l’Agence internationale de l’énergie se félicite de l’ouverture d’« une nouvelle ère nucléaire », la France n’est plus là. Sur les 57 réacteurs mis en chantier depuis 2017 dans le monde, 25 l’ont été par la China National Nuclear Corporation et 23 par Rosatom. Le secteur est ainsi désormais dominé par la Chine et la Russie, qui maîtrisent les technologies de troisième génération.

Pour leurs régimes autocratiques, l’énergie nucléaire est un outil de projection de puissance et d’influence dans le Sud global, ce qui explique la multiplication des accords de Moscou avec ses nouveaux alliés africains, tous plus irréalistes les uns que les autres. Ils s’en donnent les moyens : aides massives de l’Etat, règles de sûreté plus souples réduisant les coûteux délais de construction, contrats « clés en main » (capitaux, construction, exploitation). A la France, naguère championne du nucléaire civil, il ne reste que le pré carré de la vieille Europe, et peut-être le marché des réacteurs modulaires de moyenne puissance. S’il y a encore de la place.

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Jean-Michel Bezat

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Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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