Nucléaire : la Cour des comptes émet des réserves sur la rentabilité de l’EPR de Flamanville
Donnant suite à un rapport de 2020, la Cour des comptes a dressé un état des lieux des évaluations économiques de l’EPR Flamanville, mais également des projets internationaux. Elle questionne aussi l’impossibilité d’évaluer le coût des prochains EPR2.
Energie | 14.01.2025 https://www.actu-environnement.com/ae/news/nucleaire-cour-des-comptes-rapport-rentabilite-epr-flamanville-programme-epr2-45399.php4#ntrack=cXVvdGlkaWVubmV8MzY4OQ%3D%3D%5BNDExMDgz%5D
| F. Gouty

© JKremona, CC BY-SA 4.0 , via Wikimedia CommonsL’EPR de Flamanville a finalement été connecté au réseau électrique, le 21 décembre 2024.
« Même si la filière nucléaire française a commencé à s’organiser pour mettre en œuvre la stratégie énoncée en 2022, elle est loin d’être prête et doit encore surmonter de nombreux défis, dont certains sont préoccupants », attestent les Sages de la rue Cambon. Ce 14 janvier, la Cour des comptes (1) a en effet donné suite à un rapport assez critique publié quatre ans plus tôt sur l’état du projet de nouveau réacteur à Flamanville (Manche) et l’avenir du nucléaire français. Si elle salue la mise en œuvre, entière ou partielle, de la quasi-totalité des recommandations émises en 2020 (dont la réalisation de plusieurs audits économiques et le lancement d’un vaste programme de recrutements), elle continue d’appeler à la prudence.
La rentabilité incertaine de Flamanville 3
Le premier réacteur pressurisé européen (EPR) a finalement été connecté au réseau électrique, le 21 décembre dernier, plus de dix-huit ans après le début des travaux préparatoires. Pourtant, de toutes les recommandations précédentes de la Cour, EDF n’a toujours pas correctement évalué sa rentabilité prévisionnelle. Le coût total à terminaison du projet dernièrement estimé par EDF se chiffre à 22,6 milliards d’euros (Md€) – contre 3,3 Md€ chiffrés en 2006 pour une livraison en 2012. Ce montant s’avère en réalité légèrement plus élevé car, selon les informations recueillies par la Cour des comptes, il omet plusieurs facteurs : les dépenses d’exploitation, les provisions pour le démantèlement et la gestion des déchets, les nouvelles provisions face aux risques et aléas ainsi que le coût des emprunts réalisés durant la pandémie du Covid-19. D’après la Cour, la facture totale de Flamanville 3 se monte donc davantage à 23,7 Md€.“ L’accumulation de risques et de contraintes pourrait conduire à un échec du programme EPR2 ”Cour des comptes
Sur la base de cet investissement, à amortir sur les soixante années de fonctionnement prévues, la Cour estime qu’en prenant en compte un facteur de charge « réaliste » de 75 %, le prix de l’électricité produite devrait être fixée à 138 euros le mégawattheure (€/MWh) pour assurer une rentabilité d’au moins 4 %. « Pour des prix de vente de moins de 90 €/MWh, il paraît difficile d’envisager une rentabilité atteignant 2 %. » Ce qui, d’après la Cour, ne serait « pas rentable du tout » face au coût des emprunts engagés. À titre de comparaison, en novembre 2023, l’État et EDF étaient prêts à s’arrêter à 70 €/MWh pour le prix de vente de référence de l’électricité nucléaire du parc existant en 2026, après la fin de l’accès régulé à l’électricité nucléaire historique (Arenh). Mais cette question de rentabilité ne se pose pas seulement pour Flamanville, mais également pour le nouveau programme EPR2 « 6 + 8 » engagé en 2022, après le discours du président de la République, Emmanuel Macron, à Belfort.
Le coût « inconnu » du programme EPR2
Si la Cour évoque les premières évaluations du coût de ce programme (pour au moins six réacteurs de type EPR2, voire huit de plus à terme), elle préfère rester prudente sur leur validité au regard du retour d’expérience de Flamanville et des projets internationaux. Le dernier chiffrage en date, fourni par la Délégation interministérielle du nouveau nucléaire (DINN) à la fin de l’année 2023, a évalué le coût des trois premières paires à 79,9 Md€ (voire plus de 100 Md€ en considérant les intérêts intercalaires), « soit une augmentation de 30 % à conditions économiques inchangées et hors effet de l’inflation » par rapport à la précédente évaluation un an et demi plus tôt, note la Cour des comptes. Cette estimation s’appuie sur un premier béton en septembre 2028 et la mise en service d’une première des deux tranches prévues à Penly (Seine-Maritime) dix ans plus tard, contre 2035 au départ, avant d’achever la paire de Gravelines(Nord) en 2040 et celle du Bugey (Ain) en 2044.
Les déboires d’EDF à l’étranger
EDF n’accumule pas que des retards et des surcoûts en France. La Cour des comptes a également fait le point sur ses projets internationaux, dont les réacteurs de Taishin, en Chine, celui d’Olkiluoto, en Finlande, et les paires prévues à Hinkley Point C et à Sizewell C, en Grande-Bretagne. Elle salue d’abord le fait que les audits externes réalisés par l’Agence des participations de l’État (APE) ont réussi à freiner les ardeurs d’EDF, laquelle ne s’est engagée définitivement dans aucun autre projet. Néanmoins, le désistement, fin 2023, de la Corporation générale chinoise de l’énergie nucléaire (CGN) d’Hinkley Point C a laissé EDF comme seul investisseur et, pour l’instant, rien n’indique que l’entreprise parviendra à retrouver preneur. Elle a même dû enregistrer une dépréciation de l’actif de 11,5 Md€ dans ses comptes 2023. La Cour suggère ainsi de ne pas approuver de décision finale d’investissement pour Sizewell C tant que cette situation n’est pas réglée et que ces projets s’avèrent « générateurs de gains (prévisionnels) chiffrés », sous peine d’impacter le programme EPR2 en France demeurant la priorité.
En outre, la Cour souligne que le début des travaux sur une conception détaillée de cette nouvelle série de réacteurs n’a finalement démarré qu’en juillet 2024, six mois après l’échéance promise. Selon elle, il est donc nécessaire de « réviser les coûts et délais du programme EPR2 en intégrant les raisons et les conséquences du report de cette échéance », d’autant que les différences entre l’EPR de type 1 et la future série d’EPR de type 2 sont désormais significatives, entraînant leur propre lot de risques et d’incertitudes. Elle préfère ainsi considérée « à ce stade » la rentabilité prévisionnelle du programme comme « inconnue », d’autant que « les conditions de financement de ce programme ne sont toujours pas arrêtées ». Celles-ci devront d’ailleurs être adoptées par la voie législative, puis être validées par la Commission européenne, procédure qui peut prendre jusqu’à un an.
La prudence reste de mise
En somme, pour Pierre Moscovici, premier président de la Cour, si « cette relance bénéficie de réformes spécifiques destinées à en faciliter la réalisation, ce qui répond aux lacunes précédemment soulignées, la dérive systématique du calendrier et du coût des projets, quel qu’en soit le type, n’est toujours pas résolue ». D’autant que la réorganisation interne d’EDF, certes opérée au printemps 2024 pour pallier ce phénomène et décrite dans le rapport, n’est pas encore pleinement opérationnelle, selon la Cour. Et la filière nécessitera toujours le recrutement de 100 000 emplois supplémentaires pour mettre en œuvre la relance d’ici à 2033.
Face à ce « retard de conception », cette absence de « devis abouti » et de « plan de financement alors qu’EDF demeure très fortement endettée », les Sages préconisent ainsi de ne pas prendre de décision finale d’investissement tant que les travaux de conception détaillée des EPR2 ne sont pas terminés et que les conditions de financement n’auront pas été fixées et approuvées. Autrement, « l’accumulation de risques et de contraintes pourrait conduire à un échec du programme EPR2 (…) – un risque sur l’actionnaire, c’est-à-dire l’État. »1. Télécharger le rapport de la Cour des comptes
https://www.actu-environnement.com/media/pdf/news-45399-rapport-cour-des-comptes-filiere-epr.pdf

L’EPR « n’est pas rentable », tranche la Cour des comptes
Par Émilie Massemin
15 janvier 2025 à 09h40Mis à jour le 16 janvier 2025 à 16h00
https://reporterre.net/L-EPR-n-est-pas-rentable-tranche-la-Cour-des-comptes
La Cour des comptes a présenté à la presse un rapport critique sur la « filière EPR », mardi 14 janvier à Paris. Elle prévoit « une rentabilité médiocre » pour l’électricité produite par ce premier EPR sur le sol français.
« Dérives systématiques » des coûts et délais des chantiers, « rentabilité médiocre » de l’EPR de Flamanville, « accumulation de risques et de contraintes [qui] pourraient conduire à un échec du programme EPR2 »… La Cour des comptes a présenté à la presse un rapport salé sur la filière EPR, mardi 14 janvier à Paris.
Elle y livre notamment une nouvelle évaluation à la hausse du coût total de l’EPR de Flamanville, désormais estimé à 20,4 milliards d’euros (en valeur 2015), soit 1,3 milliard de plus que son estimation de 2020. Le devis initial était de 3,3 milliards d’euros, soit six fois moins que ces 20,4 milliards.
Dans leur rapport de 2020, les magistrats de la rue Cambon avaient demandé à EDF de calculer la rentabilité prévisionnelle de l’EPR de Flamanville, ce qu’EDF a refusé de faire « de manière délibérée et persistante ».
La rentabilité de l’EPR de Flamanville atteindrait 2 %
En conséquence, ils ont eux-mêmes sorti les calculatrices. Dans l’hypothèse d’une durée de fonctionnement de soixante ans, d’un facteur de charge (le rapport entre l’énergie effectivement produite et celle qu’elle aurait produite si elle avait fonctionné à sa puissance nominale) [1] — de 85 % et d’un prix de vente de 90 euros le mégawattheure, la rentabilité de l’EPR de Flamanville atteindrait 2 %.
« C’est inférieur au coût des capitaux qu’EDF a été amené à engager, que ce soit sur fonds propres ou par endettement. Un projet dont la rentabilité est inférieure à son coût d’emprunt, c’est problématique. Ce n’est pas rentable », a tranché un magistrat au cours du point presse. L’EPR de Flamanville a été raccordé au réseau le 21 décembre, avec douze ans de retard.
Lire aussi : L’EPR de Flamanville enfin en route, après 20 ans de déboires
Retards sur les chantiers à l’international
Les projets portés par EDF hors des frontières françaises ne le sont guère plus. Dans leur rapport, les magistrats de la Cour des comptes alertent sur « des dérives systématiques des chantiers en termes de coûts et de délais », qu’ils soient en Chine (Taishan), en Finlande (Olkiluoto) ou en Grande-Bretagne (Hinkley Point et Sizewell). Ils se sont attardés sur le calvaire du chantier des deux EPR d’Hinkley Point, au Royaume-Uni.
« L’estimation du coût à terminaison de Hinkley Point a augmenté de 30 % entre juin 2022 et janvier 2024, pour atteindre entre 31 et 34 milliards d’euros en valeur 2015, a noté Pierre Moscovici, premier président de la Cour des comptes. Par ailleurs, l’objectif de mise en service a de nouveau été repoussé entre 2029 et 2031, après avoir déjà été décalé de 2022 à juin 2027. » Des dérapages qui, couplés au départ du groupe chinois CGN, a amputé de 11,5 milliards d’euros les résultats d’EDF en 2023.

En conséquence, la Cour des comptes préconise de « ne pas approuver une décision finale d’investissement d’EDF dans [le projet de nouvelle centrale nucléaire britannique] Sizewell C avant l’obtention d’une réduction significative de son exposition financière dans [la centrale britannique en cours de construction] Hinkley Point C ». Dubitative devant l’acharnement d’EDF à remporter l’appel d’offres pour la construction de quatre réacteurs à Dukovany en République tchèque, elle recommande de « s’assurer que tout nouveau projet international dans le domaine du nucléaire soit générateur de gains chiffrés et ne retarde pas le calendrier du programme EPR2 en France ».
Des financements incertains
Annoncé en 2022 par Emmanuel Macron, ce programme EPR2français consiste en la construction de trois paires d’EPR « nouvelle génération » à Penly (Seine-Maritime), à Gravelines (Nord) et au Bugey (Ain), éventuellement complétée par quatre autres paires. À peine lancé, il a déjà vu ses coûts prévisionnels dériver.
« En février 2022, le gouvernement a fait état d’un coût de construction de 51,7 milliards d’euros valeur 2020 en scénario médian dit “overnight”, c’est-à-dire hors coûts de financement. L’actualisation du chiffrage présentée en décembre 2023 évoquait un coût de 67,4 milliards d’euros en valeur 2020, soit une augmentation de 30 % à conditions économiques inchangées et hors effet de l’inflation », a noté M. Moscovici, qui parle d’un coût « susceptible de dépasser les 100 milliards d’euros ». EDF devait livrer une nouvelle estimation du coût du projet fin 2024, ce qui n’a pas été fait.
« Retard de conception, absence de devis abouti et de plan de financement »
Déjà, la possible mise en service de la première paire a été repoussée entre 2039 et 2044. Côté financement, c’est le grand flou. Dans l’attente d’un engagement de l’État, EDF a prévu d’abaisser le budget 2025 alloué aux travaux préparatoires de ses six futurs EPR2 de 2 milliards d’euros à 1,1 à 1,3 milliard d’euros, a révélé le quotidien Les Échos.
Pour les magistrats de la rue Cambon, il est urgent… de ne pas se précipiter. « Le programme EPR2 restant marqué par un retard de conception, une absence de devis abouti et de plan de financement alors qu’EDF demeure très fortement endettée », lit-on dans le rapport.
Lire aussi : Budget 2025 : le grand « flou » sur le coût du nucléaire
Dans sa réponse, le ministère de la Transition écologique a approuvé la recommandation de la Cour des comptes de sécuriser le financement des EPR2 avant de prendre la décision finale d’investissement. En revanche, il défend le lancement de projets à l’international : « Il ne faudrait pas qu’EDF, et plus largement la filière industrielle française, se prive d’opportunités à l’export. »
Interrogé par Reporterre, EDF contredit lui aussi la Cour des comptes en assurant que « les perspectives de développement hors de France concourent directement à la compétitivité du programme et permettent des bénéfices pour la construction en série ».
Notes
[1] La puissance maximale théorique installée du réacteur est en l’occurrence de 1 600 MW.