L’anticipation est primordiale si nous voulons garantir notre sécurité alimentaire d’ici 2050 en France.

« Face au changement climatique, les cultures doivent s’adapter au terroir » – Serge Zaka 

Docteur en agroclimatologie et fondateur d’AgroClimat2050, Serge Zaka est un véritable passionné qui cherche à vulgariser la science climatique. C’est sur les réseaux sociaux qu’il sensibilise la population aux bouleversements agricoles liés au changement climatique dans les prochaines décennies. Selon lui, l’anticipation est primordiale si nous voulons garantir notre sécurité alimentaire d’ici 2050 en France. Entretien.

Opinion Environnement

publié le 12/01/2025 https://elucid.media/environnement/face-au-changement-climatique-les-cultures-doivent-s-adapter-au-terroir-serge-zaka

Par Lucie Touzi

Lucie Touzi (Élucid) : Quelle est la différence entre l’agroclimatologie et l’agrométéorologie ?

Serge Zaka : L’agroclimatologie est mon métier. C’est une science qui permet d’étudier l’impact du climat sur l’agriculture. Elle se distingue de l’agrométéorologie qui étudie l’impact de la météo sur l’agriculture. Suivant les prévisions météorologiques de la semaine, l’agriculteur va prendre des décisions et des actions sur le terrain pour protéger la culture en cours ; tandis que l’agroclimatologie se focalise sur la pérennité agricole sur le long terme avec l’intervention de décisions politiques et socio-économiques.

Par exemple, en agrométéorologie, si mon abricot est en fleur et qu’il y a du gel à venir, on va se poser la question de comment protéger l’arbre fruitier. En agroclimatologie, l’équivalent est de savoir si mes abricotiers vont toujours être présents dans la région. On se pose les questions suivantes : dois-je les remplacer par des grenadiers d’ici 2040 ? Est-ce que les abricotiers vont atteindre la Normandie en 2070 ? Si je suis un politique ou un décideur, dois-je investir dans la filière de l’abricot en Alsace ?

Élucid : Quels sont les principaux impacts du changement climatique sur l’agriculture ?

Serge Zaka : Le changement climatique intervient sur plusieurs aspects de l’agriculture. Il faut savoir qu’en France notre production agricole – arboricole, viticole, grandes cultures, animaux – est parfaitement adaptée, depuis des dizaines d’années, au climat dans lequel elle se situe. C’est la définition même de la notion de « terroir ». Face au changement climatique, la façon de cultiver et les cultures vont évoluer pour s’adapter à leur terroir.

Le manque de froid est le moins connu et pourtant c’est le plus important… En effet, le manque de froid en hiver va faire que certains arbres, ayant besoin de beaucoup de froid pour fleurir (les pommes ou les poires notamment), ne fleuriront plus et ne produiront plus de fruits. La solution principale est de réadapter la biogéographie – aire de répartition – de ces arbres pour répondre au climat futur.

Il existe par ailleurs une évolution des sécheresses en France depuis 1959, notamment dans le sud de la France : +11 % de surface en sécheresse dans le Languedoc, +15 % du côté de l’Auvergne, +4 % sur le Bassin parisien et -2 % du côté de la Bretagne et des Pays de la Loire. Ces sécheresses sont notamment dues à une baisse des pluies et une élévation des températures en été, entraînant une augmentation de l’évapotranspiration. L’intensification des pluies est plus importante, il y a alors plus de ruissellement et moins d’eau qui rentre dans les sols.

Quant à la canicule, qui se distingue de la sécheresse, elle correspond à un excès de température qui va dépasser l’optimum de résistance physiologique du végétal. Par exemple, les températures ne doivent pas dépasser 42 °C pour l’olivier, 40 °C pour la vigne, 35 °C pour le maïs et la tomate ou encore 30 °C pour la salade. Des températures excessives provoquent des problèmes de brûlures, des pertes de fruits, des pertes de fleurs et finalement des pertes de rendement.

Et enfin, l’évolution de la douceur hivernale provoque une avancée des floraisons, ce qui crée une véritable problématique liée aux épisodes de gel tardif au début du mois d’avril.

« Les premières sorties des animaux au pâturage, l’arrivée des hirondelles, le chant des cigales : tout est décalé et commence plus tôt. »

Peut-on dire que le cycle des saisons, comme nous le connaissons jusqu’à présent, est complètement déréglé ?

On dit souvent qu’il n’y a plus de saisons… Si, il y a toujours des saisons, mais cela dépend de quelle définition on leur donne. Si on parle de la saison astronomique, alors oui il y a toujours des saisons, car la Terre n’a pas changé sa rotation autour du soleil.

Mais si on dit qu’il n’y a plus de saisons au niveau végétal, c’est effectivement le cas. On observe une avancée du printemps avec la floraison de plus en plus précoce des noisetiers, des oliviers, de la vigne ou encore de tous les arbres fruitiers. C’est le cas également pour les dates de première sortie des animaux au pâturage, l’arrivée des hirondelles et le chant des cigales. Tout est décalé et commence plus tôt. Il existe également un décalage tardif avec, par exemple, la chute des feuilles qui commence plus tard en automne. Il y a parfois même des refloraisons de certains arbres en raison de la douceur du climat.

Comment expliquez-vous ce bouleversement du cycle saisonnier végétal ?

En prenant du recul, on se rend compte que la problématique est liée à la biogéographie. Une espèce qui est parfaitement implantée dans son climat habituel n’a pas ces problèmes-là ; peut-être de temps en temps lors d’une année exceptionnelle, mais jamais tous les ans ou plusieurs fois par an. C’est simplement que les zones climatiques évoluent, tandis que les espèces végétales cultivées ou non cultivées n’évoluent pas.

Par exemple, le maïs se retrouve peu à peu dans une zone où il n’a pas l’habitude d’être, entraînant des pertes de rendement. C’est le cas également pour les érables ou les bouleaux, provoquant des problématiques de perte de feuilles ou de dépérissement, ou encore les tomates qui fleurissent en plein été alors qu’il fait 40 à 45 °C en Espagne et au Maroc. Ces pertes de rendement sont le symptôme de l’évolution de la biogéographie des espèces qui n’a pas encore été adaptée par l’Homme en conséquence.

« La rentabilité du maïs sera impossible à partir de 2050 dans le Sud-ouest de la France. »

Vous avez beaucoup étudié les cultures de maïs en France. Vont-elles disparaître ?

Concernant le maïs, c’est très complexe. Lorsqu’on observe la biogéographie du maïs, celle-ci enveloppe le Sud-ouest, la Bretagne et une bonne partie de la France. Comme le climat évolue, les conditions favorables au maïs évoluent peu à peu. L’optimum de température du maïs se situe autour de 30,8 °C, mais cette température est de plus en plus dépassée dans le Sud-ouest de la France.

On observe des stress thermiques, un ralentissement de la croissance et des dégâts sur le maïs. C’était le cas en 2022 lorsqu’on a enregistré une baisse de 54 % des rendements dans le Sud-ouest de la France, en raison des sécheresses et des extrêmes thermiques. Au stress thermique s’ajoute le stress hydrique, avec des restrictions en eau de plus en plus importantes et des besoins d’irrigation toujours plus importants face à la hausse des températures.

On se pose alors les questions suivantes : le maïs est-il encore adapté à une culture du Sud-ouest de la France ? Faut-il le délocaliser ? La réponse est oui, il va absolument falloir le délocaliser. En agroclimatologie, je regarde la rentabilité en fonction des conditions climatiques et, dans ce cas précis, la rentabilité du maïs sera impossible à partir de 2050 dans cette région.

Il existe plusieurs options : on peut garder le maïs en cultivant une nouvelle variété, on peut cultiver les mêmes variétés ou d’autres variétés en changeant la façon de les cultiver ou bien on peut complètement changer d’espèces et donc de filière. Plusieurs études réalisées sur ce sujet dans le Sud-ouest de la France montrent que, même si on adapte les variétés, si on fait de l’agriculture de conservation des sols, si on améliore les cultures en ajoutant des haies et des arbres, le maïs va quand même perdre du rendement à cause du stress thermique auquel il est difficile de suppléer à l’avenir.

À l’inverse, on peut gagner des potentiels de maïs dans le nord du Bassin parisien, le Nord-Pas-de-Calais ou encore du côté de Reims et même en Alsace. Ce n’est donc pas une disparition du maïs qu’on va observer en France, mais une migration progressive vers le Nord-est de la France où les conditions climatiques seront plus favorables. Le maïs va progressivement être remplacé par du tournesol, du sorgo, du pois chiche et parfois même par de l’arboriculture dans le Sud-ouest. Mais nous sommes encore très en retard, il va falloir qu’on accélère sur ce sujet.

Qu’est-ce que la biogéographie ?

La biogéographie correspond à l’aire de répartition des cultures qui évolue en fonction des conditions climatiques. L’étude de la biogéographie est primordiale, car elle permet de savoir quoi et où cultiver. On gagne alors des potentiels, tels que la culture de la tomate en Normandie et en Bretagne, la culture de l’olivier du côté de Bordeaux, la culture du pois chiche sur une bonne partie de la France, les cultures du niébé (haricot africain) ou de l’abricot vers la vallée de la Saône, la culture de la pomme dans le Nord-est, mais aussi en Belgique et au Luxembourg, et la culture de la figue dans le centre de la France, etc.

« Si en 2050 je dis encore les mêmes choses et que rien n’a changé, alors oui l’agriculture et la souveraineté alimentaire française seront condamnées. »

Les changements de culture sont-ils en cours ?  

Pour créer une nouvelle filière, il faut à peu près 30 ans. Ce n’est pas parce que cultiver l’olivier sera intéressant en 2050 qu’il faut attendre cette date pour le planter. Il faut anticiper afin que l’arbre pousse et qu’il soit économiquement intéressant pour nos filières agricoles. On observe malheureusement une volonté d’adaptation au changement climatique en travaillant sur l’irrigation et la génétique entre les variétés d’une même espèce. Mais il faut également travailler sur le long terme en prenant en compte la biogéographie. Ce sont des solutions complémentaires.

Quel est l’avenir de l’agriculture dans les prochaines décennies en France ?

L’agriculture, dans ce contexte-là, a du potentiel en France à condition, et seulement à condition, qu’on anticipe. Si en 2050 je dis encore les mêmes choses et que rien n’a changé, alors oui l’agriculture et la souveraineté alimentaire française seront condamnées puisque les pertes de rendement seront beaucoup trop importantes et qu’il faudra importer de l’extérieur.

Si on s’adapte à cette biogéographie, si on a de l’agriculture de conservation des sols, si on maîtrise nos paysages, si on adapte notre irrigation et si on écoute les scientifiques qui travaillent sur ce sujet ; on pourra anticiper et s’adapter au changement climatique. Il y a de l’avenir climatique en France, notamment dans le maraîchage et l’arboriculture, car le climat espagnol nous envahit et leur agriculture aussi. Il va falloir apprendre à respecter l’eau, ce que les Espagnols ne font pas.

Économiquement parlant, si on continue à ne pas rémunérer les agriculteurs, à les considérer comme monnaie d’échange contre certaines voitures ou certains autres bien sur la place économique mondiale, là il n’y aura pas d’avenir en France. Cela ne dépend pas uniquement du climat, mais aussi de la façon dont on respecte les agriculteurs.

Le climatoscepticisme existe-t-il chez les agriculteurs ?

Le climatoscepticisme chez les agriculteurs est peu présent. Les seuls agriculteurs climatosceptiques que l’on observe se trouvent dans le syndicat Coordination rurale, généralement méfiants de tout et sans aucune proposition derrière, parfois même harceleurs sur les réseaux sociaux.

Dans les faits, il y a des adaptations qui sont faites avec, par exemple, des cultures de pistaches de Cavaillon qui apparaissent dans le Sud-est de la France, des oliviers dans le Sud-ouest, certains agriculteurs ont même commencé à planter des vignes en Normandie et dans le Nord-Pas-de-Calais, d’autres cultivent du gingembre en Bretagne, etc. On observe déjà des adaptations, mais elles sont très peu soutenues par le ministère de l’Agriculture qui est encore focalisé sur la génétique et l’irrigation…

Propos recueillis par Lucie Touzi.

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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